Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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A.M.Tisserand : Noosféérie/ dialogues  imaginaires
Image : Jérôme Bosch (1453-1516) "Au-Delà"

Avril 1955, jour de Pâques, Teilhard arrive de plain-pied dans la noosphère. Il a tout d’abord un sentiment de « déjà vu ». Etait-ce lui qui avait voyagé jusqu’en ce lieu ? Etait-ce ce lieu qui l’avait déjà visité ? Bref, cet endroit a quelque chose de familier pour lui.
Des pensées-voix parlent une langue universelle, sans brouhaha, comprises par tous à l’inverse du cas Tour de Babel, sur une longueur d’onde transportant, en guise de mots, des couleurs ou plutôt des éclairs brefs et intenses : une onde regroupant des myriades de corpuscules reliés les uns aux autres (monade) et dotés de surprenants dons : langage, perception et ubiquité.

- TEILHARD le comprend naturellement : il est dans la noosphère. « Comment se peut-il que les habitants de la terre ne soient pas davantage réceptifs aux messages qu’elle envoie ? »

- « Il n’y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre»

lui répond une voix d'origine non localisable car elle le pénètre et l’entoure, du plus serré au plus large … A vrai dire, il l'éprouve davantage qu’il ne l’entend. Cette sensation est loin d’être désagréable d’ailleurs mais juste étonnante pour quelqu’un qui vient d’arriver en ce lieu ; ce lieu ? Sans bornes ! à perte de vue ! A l’image d’un Centre qui serait partout et nulle part, intermédiaire entre terre et paradis, comme une double nature.

Teilhard se sent extraordinairement bien. Il est clairement « lui » et tous les autres à la fois. Fini ! Déprime, inquiétude, souffrance, horreurs de la guerre, solitude, manques de compréhension !.Quant à la mort elle est désormais une chose de faite et qui n'est plus à faire ! Toutes ces scories sont transmutées en or, quintessence issue du meilleur de chaque être humain.
Teilhard perçoit deux présences : celles de son ami de longue date, Édouard Le Roy (1) qui, avec lui , était auditeur des conférences de Vladimir Vernadsky (2) à la Sorbonne et ce dernier est aussi venu accueillir Teilhard.

- VERNADSKY à Teilhard : « Nous constatons enfin, Cher Ami, que « notre » improbable noosphère existe bel et bien , !

-TEILHARD s’empresse d’ajouter, avec son regard pétillant de malice et d’humour :
« Le Roy et moi étions fascinés par vos conférences à la Sorbone ! Il fallait y penser à la lithosphère; à la biosphère; à l'atmosphère, plus évidente; à la technosphère résultant de l'activité humaine et, à ce titre, faisant partie intégrante de la biologie et, enfin ! A cette noosphère ou sphère de la pensée et c'est vous, Vernadsky, qui avez inventé le mot "noosphère" ...»

-VERNADSKY : " à ma classification des cinq sphères, maintenant en ce XXIe siècle sur la terre, il faudrait en ajouter une sixième : la scatosphère ou sphère des pollutions ! "

-TEILHARD ... " en tant que " corps étrangers" au plan de vie du Créateur ! " puis il se tourne vers Edouard Le Roy, qui ne dit rien mais dont on décèle distinctement la présence de sa pensée : « Très Cher Le Roy, vous, vous êtes là ! Je vous dois beaucoup »… (cf Lettres à Edouard Le Roy (1921-1946) de Teilhard de Chardin/ maturation d'une pensée.Préface François Euvé s.j. de formation scientifique, doyen de la Faculté de théologie du Centre Sèvres et titulaire de la Chaire Teilhard de Chardin. . Notes Paul Malphettes/Ed. des Facultés jésuites de Paris, mars 2008)


-LE ROY l’interrompt : « Ne pas le faire aurait été une grave erreur de ma part ! »

-TEILHARD : « Vous m’avez aidé à développer mes idées, vous m’avez dirigé, votre appui m’a redonné de la confiance en moi et, en tant que suppléant de Bergson au Collège de France, puis titulaire de sa chaire où vous avez été pour moi une précieuse tribune......"

Quand à brûle-pourpoint interfère sur la fréquence d’échanges du trio une quatrième personne. C’est Ernest Renan (3) qui aurait pourtant bien voulu passer inaperçu ! mais, ici, dès qu’on pense, on se branche forcément sur quelqu’un …

-Nos trois amis à Renan : « Tiens, tiens, Renan ! Vous ici ! »

-RENAN, un peu gêné : " Quoique vous en pensiez, moi aussi, j’avais envisagé que l’union de plusieurs individus arrivait à créer des consciences imbriquées, ce que j’ai d’ailleurs développé dans mon livre « Dialogues Philosophiques ».

Silence amusé des trois compères, mais ici, on ne lit pas seulement dans les pensées, on les entend et, en plus, elles se dessinent dans l’espace.

-RENAN, vexé ajoute : « Ce n’est pas la peine de me taquiner comme ça ! Vous savez très bien que, scientifiquement, la noosphère n’est pas démontrable ; encore moins à mon époque ! »

-TEILHARD à Renan : « La noosphère est peut-être une enveloppe indémontrable car immatérielle et pourtant, voyez ses effets, Cher Renan ! Que voyons-nous sur terre, en ce moment même ? Tout un maillage qui se resserre, se densifie du réseau technologique, de la circulation accélérée des idées, des découvertes scientifiques, de la rapidité et de la fréquence de la multiplication des moyens de transports, de la transmission en temps réel des informations du monde, l'intensification des interactions sociales, économiques ......... ».

-RENAN, . "Seriez-vous en train de me dire que la noosphère est comme votre Dieu : indémontrable scientifiquement, mais qui se signalerait par des effets ? »

-TEILHARD réprime un rire : « Là, Renan, c’est VOUS qui l’avez dit ! Effectivement, il n’y a pas d’effet sans cause. L’Esprit a toujours attisé le feu du « Monde des Idées » comme le voyait déjà Platon. »

-VERNADSKY, estimant qu’il serait préférable de revenir sur un terrain plus neutre intervient:
« Heu …pour en revenir à Platon ……ce n’est pas pour rien que le mot noosphère est dérivé du grec : νοῦς (noüs « l'esprit ») et σφαῖρα (sphaira « sphère») … la sphère de l’esprit. La théorie des Idées de Platon interprète déjà le monde sensible comme un ensemble de réalités participant de leurs modèles immuables ; . grande différence entre le monde des apparences et le monde de l’Etre ».

-RENAN : « Seule la science détient le pouvoir de connaître la VE-RI-TE. Moi aussi je connais le mythe de la caverne de Platon : billevesée d’une imagination débridée ! ».

-LE ROY : « Cher Renan, Ne vous a-t-il pas fallu le tremplin du rêve, de l’intuition pour les rationnaliser par vos nobles recherches scientifiques ? D’où vous sont venues vos fulgurantes idées que, faute de mieux, on nomme « imagination » ? Le cerveau accumule, certes, nos moindres expériences, même celles qui surviennent à notre insu, mais peut-il extrapoler au-delà de ces expériences ? Que faisons-nous ici tous les quatre, par exemple ? On ne peut pas ne pas se poser la question, voyons, voyons, Renan ! »

-b[TEILHARD
, conciliant : « Ou, si vous préférez, Renan, la noosphère est l’ensemble de la conscience et de l'activité intellectuelle, transmises de génération en génération sur la terre depuis l’apparition de l’Homme »…

-LE ROY : « Une mémoire du temps, à travers l’espace. Si non, comment expliquer la multiplication dans l'histoire d'inventions similaires faites aux mêmes moments mais à différents endroits ? »

-b[RENAN
à Le Roy : « Simple transmission de pensée ! »

--TEILHARD : « Alors là, si on admet la transmission de pensée -et vous semblez le faire- admettez donc l’existence d’une pensée en dehors du cerveau, siège présumé exclusif de la pensée et de la conscience ! La transmission de pensée est une somme d’expériences individuelles, non validées scientifiquement mais enregistrées par des statistiques sérieuses. Il faudra bien finir par admettre que le poids de l’Homme est supérieur à son poids de chair et d’os ! »

-RENAN à Teilhard : « A prouver ! »

-A cet instant, à la fois dans le "chronos" et hors chronos, JEAN-PAUL-II surgit. Il est dans une forme olympique : « N'AYEZ PAS PEUR ! Une théorie est une élaboration métascientifique, distincte des résultats de l’observation, mais qui leur est homogène. Grâce à elle, un ensemble de données et de faits indépendants entre eux peuvent être reliés et interprétés dans une explication unitive. La théorie prouve sa validité dans la mesure où elle est susceptible d’être vérifiée ; elle est constamment mesurée à l’étiage des faits ; là où elle cesse de pouvoir rendre compte de ceux-ci, elle manifeste ses limites et son inadaptation. Elle doit alors être repensée.(4)

-RENAN se sent particulièrement visé. Il s’adresse à Jean-Paul-II : « Décidément, vous arrivez toujours à point pour déclencher la pagaille ! »

-JEAN-PAUL-II à Renan : « Saint Thomas observe que la ressemblance de l’homme avec Dieu réside spécialement dans son intelligence spéculative, car sa relation avec l’objet de sa connaissance ressemble à la relation que Dieu entretient avec son œuvre ».(4, ibidem). . Etant donné la haute estime que je vous porte, Renan, là, vous êtes particulièrement concerné … »

-LE ROY : … « et que vous le vouliez ou non, Renan ! Sur ce point, je suis entièrement de l’avis de Jean-Paul-II »

-RENAN à Le Roy : « Evidemment ! Catho comme vous l’êtes ! »

-LE ROY : « Catho … OK, mais tout autant scientifique que vous, mon cher ».]b

Brutalement, une Parole Universelle retentit comme une sirène d’alarme et supplante toute conversation en cours dans la noosphère. Tous l’entendent. Tous comprennent l’urgence.. Cette Parole est la Vie, la Lumière des Hommes qui crie « AU SECOURS ! » depuis la Terre.
Tous, absolument TOUS autant qu'ils sont ne forment plus qu’un seul Homme, qu’un seul Cœur, pour sauver la Vie de la Terre.







(1) ). Réf. : Encyclopædia Universalis, article signé par Emile Poulat / LE ROY ÉDOUARD (1870-1954)
Philosophe français, étroitement lié à la crise moderniste. La carrière universitaire d'Édouard Le Roy est un modèle du genre : ancien élève de l'École normale supérieure, agrégé de mathématiques et docteur ès lettres. Suppléant de Bergson au Collège de France en 1914, il lui succéda en 1921, et le remplaça en 1945 à l'Académie française. Il avait été élu en 1919 à l'Académie des sciences morales et politiques. Catholique convaincu et militant, il mit toujours les problèmes religieux au premier plan de ses préoccupations et de sa réflexion. Ami de Loisy, de Laberthonnière et de Teilhard de Chardin, il fut plusieurs fois condamné par l'Index et se soumit respectueusement chaque fois. « Qu'est-ce qu'un dogme ? », s'était-il demandé en 1905 dans un article qui souleva une tempête et fut directement visé par la 26e proposition du décret Lamentabili. Il y reprenait à sa manière la formule classique Lex orandi, lex credendi, de façon à souligner l'importance de la pratique et de l'action pour la pensée, qui n'en part que pour y revenir.
Les titres des principaux ouvrages d'Édouard Le Roy sont révélateurs aussi bien de ses orientations que de ses amitiés : Dogme et critique (1906) ; L'Exigence idéaliste et le fait de l'évolution (1927) ; Le Problème de Dieu (1929) ; La Pensée intuitive (2 vol., 1929-1930) ; Les Origines humaines et le fait de l'intelligence (1930) ; Introduction à l'étude du problème religieux (1944

(2) Références Wikipedia : Vladimir Vernadsky: Russe, 1863,St Petersbourg / 1945,Moscou.
Minéralogiste Associé de l'Académie des sciences de Russie à Saint-Pétersbourg en 1909, il en devient membre en 1912. En 1914, il est nommé directeur du Musée géologique et minéralogique de l'Académie des Sciences. Le modèle que Vladimir Vernadski propose que notre planète se compose de cinq différentes couches en interaction :
la lithosphère, noyau de roche et d'eau ;
la biosphère constituée par la vie ;
l'atmosphère, enveloppe gazeuse constituant l'air ;
la technosphère résultant de l'activité humaine ;
la noosphère ou sphère de la pensée. C’est lui, Vernadski , qui a inventé le mot « noosphère »

(3) Réf. wikipedia Ernest Renan, 1823/ 1892 est un écrivain, philologue, philosophe et historien français. Décidé à devenir prêtre, Ernest Renan suit une solide formation en théologie et en philosophie. Il renonce cependant aux ordres, éprouvant une foi plus grande encore pour... la science, à laquelle il décide de consacrer sa vie.
Fasciné par la science, Ernest Renan adhère immédiatement aux théories de Darwin sur l'évolution des espèces. Il établit un rapport étroit entre les religions et leurs racines ethnico-géographiques. Une part essentielle de son œuvre est d'ailleurs consacrée aux religions avec par exemple son Histoire des origines du christianisme et sa Vie de Jésus (1863). Ce livre qui marque les milieux intellectuels de son vivant contient la thèse, alors controversée, selon laquelle la biographie de Jésus doit être comprise comme celle de n'importe quel autre homme, et la Bible comme devant être soumise à un examen critique comme n'importe quel autre document historique. Ceci déclenche des débats passionnés et la colère de l’Eglise catholique.
Ernest Renan est considéré aujourd'hui comme un intellectuel de référence avec des textes célèbres comme Prière sur l'Acropole (1865) ou Qu'est-ce qu'une nation ? (1882) où il formule l'idée qu'une nation repose sur un réel passé commun et sur une volonté d'association : ce qui constitue une nation, ce n'est pas parler la même langue, ni appartenir à un groupe ethnographique commun, c'est "avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore" dans l'avenir.


(4) Voir l'intervention du Pape Jean-Paul II devant l'Académie Pontificale des Sciences le 22 octobre 1996.


Jeudi 2 Août 2012 19:49