Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

Recherche






Abbé Gérard-Henry BAUDRY / "La Mystique de la recherche" selon Pierre Teilhard de Chardin
Notes de Jean-Pierre Frésafond :
L'Abbé Gérard BAUDRY est Docteur en philosophie et en théologie (département 44), ancien directeur de recherches à l'Université Catholique de Lille. Il est l'un des intervenants lors de notre colloque du 26/09/2009, sous le patronage de l'Université Jean-Moulin Lyon-III, dont Bruno PINCHARD, directeur de l'Ecole Doctorale, était aussi l'une des brillants conférenciers. (cf. notre annonce parue dans le site le 1er février 2010, concernant la mise à disposition de la brochure relative à ce colloque)

L'Abbé Gérard BAUDRY nous a autorisés à faire paraître sur notre site trois de ses réflexions qui paraîtront successivement à un mois d'intervalle :
1- La Mystique de la Recherche selon Teilhard (texte ci-dessous)
2- L'Avenir, Condition de l'Agir
3- Définition de l'Homme selon Teilhard.

... Alors, BONNE LECTURE !



La mystique teilhardienne de la recherche constitue le thème de cet exposé. Le sujet est extrêmement vaste . Teilhard a résumé lui-même son attitude de base dans des expressions qui reviennent sous sa plume, telles que la Mystique de la Science1 où, de façon encore plus générale, la Mystique de la Recherche . Aussi vais-je être obligé de me limiter. Il aurait été intéressant et instructif de montrer comment Teilhard a vécu lui-même cette mystique de la recherche. Je crois même que, pour une étude complète de ce thème, il serait nécessaire de la faire, tant chez lui la pensée jaillit de l’expérience vécue. Mais à mon corps (et à mon cœur) défendant, je me bornerai plutôt à analyser et à expliciter en quoi consiste selon Teilhard cette mystique de la recherche.
Pour clarifier, je me propose de décomposer la formule, de présenter successivement ce que Teilhard entend, en premier lieu, lorsqu’il parle de « Mystique » et, en second lieu, lorsqu’il parle de « recherche ». De la sorte, il nous sera plus facile de saisir l’attitude étonnamment riche et complexe que recouvre chez lui l’expression : Mystique de la Recherche.

I. « La mystique ».

Le lecteur de Teilhard est frappé par la fréquence du mot mystique. Certes, cela correspond à une époque où, avec Bergson en particulier, on a remis en valeur et en honneur le témoignage des mystiques. Mais le penseur donne au mot une acception qui porte une marque bien à lui . Je ne ferai pas ici d’étude comparative ni exégétique pour voir les influences qui ont pu agir sur notre jésuite. Je me bornerai à cerner ce qu’il entend par « mystique ». Le sens premier, le plus profond, – le plus fréquent, semble-t-il, – est celui-ci : la mystique, c’est la passion de l’Unité et de la Totalité. En d’autres termes, le mystique est l’homme qui a été saisi par la fascination du Tout, et qui a soif de trouver l’Un dans le Multiple, de communier à l’Un à travers le Multiple. Quand Teilhard aborde le thème mystique, ces mots reviennent souvent : Tout, Totalité, Un, Unité, Union. On pourra retenir la définition qu’il donne en 1951 : « Essentiellement, le Sentiment mystique est un sens et pressentiment de l’Unité totale et finale du Monde par-delà sa multiplicité présente et sentie : sens “cosmique” de l’Oneness [Unité]. Ceci vaut pour l’Hindou et le Sufi aussi bien que pour le Chrétien. Ceci permet de mesurer la “teneur” mystique d’un texte et d’une vie. »
Pierre Teilhard a le don de la formule vigoureuse et expressive. « Le sens du Tout (…) est la sève de toute mystique », écrit-il dans Comment je crois (1934) . Dans Panthéisme et Christianisme (1923), nous lisons ceci : « Poète, philosophe, mystique, on ne peut guère être l’un sans l’autre. Poètes, philosophes, mystiques, le long cortège des initiés à la vision et au culte du Tout… » . Déjà les Écrits du Temps de la guerre étaient animés de cette perspective. On relira avec intérêt, par exemple le Milieu mystique de 1917 . Teilhard y évoque la « deuxième phase de nos perceptions », celle qui brise « la surface du mystère de la connaissance » pour nous faire déceler « en tout contact, le seul Essentiel de l’Univers ». Et d’affirmer : « Le mystique est celui qui est né pour donner à cette auréole la première place dans son expérience ». Puis il conclut : « L’intuition mystique fondamentale vient d’aboutir à la découverte d’une unité supra-réelle, diffuse dans l’immensité du Monde …. »
Sous le temporel et le plural, le mystique ne regarde plus que la Réalité unique support commun des substances, qui se pare et se colore des teintes innombrables de l’Univers sans partager leur fragilité. Le mystique, selon Teilhard, c’est l’homme du Réel. Ce Réel, il ne se contente pas de le contempler passivement, il le transforme ou plus exactement il le conquiert par l’action. Le mystique, c’est l’homme de la « transformation créatrice » de la réalité, tant il est vrai que le Réel ne se donne qu’à celui qui le conquiert. Le mystique, c’est le conquérant, l’aventurier de l’Absolu. (Voir le symbole du combat de Jacob, souvent évoqué par Teilhard). Laissons-lui à nouveau la parole : « Je dois chercher, et je dois trouver », écrit-il toujours dans le Milieu Mystique. Et il ajoute quelques lignes plus loin : « C’est au mystique (…) qu’est réservé de s’emparer du Monde là où il échappe aux autres et de réaliser la synthèse où échouent et se brisent l’expérience et la philosophie commune ». « Du milieu de son rêve, le mystique est un grand Réaliste » . Au cours de ces citations on aura noté l’apparition d’autres précisions sur ce qu’est le sentiment mystique dans sa généralité. Avec les notions de Tout et d’Unité, voici celles du Réel, d’Action, de Synthèse. La mystique n’est pas ce que l’on croit souvent : une évasion hors du monde, ou une contemplation panthéiste du cosmos, c’est la passion d’achever le Monde, de faire pression sur tout le Réel, pour qu’il se découvre, pour qu’il révèle l’Absolu, l’Un à travers et au-delà du Multiple, ce Quelque chose qui est à l’origine, au fond et surtout au terme du devenir, ce Quelqu’Un dira bientôt Teilhard quand il aura intégré le Personnel dans sa vision de l’Universel.
Ce qui précède a permis de cerner ce qu’on peut appeler un premier cercle dans lequel s’inscrit le sens mystique en sa généralité la plus fondamentale. Voici un texte de Comment je vois (1948) qui résume bien cette notion de base : « Par “mystique”, j’entends ici le besoin, la science et l’art d’atteindre, en même temps et l’un par l’autre, l’Universel et le Spirituel. Devenir simultanément, et du même geste, un avec Tout, par libération de toute multiplicité ou pesanteur matérielle : voilà, plus profond que toute ambition de plaisir, de richesses et de pouvoir, le rêve essentiel de l’âme humaine » .
Mais il nous faut creuser encore davantage, aborder un deuxième cercle à l’intérieur du premier. Je suggère de l’appeler le Cercle de la Personne en reprenant une des divisions du Milieu mystique… Il y aurait énormément à dire à ce sujet. Pour faire bref, tout en éclairant le thème, je dirai ceci : si le mystique est un réaliste, il n’est pas en dehors du Réel comme le serait un extra-terrestre observant notre planète. Il est un élément de ce Réel, et le plus significatif. Or le Réel est évolutif. Qui plus est, l’Évolution d’après Teilhard, se fait selon un processus d’union. « Être, c’est unir ou être uni ». Il faudrait exposer ici la philosophie de l’union qui donne la clé de toute la pensée teilhardienne. C’est elle qui lui permet de placer l’homme à la flèche de l’Évolution, et de découvrir Dieu comme l’Être supra-personnel, Pôle de la personnalisation universelle. Dans cette philosophie fondamentalement personnaliste, le mystique, c’est l’homme de l’union, de l’union à Dieu bien sûr. Et là, Teilhard donne au mot mystique sa dimension religieuse de communion au mystère, au mystère des mystères, le Tout Autre.
Il ne s’agit pas cependant d’une fusion dans un grand Tout impersonnel. Non. L’union « différencie », « personnalise », ne cesse de répéter Teilhard . Dans l’union à la Personne divine, le mystique se sur-personnalise. Il faut aussi s’empresser d’ajouter que le mystique est en même temps et nécessairement (car le Divin ne s’atteint qu’à travers le sacrement du Monde et le sacrement de l’humanité) l’homme de l’union avec les autres hommes. Le mystique, c’est l’homme des relations inter-personnelles, l’être social par excellence qui, de tout son être et de tout son agir, poursuit l’achèvement de l’humanité. C’est lui qui permet au phénomène inéluctable de la socialisation humaine de ne pas avorter dans une sorte de termitière dépersonnalisée, mais dans une communauté fraternelle. En bref c’est l’homme de l’Amour-Charité. À ce stade, bien entendu, il s’agit non seulement d’une mystique religieuse, mais d’une mystique chrétienne, puisque Teilhard identifie Dieu-Oméga avec le Christ universel. Illustrons ceci par quelques textes :
Le dernier chapitre de Christianisme et Évolution (1945) est intitulé : « Une nouvelle orientation mystique : l’amour de l’Évolution ». Cet amour est possible, parce que Quelqu’Un est en gestation dans l’Univers, et non seulement Quelque Chose. Dans cette grandiose vision d’une Évolution convergente, on voit comment le mystique comprend le double commande¬ment de l’Évangile : « Tu aimeras Dieu dans et à travers la genèse de l’Univers et de l’humanité » . Car le mystique selon Teilhard n’est pas seulement un « voyant », un contem¬platif, c’est un homme d’action et de l’action la plus haute qu’est l’Amour. Il aspire à s’unir au Divin de tout son esprit, de tout son cœur et de tout son corps. Dans un essai ancien (début de 1920 sans doute) Sur la notion de transformation créatrice, Teilhard a évoqué « le rôle de la passion (eros) dans la mystique » .
Dans La Mystique de la Science (1939), Teilhard écrit : « Nulle mystique ne peut vivre sans amour. La religion de la Science [il entend par là la conception du scientisme positiviste] avait cru trouver une foi, une espérance. Elle est morte pour s’être fermée à la charité » . Il faudrait relire et méditer ici le magnifique paragraphe intitulé « mystique » qu’on trouve dans L’Ato¬mis¬me de l’Esprit (1941). L’auteur y souligne le rôle incomparable de la « charité dynamisée ». Il y décrit les trois composantes du sens mystique : « Sens humain ; puis sens de la Terre ; et enfin sens d’un Oméga ; trois étapes progressives d’une même illumination ». Ceci l’amène à caractériser l’action du mystique comme l’acte synthétique par excellence, c’est-à-dire l’acte le plus humain qui soit. « La mesure d’une Ethique est sa capacité à fleurir en Mystique (…) D’une part, en vertu de la liaison dynamique de toutes choses en la Noo¬génèse, la moindre action, si humble et monotone soit-elle, se découvre comme un moyen de coopérer au Grand Œuvre universel. D’autre part, en vertu de la nature particulière, synthétique de l’Opération en cours, coopérer signifie s’incorporer dans une réalité vivante. Agir, sous toutes ses formes (pourvu que celles-ci soient positives, c’est-à-dire unificatrices) équivaut à communier » .
Finalement, ce sera communier au Christ, car « le divin ne nous arrive jamais qu’informé par le Christ Jésus ». Après avoir développé cette idée (dans Note sur l’Union physique entre l’Humanité du Christ et les Fidèles… ” (vers 1920), il conclut : « Des considérations de cet ordre ont évidemment une grande importance en Mystique : elles nous permettent de croire que nous pouvons vivre strictement, toujours et partout, sans sortir de Jésus Christ » .
Il reste encore à souligner une note sans laquelle serait détruite l’harmonie de cette mystique. Il s’agit du détachement, de l’excentration, de l’ex-stase qui est au cœur de tout sentiment mystique . Cette note est toujours en filigrane même si elle n’est pas toujours explicitée . Elle est partie intégrante de la synthèse harmonique (voir Le Milieu Divin). Pour le nier, il faut avoir mal lu et surtout mal compris la pensée teilhardienne. Voici un texte clair tiré d’un des plus remarquables écrits : Mon Univers de 1924 : « Pour le chrétien voué à l’unification du Monde dans le Christ, le travail de la vie intérieure morale et mystique se ramène tout entier à deux mouvements essentiels complémentaires : conquérir le Monde et s’en échapper, les deux mouvements naissant naturellement l’un de l’autre, et représentant deux formes conjuguées d’une même tendance : rejoindre Dieu à travers le Monde ».

II. La Recherche

Dans la mystique telle que la voit Teilhard, il est clair que la recherche scientifique trouvera facilement sa place. C’est ce que je voudrais montrer maintenant en procédant par étapes selon la méthode adoptée. D’abord, qu’est-ce que la Recherche selon Teilhard ; enfin, en conclusion, nous verrons l’articulation entre les deux termes de Mystique et de Recherche.
Teilhard emploie très souvent le mot Recherche, avec une majuscule et sans déterminatif : La Recherche. Parfois il parle de recherche scientifique ou expérimentale, pour préciser. Très souvent, il s’agit de la recherche scientifique en général. Cependant on serait dans l’erreur si l’on identifiait purement et simplement la Recherche avec la recherche scientifique au sens strict. Si Teilhard donne un tour absolu au concept, c’est qu’il entend bien déborder le cadre restreint de la science dite expérimentale. Mais s’il privilégie la recherche scientifique, c’est toute recherche qu’il vise aussi bien philosophique, théologique qu’artistique.
Ceci amène à une première approche du concept teilhardien de recherche. La Recherche c’est avant tout la passion de connaître et de trouver. En elle s’exprime la volonté humaine de maîtriser le monde, de le posséder. Sous cet aspect, elle est vieille comme l’homme lui-même. Dans la mesure où il réfléchit, l’homme prend conscience de soi, et en même temps il prend conscience de son épanouissement. Savoir pour pouvoir, pour être plus. Accédant à la conscience réfléchie et, par voie de conséquence, à la liberté, l’homme est en quête de son être. Il a brisé le cercle fermé de l’instinct. Il doit s’inventer lui-même. L’homme pourrait-on dire, c’est l’animal non seulement qui réfléchit, mais qui cherche. Au cours de son histoire, il a trouvé, il a progressé parce qu’il a cherché. Qui cherche, trouve ! C’était déjà dans l’Évangile. La Recherche, nous dit Teilhard dans le Groupe Zoologique Humain (1949), est « la forme native et naturelle revêtue par l’Énergie humaine à l’instant critique de la libération ». L’homme qui ne cherche pas, est un sous-homme ; c’est en quelque sorte quelqu’un qui fait la grève de la vie : « Pour l’humanité devenue consciente de son isolement dans le Cosmos, et menacée de dangers collectifs, il faudra : ou trouver, ou mourir » (dans Mon univers ). Dans son journal de guerre, à la date du 5 janv. 1919, il écrit ces lignes rapportées par Mgr de Solages : « Je ne saurai parler qu’à ceux qui cherchent… Et pour leur dire de chercher davantage ». Tout Teilhard est là !
S’il donne tant d’importance à la recherche humaine, c’est qu’il a vu dans l’homme le couronnement d’un processus fondamental, celui-là même qui préside au progrès de l’Évolution : la complexification de la matière par tâtonnements, par jeu des grands nombres, c’est-à-dire : « Tout essayer pour tout trouver ». Dans le paragraphe intitulé Accroissement de l’Énergie libre et intensi¬fication de la Recherche, nous lisons : “ À un degré très général, on peut (et même on doit) dire que la Recherche — celle-ci étant définie comme un effort tâtonnant pour découvrir sans cesse de meilleurs arrangements biologiques — représente une des propriétés fondamentales de la matière vivante. Prise maintenant plus strictement, à son sens habituel de tâtonnement réfléchi, la Recherche, encore, est nécessairement aussi vieille que l’éveil de la Pensée sur la Terre. Et cependant, considérée dans la plénitude généralisée et consciente de ses opérations, la Recherche (il est essentiel de s’en rendre compte) correspond à un développement tout à fait récent et extrêmement significatif de l’Hominisation… ». En d’autres termes, la Recherche dans tous les domaines est l’élément caractéristique du phéno¬mè¬ne humain à notre époque. Nous sommes entrés, nous dit-il, dans « l’Âge de la Recher¬che ». Voici une définition, la plus belle, je pense, de la Recherche. Je l’emprunte à l’Esprit de la Terre (1931) : c’est « l’assaut donné aux mystères du Monde » (on n’est pas très loin de la mystique) : « La Recherche a pu longtemps passer parmi les hommes pour un accessoire, une bizarrerie ou un danger. Le moment est venu, proche, où nous nous apercevrons qu’elle est la plus haute des fonctions humaines, absorbant en soi l’esprit de la guerre, et resplendissant de l’éclat des Religions. Faire constamment pression sur toute la surface du Réel, n’est-ce pas le geste par excellence de la fidélité à l’être, — et donc de l’Adoration ? » Dans Le Phénomène Humain, il reprend la même idée : « … Le rêve dont se nourrit obscurément la Recherche humaine, c’est, au fond, de parvenir à maîtriser, par delà toutes affinités atomiques ou moléculaires. L’Énergie de fond dont toutes les autres énergies ne sont que les servantes : saisir, réunis tous ensemble, la barre du Monde, en mettant la main sur le Ressort même de l’Évolution ».
Si nous voulons que l’hominisation poursuive sa marche en avant, la Recherche doit être l’activité humaine de pointe. L’Humanité est non seulement la flèche de l’axe évolutif, elle est l’Évolution prenant conscience d’elle-même, qui plus est, l’Évolution en l’homme s’auréole de liberté. L’Évolution est devenu anto-évolution. En d’autres termes, l’humanité prend en charge l’Évo¬lution du Monde. Cette prise en charge, cette mise en œuvre de dimension cosmique, où l’Homme jette dans la balance le meilleur de lui-même, c’est ce que Teilhard appelle La Recherche (avec une majuscule). On comprend dès lors qu’elle revête un aspect religieux, mystique…
On n’oubliera pas enfin la violente polémique de Teilhard, à la fin de son Phénomène humain, contre l’insuffisance de la recherche. « Tout essayer », voilà le programme . La Recherche, c’est le devoir sacré par excellence.. Ne pas chercher, c’est reculer sur la voie de l’hominisation ; c’est en quelque sorte se déshumaniser. Malheur à celui qui ne cherche pas ! Il croit avoir trouvé. Erreur ! La découverte ultime est encore à venir. Nous n’avons pas encore découvert notre Amérique, car elle est au terme de la pérégrination humaine au point de convergence en Oméga. En conséquence, la Recherche a toujours une dimension eschato¬logique. « … Pour quiconque admet que la tâche de la science n’est pas uniquement de reconstituer ce qui fut ou de déchiffrer ce qui est, mais qu’elle consiste surtout à anticiper, à partir du passé et du présent, sur les formes de l’avenir, alors la question finale se pose… ». C’est pourquoi les chercheurs ont toujours paru des rêveurs, des utopistes, comme les mystiques. Mais pourtant, ce sont eux qui ont raison. Nous ne pouvons pas nous satisfaire de ce que nous voyons et de ce que nous sommes. Notre être, notre vérité. La Vérité, l’Être sont en avant de nous.
Voici encore un beau texte évoquant le « mystère de la matière talonnant l’esprit » : « La passion désintéressée de la Recherche » implique « une espérance en un futur sans bornes ». Et Teilhard de conclure que ce sont là « les deux caractères essentiels d’une religion » (la Mystique de la Science). Et cet extrait de Note sur le Progrès (1920) : « Être plus, c’est d’abord savoir plus . Ainsi s’explique la mystérieuse attirance qui, et en dépit des déceptions subies et des condamnations a priori, ramène invinciblement les hommes à la science comme à la source de la Vie. Plus fort que tous les échecs, et tous les raisonnements, nous portons en nous l’instinct que, pour être fidèles à l’existence, il faut savoir, savoir toujours plus, et pour cela chercher, chercher toujours davantage, nous ne savons pas exactement quoi, mais Quelque Chose qui, sûrement, un jour ou l’autre, pour ceux qui auront sondé le Réel jusqu’au bout, apparaîtra » .

Conclusion : La Mystique de la Recherche

Quand on va au fond des choses, aux « racines naturelles et cosmiques » du sentiment mystique et de la passion de la Recherche, on s’aperçoit que les deux attitudes ne sont pas sans analogie. Les notations précédentes l’auront, je l’espère, suffisamment montré. La mystique est une recherche, la recherche de l’Absolu, d’un Absolu supra-personnel et personnalisant. Et la Recherche est une mystique par l’élan quasi religieux qui pousse le chercheur à pénétrer et finalement à posséder les mystères de la Matière. « La vibration scientifique et la vibration mystique ne font qu’une seule lumière ». Teilhard écrivit cela à son Provincial, le P. Costa de Beauregard, le 7 janvier 1926. Dans une lettre à son ami Gaudefroy, il dit également : « Pour moi, recherche scientifique et effort mystique ne font qu’une seule puissance complexe, qui demande irrésistiblement à se propager ». Et dans Le Phénomène Humain : « Il y a moins de différence qu’on ne pense entre Recherche et Adoration ».
Tout ceci explique pourquoi Teilhard emploie des termes du vocabulaire religieux pour parler de la Science : « Le besoin sacré de savoir »; « La Religion de la Science »; « La valeur religieuse de la Recherche »… On ne sera donc pas étonné que Teilhard mette en parallèle la montée du sens religieux avec le progrès de la Recherche (et ceci, remarquons-le, à une époque où l’on croyait dur comme fer que les deux allaient en sens inverse !). « Tant s’en faut, écrit-il dans Le goût de vivre , … que, en matière de Mystique, la flamme du savoir expérimental n’ait fait que détruire ». En quelques lignes plus loin : « L’Ère de la Religion ne fait sans doute que commencer », parce que la recherche de l’Absolu appartient à la nature humaine. C’est le moment de se rappeler qu’il avait dit également que nous venons d’entrer dans « l’Ère de la Recherche » .
Pourtant nulle contradiction, puisque, en son fond, la Recherche est d’essence religieuse, et la Religion une recherche passionnée de l’Absolu. Le mystique selon Teilhard ne peut pas se désintéresser de la conquête du Monde ; et le chercheur, s’il va jusqu’au bout de sa science (la synthèse après l’analyse), s’il va surtout jusqu’au bout de lui-même, il se trouve nécessairement confronté avec l’Absolu. Certes, il n’ira pas de lui-même aussi loin que le mystique, mais il se situe sur le même axe dynamique qui conduit l’humanité vers son point de convergence en Oméga. Le savant et le mystique vivent tous deux, au fond, d’une spiritualité d’Incarnation, avec cette différence que le mystique la vit consciemment et pleinement. C’est pourquoi, en définitive, la Mystique est le sommet de l’activité humaine, « La grande Science et le grand Art », comme l’écrivait Teilhard à son ami Breuil, le grand préhistorien . En retour, la Mystique de la Recherche s’auréole de cette grandeur, elle s’en nourrit, tout en se situant à un degré inférieur dans l’échelle des valeurs. C’est pourquoi la recherche est « une devoir sacré » y compris dans l’Eglise : « Aussi longtemps qu’elle (l’Eglise) n’aura pas énuméré, parmi les obligations essentielles du chrétien, le Devoir sacré de la Recherche, assujettisse¬ment (sous peine de péché) à prêter la main au perfectionnement spécial et temporel de la Terre, c’est en vain que ses apologètes aligneront les noms des savants glorieux qui ont prié »
Enfin une dernière citation qui sera une incitation à poursuivre chacun sa propre recherche quelle qu’elle soit, car si elle est sincère, elle convergera finalement sur l’Unique Essentiel, l’Unique Nécessaire. La pensée teilhardienne, ce n’est pas une doctrine toute faite, une nouvelle scolastique ; c’est avant tout un exemple et un message. Et c’est pourquoi je voudrais terminer par cette phrase déjà citée plus haut qui décrit si bien l’esprit de Teilhard de Chardin :
« Je ne saurai parler qu’à ceux qui cherchent… Et pour leur dire de chercher davantage ».

Derniers ouvrages sur Teilhard par Gérard-Henry BAUDRY :

Le Credo de Teilhard, 2004, 17 €.
Teilhard de Chardin et l’Appel de l’Orient. La Convergence des religions, 2005, 17 €.
Teilhard et Chardin ou le Retour de Dieu, 2007, 18 €.
Dictionnaire Teilhard de Chardin, 2009, 15 €.

Les quatre ouvrages parus chez Aubin éditeur, Saint-Etienne.
 

Lundi 1 Février 2010 18:33