Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Réflexion pour réunion de mai 2014


Citations de Teilhard de Chardin

«Vanitas vanitatum omnia vanitas » (1) ou le fourvoiement pathétique de Don Quichotte (2) qui se bat contre des moulins à vent.


Il est judicieux d’afficher un ego surdimensionné dans une tempête de concurrence économique qui exige rentabilité, efficacité, inventivité et « jeunisme » … de quoi sombrer, parfois, dans le burn out Ne serait-il pas sage d’au moins essayer de réveiller la Force de Passivité qui sommeillerait dans notre coquille de noix en péril (3) ?

Ecoutons l’Evangile selon Marc 4,35-41 :

“Toute la journée, Jésus avait parlé à la foule en paraboles, Le soir venu, il dit à ses disciples: “Passons sur l’autre rive,” Quittant la foule, ils emmènent Jésus dans la barque, comme il était; et d’autres embarcations le suivaient, Survient une violente tempête, Les vagues se jetaient sur la barque, si bien que déjà elle se remplissait d’eau. Lui dormait sur le coussin à l’arrière. Ses compagnons le réveillent et lui crient: “Maître, nous sommes perdus; cela ne te fait rien?” Réveillé, il menace le vent et commande à la mer: “Silence, tais-toi,” Le vent tombe, et il se fait un grand calme. Jésus leur dit: “Pourquoi avoir peur? Comment se fait-il que vous n’ayez pas la foi?” Saisis d’une grande crainte, ils se disaient entre eux: “Qui est-il donc, pour que même le vent et la mer lui obéissent?”
 

Remarquons : dans un ultime sursaut de lucidité, les apôtres veulent sauver leur peau et n’hésitent plus à réquisitionner le Maître afin qu’il les secourt et c’est ce qu’Il fait.

La «divinisation des passivités » peut s’imaginer spontanément en 3 catégories :

-Les passivités positives d’inspiration
Arthur Rimbaud, avec son célèbre « Je est un autre » (4) s’épanche sur sa conception de la création artistique : « le poète ne maîtrise pas ce qui s’exprime en lui , pas plus que le musicien, l’œuvre s’engendre en profondeur… Rimbaud poursuit : « J’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde, je l’écoute » .

« Je est un autre » pourrait-il se traduire en quelque sorte par pilotage en double commande ?
Maurice Blanchot (5) parle, lui, d’impouvoir : « Au-delà du registre esthétique c’est peut-être toute la conception classique du sujet comme pôle d’identité et de maîtrise de soi qui ainsi peut être remise en cause

-Les passivités voulues par lâcher prise. En fait, il n’est pas simple de retourner à la simplicité quand on n’est plus un petit enfant ! Le résultat implique toute une batterie de moyens philosophiques, plutôt techniques, afin de déboucher sur une profonde méditation mystique.

-Les passivités négatives de déclin : handicapes, maladies, sénilité, désespoir, victimes sacrificielles de la violence des bourreaux infra humains, cataclysmes naturels. ..

Telle est l’attitude dans laquelle j’ai abordé ce chapitre avant de l’étudier. C’est le moment d’explorer « La Caverne de Platon » (6) où le prisonnier enchaîné, maintenu face au mur de paroi, ne voit sur l’écran du rocher que les ombres chinoises de la réalité qui, elle, passe derrière la tête du captif (non pourvue d’yeux en cet endroit, c’est bien connu), dans la lumière extérieure à la caverne. Par cette allégorie Platon met en évidence les résistances à métamorphoser les conceptions, l'emprise des idées reçues et les limites de l’intelligence humaine confrontée à la distorsion entre REALITE (quelle réalité ?) et APPARENCES.

Alors, quelle réalité se cacherait donc à notre regard sous l’apparence des passivités, supposées être divinisées ou divinisables selon Teilhard ?

1-EXTENSION, PROFONDEUR ET FORMES DIVERSES DES PASSIVITES HUMAINES / CE QUI N’EST PAS AGI EST SUBI

« Nous n’émergeons dans la réflexion que par la fine pointe de nous-mêmes. (…) immédiatement au-delà commence une nuit impénétrable , et cependant chargée de présences, la nuit de tout ce qui est en nous et autour de nous, sans nous et malgré nous
Dans cette obscurité , aussi vaste, riche ,trouble et complexe que le passé et le présent de l’univers, nous ne sommes pas inertes, nous réagissons puisque nous subissons. Mais cette réaction, qui s’opère sans notre contrôle, par un prolongement inconnu de notre être, fait encore partie elle-même, humainement parlant, de nos passivités
. »

Oui, chaque être humain arrive de très loin . En lui se combine, se ramifie et aboutit la multitude de sa lignée ancestrale dont il est un maillon. Pas besoin de remonter tellement haut l’arborescence généalogique pour sentir, déjà, le poids de cette insondable hérédité qui fait partie de nos passivités. Chaque être humain est constitué, porté par ce mystère, bien davantage qu’il ne le porte consciemment. Dès la naissance, il arrive de très loin, de la «nuit impénétrable » de l’espace -temps :
-d’abord cosmiquement, chimiquement,.biologiquement. A ces passivités originelles s’ajoutent, bien sur,
- les passivités par l’éducation inculquée, l’empreinte de l’environnement psychologique, affectif, etc…

C’est ainsi que « des énergies confuses qui peuplent cette nuit mouvante » nous aiguillent, souvent à notre insu, sur les rails de nos choix, de nos caprices ou de nos inerties.
Si ces passivités d’ordre physique sont divinisées, elles ne le sont que par le « prolongement » de la foi en un divin Créateur. Mais le raisonnement de Teilhard ne s’arrête pas là. Il voit des Passivités de croissance, comme «Les Deux mains de Dieu »,puis des Passivités de diminution, apparentes, destinées à la "Transfiguration" .

2-PASSIVITES DE CROISSANCE / LES DEUX MAINS DE DIEU

Il nous parait si naturel de grandir que nous ne songeons pas d’habitude, à distinguer de notre action les puissances qui l’alimentent, ni les circonstances qui favorisent sa réussite. Que possèdes-tu que tu n’aies préalablement reçu ?
Quelle science pourra-t-elle jamais révéler à l’Homme, l’origine, la nature, le régime, de la puissance consciente de vouloir et d’aimer dont est faite sa vie ?


A partir de cette phase d’analyse des passivités, Teilhard met cartes sur tables, il confesse son CREDO. Un Credo ne se discute même pas…. mais il peut en éveiller d’autres ! Ce n’est plus une » prière » au sens courant du terme que Teilhard livre, mais un dialogue direct avec la présence divine qui l’habite et l’entoure de toute part ! Pour l'auteur, Dieu est «Influence » et Energie organisatrice » :
« Oui, mon Dieu, je le crois : (…) c’est Vous qui êtes à l’origine de l’élan, et au terme de l’attraction dont je ne fais pas autre chose, ma vie durant, que de suivre ou favoriser l’impulsion première et le développement. Et c’est Vous, aussi, qui vivifiez pour moi, de votre omniprésence les myriades d’influences dont je suis à chaque instant l’objet. »

Il faut reconnaître que ce passage ne peut pas être entendu par tous : y fleurissent à profusion
-des sujets à controverse intellectuelle,
-des envolées mystiques et poétiques, véritables « Voyage au Centre de la Terre » et « Voyage sur la Lune » (7), ! .
-La terminologie est maintes fois frappée au coin du confessionnel.

Dans ce champ de fleurs fantastique -le terme est approprié- j’ai sélectionné quelques pollens pour faire mon miel !

Teilhard conclut sur Les Passivités de Croissances en s’expliquant sur « Les Deux Mains de Dieu » « Chacune de nos vies est comme tressée de ce deux fils :
Le fil du développement intérieur, suivant lequel se forment graduellement nos idées, affections, attitudes humaines et mystiques,
Et le fil de la réussite extérieure, suivant lequel nous nous trouvons, à chaque moment, au point précis où convergera, pour produire sur nous l’effet attendu de Dieu, l’ensemble des forces de l’Univers


3-LES PASSIVITES DE DIMINUTION

« Ces puissances de diminution sont nos véritables passivités. Leur nombre est immense, leurs formes infiniment variées, leur influence continuelle. » « Dans la mort, comme dans un océan, viennent confluer nos brusques ou graduels amoindrissements. »

Le chapitre sur la divinisation des passivités aurait pu se terminer là. Il donne déjà tous les éléments pour alimenter la réflexion et tirer des conclusions. Mais Teilhard étend sa méditation car il voit dans ces passivités une Présence divinisatrice :

- « Notre défaite apparente et sa transfiguration »,
-« La communion par la diminution »
-"La lutte contre le mal"
« La vraie résignation ».


Bien que cette partie du livre m’ait beaucoup touchée et que j’en partage l’Esprit, je ne souhaite pas en parler car elle relève du personnel, de l’intime conviction, du relatif (sujet à polémiques), du confessionnel et même du non-dit. "Que celui qui a des oreilles entende" (Matthieu 13:9-19)


1) "Vanité des vanités, tout n’est que vanité » / Ecclésiaste, un livre de la Bible hébraïque, faisant partie des Ketouvim :
2) Don quichotte de la Manche, Les Moulins à Vent Chapitre 8, écrit par Miguel de Cervantes et publié à Madrid en deux parties en 1605 et 1615 . Titre original : El Ingenioso Hidalgo Don Quixote de la Mancha
3) Coquille de noix : petit bateau, barque
(4) « Je est un autre »: Rimbaud, dans sa lettre à Paul Demeny du 15 mai 1871.
(5) Maurice Blanchot : romancier, critique littéraire et philosophe français, 1907 /2003
(6) La Caverne / Platon / livre VII de LA REPUBLIQUE,
(7) Jules Verne : 1828-1905 « Voyage au Centre de la Terre» et « Voyage autour de la Lune ». Il avait 30 ans quand Teilhard est né en 1881.

Jeudi 15 Mai 2014 15:53