Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Chers lecteurs,
Nous avons le plaisir de vous proposer un texte de Bernard PIERRAT, Vice-Président de l’Association-Mère des Amis de Pierre Teilhard de Chardin à Paris.
Jean-Pierre Frésafond, Président de l'Association Lyonnaise Teilhard de Chardin


Bernard PIERRAT /  TEILHARD DÉNONCE UN THÉISME  INSATISFAIT
Teilhard de Chardin avait très bien perçu le malaise suscité par un christianisme replié sur lui-même : «Autour de nous, un certain pessimisme s’en va répétant que notre monde sombre dans l’athéisme. Ne faudrait-il pas plutôt dire que, ce dont il souffre, c’est d’un théisme insatisfait ?... Non plus seulement une religion des individus et du Ciel, mais une religion de l’Humanité et de la Terre». (Tome 7, p. 248)

Avec le recul, je serais certainement devenu agnostique si je n'avais pas rencontré Teilhard. Je dis bien agnostique et non athée, car je ne récuse nullement la réalité spirituelle qui induit la transcendance. Teilhard m’a sorti du tunnel où m’avait précipité l’Eglise qui parlait une langue figée, amarrée au passé et enfermée dans ses dogmes, alors que l’humanité poussée et tirée par la science naviguait vers l’avenir de plus en plus vite. Un théologien célèbre dont j’ai perdu le nom proclamait imperturbablement : «La science passe, la théologie demeure». Ce théologien ignorait ou refusait d’admettre que le croire doit constamment être éclairé par le savoir. Teilhard lui répondit indirectement que seule la foi au Monde permet de découvrir la transcendance : «Peut-être poussés par la nécessité de construire l’unité du Monde, finirons-nous par nous apercevoir que le grand œuvre obscurément pressenti et poursuivi par la science n’est rien autre chose que la découverte de Dieu.» (Tome 9, p.187)

Si nous voulons davantage d’esprit, il faut davantage d’arrangement dans la matière, parce que la matière est le moule d’où a jailli l’esprit. Or elle ne cesse de se complexifier, entrainant l’esprit vers les sommets.

Par contre, je renvoie dos à dos ceux qui affirment péremptoirement que Dieu existe et ceux qui affirment avec la même assurance qu'il n'existe pas. Comment le savent-ils ? Dieu se situe sur un autre plan que celui de l'existence, c’est à dire du savoir. Il n'a pas besoin d'exister pour « être », au-delà du temps, de l’espace et de l’énergie-matière. Il «est», selon le message de Moïse parlant de Yahvé, après la rencontre du Sinaï : «Je suis celui qui est» ou «celui qui suis», selon les traductions.

Je ressens pleinement ce théisme insatisfait qu’évoque Teilhard. Comme Socrate et Montaigne, je sais que je ne sais pas et que je ne saurai jamais tout, parce qu'il y a des mystères que l'on ne peut sonder. Nous sommes incapables d’imaginer ce qui adviendra après la mort, de même que le fœtus ne peut savoir ce qui l’attend à l’instant où il sort du ventre de sa mère. Le savoir ne peut être que partiel. Et pourtant, ma foi est davantage nourrie par le savoir, si partiel soit-il, que par le croire.

Je suis conscient pourtant qu'il faut distinguer l'inconnu de l'inconnaissable. Seul ce dernier relève du mystère. La frontière est néanmoins floue entre ces deux notions, parce qu'il y a d'innombrables inconnus que nous pourrons peut-être connaître un jour. Les progrès de la connaissance sont fulgurants et nous réservent bien des surprises. Curieux de nature, je me sens plus proche des agnostiques que des chrétiens traditionnalistes et à plus forte raison intégristes. Eux ne cherchent plus, ils croient avoir trouvé et ils se sont enfermés dans leur certitude. Ils sont sûrs de posséder la vérité. La certitude devient alors une pathologie qui peut conduire les individus à tous les extrêmes au nom d’une croyance. Le point faible des religions est de faire des adeptes qui ne posent plus de questions. Mon attitude comme celle de tout être curieux est exactement à l’opposé.

Comme les agnostiques, je continue à chercher, mais mes repères sont chrétiens, alors que les repères des agnostiques sont flous. Ils ne raisonnent à partir d’aucuns présupposés. Le champ de leur réflexion est totalement ouvert.

Conscient de l'indicible qui limite la connaissance, j'adhère à cette spiritualité balisée depuis plus de 2000 ans : le christianisme, parce qu’il est la seule religion de la personne humaine. Si l’on me demande quelle est ma religion, je répond : le christianisme. Il provoque une dynamique et non pas des affirmations péremptoires.

Le catholicisme a trop longtemps condamné le bonheur sur Terre, alors que le christianisme originel exprime une religion de l’amour du prochain et du partage. L’Eglise, comme toute structure humaine, a pour objectif essentiel l’extension de son pouvoir en utilisant la crainte par la peur du péché. Jean-Paul II était conscient de l’effet négatif de cette crainte en rendant célèbre son fameux appel : «N’ayez pas peur». A-t-il été écouté ?

Peu m’importent les querelles byzantines sur l’identité du Christ qui ont débuté dès le début du christianisme avec Arius et Nestorius. Je refuse de couper les cheveux en quatre, comme certains qui se perdent dans un débat sans fin entre une théologie libérale qui relativise les dogmes et les positions tranchées du magistère romain. Albert Schweitzer et Théodore Monod se situent dans la mouvance théologique libérale, mais sont-ils moins chrétiens que les catholiques romains qui prennent le concept trinitaire et les dogmes comme des absolus ?

Par rapport au judaïsme, le christianisme représente le dépassement de la loi par l’amour. Le christianisme ne peut donc se concevoir sans son substrat qu’est le judaïsme, par le seul fait que les juifs sont les frères aînés des chrétiens, ce qui décrédibilise totalement l’antisémitisme. On ne peut être chrétien et antisémite. Ceux qui s’affichent tels ne sont que des êtres stupides et incultes, ou tout simplement pervers. Henri Bergson, mon philosophe préféré qui inspira Teilhard était juif. Jean Guitton, légataire des écrits de Bergson, me montra son testament dans lequel il écrit : «Mes réflexions m’ont amené de plus en plus près du christianisme, où je vois l’achèvement complet du judaïsme. Je me serais converti si je n’avais vu se préparer depuis des années (en partie, hélas ! par la faute d’un certain nombre de juifs entièrement dépourvus de sens moral) la formidable vague d’antisémitisme qui va déferler sur le monde.»

Le christianisme est devenu pour moi poreux, ouvert à toutes les influences qui me dévoilent le sens de la vie par la connaissance, mais aussi par le dépassement de soi-même à travers et par «l’autre» dont la différence m’enrichit et me donne la conscience d’être. Dans cette mouvance, Teilhard m’a permis une réconciliation intérieure.

Hélas, le christianisme n'a cessé d'être trahi par l'Eglise comme le relevait le Père de l'Eglise Origène, dès le troisième siècle : «L'Eglise est une prostituée que le Christ lave de son sang». l’Église en tant que pouvoir, a guerroyé pendant deux mille ans contre ceux qui mettaient en cause son absolutisme. Dans son livre « Le christianisme va-t-il mourir ? », l’historien Jean Delhumeau explique pourquoi tant de nos contemporains tournent le dos à l’Eglise : «Dans la mesure où elle a été pouvoir, elle a constamment démenti l’évangile». Je pense à tous les dictateurs des temps modernes, Franco, Vidella, Pinochet, mais aussi aux intégrismes qui, par le biais de ces dictateurs ont trahi le christianisme en rejetant le message d’amour et de tolérance de Jésus, transmis par les évangiles.

Il y a dans le christianisme tous les ingrédients qui fondent la morale de l’être humain, acceptable même par les athées, à savoir que la valeur morale d’une personne ne dépend pas des dons naturels, mais de l’usage qu’elle en fait. C’est la liberté et non plus la nature qui est le fondement de la morale. Le christianisme porte en lui le ferment de la démocratie en proclamant que les Hommes sont égaux en dignité. Le message du Christ n’a rien à voir avec les rituels dénués de sens concernant ce que l’on mange ou la façon de s’habiller propres à tant de religions. Ce sont des croyances qui relèvent souvent de traditions anciennes ou d’une naïveté, sans rapport avec la transcendance. Aucune trace dans les évangiles de telles prescriptions. Je ne puis que me référer à cette phrase de saint Paul : «La lettre tue, l’esprit vivifie».

Le grand message du christianisme est de promettre l’immortalité. Non pas celle anonyme et cosmique des spiritualités orientales qui attire tant d’occidentaux souvent en quête d’exotisme, ou par simple snobisme, mais celle personnelle et consciente. Par cette promesse de l’immortalité personnelle, la mort se trouve vaincue par l’amour qui est au cœur du message chrétien du salut, selon la très belle formule de saint Augustin : «La seule mesure d’aimer est d’aimer sans mesure».

Nul autre message que celui des évangiles n'a autant induit la seule énergie qui soit capable d'unir les Hommes : l'amour, dont les prémices apparaissent dès l'origine de l'Évolution, bien avant l'injonction des religions monothéistes «tu aimeras le prochain comme toi-même». Dans le chaos primitif, les atomes se sont constitués par l'attraction des particules élémentaires. A leurs tours, les atomes se sont attirés pour former des molécules qui, par le même processus, se sont agglomérées en cellules. Puis, l'attraction s’est poursuivie quand la matière inanimée est devenue vivante. Au stade supérieur, lorsque la matière vivante deviendra pensante, l'attirance culminera dans le désir qui s'enflammera dans l'amour, quand la conscience jaillira du cerveau humain. Cette émergence qui fonde l’amour entre l’homme et la femme est ce qu'il y a à la fois de plus fragile et de plus précieux et nécessite de notre part la plus grande attention.
Les religions ont beaucoup de mal à admettre l’intrusion du savoir dans le croire. Il faut qu’elles admettent que la science, outil de la connaissance, répond à notre besoin de compréhension du réel et permet ainsi à l’Homme d’établir un projet pour construire l’avenir.
Teilhard de Chardin relève cette convergence entre le savoir et le croire qui dévoile une continuité entre l'attraction originelle et l'amour : «La manière la plus expressive et la plus profondément vraie, de raconter l'Évolution universelle serait de retracer l'Évolution de l'Amour».(Tome 6, p. 41)

Teilhard m’a fait découvrir que, depuis les origines, l'amour est en gestation sur la trajectoire de l'Évolution et représente l'énergie spirituelle suprême.

 

Mardi 23 Juillet 2013 12:53