Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Chapitre 7 / "COMMENT JE CROIS" Editions du Seuil




Voici quelques unes des impressions que j’ai éprouvées en lisant la cinquantaine d’idées maîtresses qui tiennent lieu de résumé du chapitre 7 « Christologie et Évolution ». Je précise que je n’ai pas eu le loisir de lire le texte original de Teilhard, et que je n’ai aucune compétence théologique justifiant mes propos. Je m’exprime donc du point de vue du commun des mortels, en tant qu’ancien catholique demeuré chrétien (au sens large du mot).

● À la lecture de ces formules qui ont quelque chose d’extraordinaire, lorsqu’on songe qu’elles datent de 1933, j’ai mieux compris ce qu’aurait dit récemment un Évêque : « La Parole ne parle plus ». En un mot, je me sens adhérer assez profondément à la critique du dogme chrétien qu’opère Teilhard (devenu en effet inaudible pour les « meilleurs des incroyants »), tout en restant très réservé sur le caractère également dogmatique de ce par quoi Teilhard propose de réformer ce dogme. Voici, dans l’ordre des idées, comment je réagis :

● Idée 3 : L’expression « réajustement » du dogme chrétien me paraît d’une terrible ironie, lorsqu’on s’apprête à lire la suite. Car, en abandonnant le dogme de la Chute originelle (pour des raisons très judicieuses), Teilhard ne « réajuste pas » le dogme chrétien, il en sape le fondement. S’il n’y a pas de péché originel, le « Christ » n’a plus à être nommé « Sauveur ».

● Idées 6 à 9 : La connaissance et reconnaissance de l’Evolution, dont parle à juste titre Teilhard, peut-elle conduire à une simple « correction » de la christologie ? Je pense à Procuste, ce brigand qui, pour adapter ses victimes au lit sur lequel il les attachait, coupait leurs membres s’ils dépassaient et les étirait s’ils étaient trop courts. Il me semble que notre auteur va opérer de même : il va d’abord « ôter » du Christ sa mission de Rédempteur (puisqu’il n’y a plus de faute à « racheter »), puis élargir alors sa dimension cosmique de façon à lui faire incarner l’idée et la réalité de l’Evolution. La faire exister, non la « Sauver ».

● Idées 13 à 15 : J’adhère à ces propos. Je demeure stupéfait en constatant que l’idée d’un couple originel d’où sortirait toute l’humanité, déjà scientifiquement irrecevable en 1933, a perduré pendant plusieurs dizaines d’années dans l’enseignement de l’Eglise. Elle faisait encore partie des croyances qu’on tenait pour parties intégrantes de ma « foi », en 1960. Si l’Eglise a mis cinquante ans à abandonner l’idée d’un couple originel, combien de temps mettra-t-elle pour abandonner l’idée d’un péché originel ?
Reste la question du « Mal », qui était tout de même bien commode à supporter avec le dogme du péché originel : quels que soient les maux ou les injustices qui frappaient les gens, il y avait cette explication qui, si elle n’atténuait pas cruauté de la souffrance, lui retirait partiellement son absurdité. Elle avait un « sens », elle répondait à la question spontanée « Qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour mériter ça ? (ce n’était pas moi, le fautif, c’est un peu injuste, mais enfin, si c’était mon ancêtre Adam, ça s’expliquait). Ce mystère, incompréhensible selon Pascal, faisait tout de même comprendre tout le reste…

● Idées 18 à 20 : Teilhard remplace cette explication première par un principe « logique » : le mal est lié à l’imperfection d’un monde qui évolue encore, il est « un trait naturel de la structure du monde », « un effet secondaire inévitable » de l’entropie dominante… le temps que la multiplicité qui règne se résolve en unité harmonieuse, la pluralité en organisation, et la cosmogénèse en noogenèse. Le « péché » n’est alors plus qu’un défaut de « progrès ». Cela peut paraître séduisant au plan intellectuel, mais j’avoue que ce nouveau mystère (et dogme) ne me satisfait pas plus que le précédent. Car en attendant, les hommes souffrent et meurent, le tragique et les maux de la condition humaine sont légers pour les uns, insupportables et déshumanisants pour les autres, - et cet état de choses semble vraiment trop allègrement « accepté » par l’auteur. Est-ce que Dieu, tranquillement, accepte ce défaut majeur dans sa Création ? Le Père envoie-t-il le Christ pour consoler les hommes, voire réparer les malfaçons du Produit sorti de ses usines ? L’idée d’un Christ « Réparateur », « Rédempteur », qui offre un Salut à l’Humanité pécheresse rend l’idée de « Mal » compatible avec un Dieu Amour. Mais l’idée d’un Christ unificateur, prévu dès le départ pour accomplir l’harmonie finale, rend difficilement compréhensible la cruauté de ce « mal » qui serait prévu par le Père dès le projet initial de sa Création évolutive. Que toute fécondité suppose une peine proportionnée à l’effort qu’implique sa création, je le comprends. Mais la disproportion des maux qui frappent les humains, l’injustice de leur répartition, rend incompatible à mes yeux un Mal aussi aléatoire avec la notion d’un Dieu amour.

● Idées 24 à 26 : L’idée 24 me paraît aussi juste que me sont parues inacceptables les conclusions qu’il en tire… D’un point de vue général, et en particulier pour l’apprentissage du langage, toute « éducation » suppose que l’on rende progressivement celui qu’on éduque capable de recevoir (et de rendre à son tour) ce qu’on lui communique. Le Créateur doit donc rendre sa créature capable de « le » recevoir » et de communiquer avec Lui. Que cela prenne du temps pour la créature prise isolément, et des millénaires, s’agissant de la relation de l’Humanité à Dieu, c’est tout à fait clair. J’adhère. Et dans cette longue marche de l’Esprit, où l’Homme et son Créateur progressent l’un vers l’autre, bien des voies, bien des étapes et bien des médiations sont nécessaires. Mais pourquoi faut-il « un » Christ, pourquoi serait-il « Fils unique » de Dieu, pourquoi devrait-il s’incarner localement et historiquement (au lieu d’être là dès le départ), pour ensuite s’universaliser, « Sauver » l’évolution et en être le seul chemin ? Est-ce que l’unicité du médiateur est nécessaire à la convergence finale ? (et d’ailleurs, « l’unique » vaut-il mieux que « le multiple », accusé d’être source du « mal » ?)
On peut fort bien imaginer, dans la perspective même de Teilhard, que, de même que l’esprit est une composante de la matière qui va émerger peu à peu, de même la part divine, « christique », nécessaire au cœur de l’homme pour communiquer avec Dieu, pourrait être présente, « incarnée », dès le départ au sein de l’humanité en gestation. Et se manifester de plus en plus, au fil de l’histoire des hommes, à travers chaque sujet comme à travers chaque civilisation, et notamment par la médiation de maîtres spirituels particulièrement avancés… dont une certain Jésus de Nazareth ! Lequel n’est peut-être qu’un homme « divinisé » par ses témoins et la tradition qui a suivi !
Au lieu donc d’avoir « un seul » Christ comme passage obligé vers Dieu, il y en aurait toute une chaîne, nourrissant la part divine potentiellement présente en chaque homme, part qui correspond d’ailleurs assez bien à l’intuition de Jean-Jacques Rousseau : « Conscience ! Conscience ! Instinct divin, immortelle et céleste voix […] qui rend l’homme semblable à Dieu » (Rousseau aurait pu écrire aussi justement : « qui rend l’homme capable de Dieu »).

● Idées 29 à 51 : (j’abrège un peu) : après ce que je viens de suggérer, il suffit de remplacer le mot « Christ » par « l’Homme universel », pour rendre tout à fait pertinente cette vingtaine de corollaires énoncés par Teilhard. C’est la Communauté humaine, inspirée par l’Esprit (ou le Père ou le Fils, bref par le mystère de Dieu), qui opèrerait alors le « Grand œuvre » que représente l’Evolution qui la travaille pour qu’elle achève « le monde ». Ils ne seraient pas « le Messie », mais celui-ci seraient sans cesse en eux.

● Idées 52-53 : J’adhère absolument, avec enthousiasme (cf. l’étymologie de ce mot). Je reçois pareillement les idées 54 et 55. Simplement, ce nouvel évangélisme n’a plus besoin de Rédempteur historique. La parole divine est présente aux hommes dès le début, en chacun, et en chaque communauté qui la découvre, l’explicite, la « met en Œuvre » et s’élève avec elle.

Vendredi 16 Novembre 2012 16:20