Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Quel est l'avenir de l'homme(1)
Cette question a hanté Teilhard de Chardin pendant de nombreuses années car, sans avoir les dons de Madame Soleil, cette question est éminemment difficile à résoudre. En effet, notre époque est caractérisée par le rationnel et la connaissance scientifique qui tire des observations concrètes des lois permettant de prédire l'évolution du monde à venir. Par exemple, le scientifique peut définir la position exacte des planètes d'après les connaissances de l'astrophysique A partir des lois établies, l'homme peut aussi élaborer des hypothèses qui seront vérifiées ou quelques fois infirmées dans l'avenir, avenir qui peut être proche ou extrêmement lointain. Teilhard de Chardin nous dit "être plus, c'est d'abord savoir plus"(2). Cependant, il reconnaît qu'on ne peut pas scientifiquement prédire ce que deviendra l'homme à partir des données biologiques de l'évolution.
En effet, la vie est apparue sur terre il y a quelques milliards d'années en partant de quelques atomes qui se sont assemblés en molécules puis les molécules en êtres unicellulaires. A leur tour, des organismes pluricellulaires de plus en plus complexes ont évolué jusqu'à l'apparition de l'homme doué d'intelligence et de conscience. L'évolution biologique a peu à peu construit le cerveau humain dont la taille a progressivement augmenté. Teilhard de Chardin suggère que cette évolution se soit faite par paliers successifs.
Les lois de la génétique et de la reproduction sexuée permettent de décrire la diversité biologique et expliquent la complexification progressive des êtres vivants. Les espèces se transforment, ce qui crée constamment des variétés nouvelles. Mais, l'apparition de la conscience est beaucoup plus difficile à comprendre. C'est sur ce point que Teilhard de Chardin va développer la notion de progrès qu'il attend de l'homme ou plutôt des sociétés humaines en devenir. Il ne fait pas de doute pour lui que l'évolution de l'humanité ne peut que continuer à progresser. Il nous dit "Le monde, dans son état actuel, est le résultat d'un mouvement"(3). Tout progrès nécessite un changement qui s'établit dans la durée. Pour se former, le monde a bougé aussi bien d'un point de vue géologique que biologique ou social comme l'atteste la variété des civilisations qui s'en partagent le domaine.
Pour le scientifique, le mouvement se définit comme le déplacement d'un corps par rapport à un point fixe de l'espace à un moment déterminé. Par exemple, dans le paradoxe de la flèche de Zénon d'Elée, nous imaginons une flèche en vol. A chaque instant, la flèche se trouve à une position précise. Si l'instant est trop court, alors la flèche n'a pas le temps de se déplacer et reste au repos. Au cours des instants suivants, elle paraîtra immobile pour la même raison. Si le temps est une succession d'instants, la flèche est toujours immobile à chaque instant. Elle ne peut se déplacer et le mouvement est impossible. Pour Bergson, tout mouvement qui correspond au passage d'un repos à un autre est indivisible. La mobilité est alors l'essence du progrès moral. "Ce que nous vivons est perpétuellement mobile et ne se laisse jamais fixer en un état ou en plusieurs états"(4). Bergson (5) établit un parallèle entre la trajectoire de la flèche de Zénon d'Elée et celle du progrès moral. Toutes deux tentent d'atteindre un but. Pour Zénon d'Elée, le mouvement est une transition spatiale continuelle entre deux points séparés par d'infinies positions intermédiaires. "Il n'y a pas de choses faites mais des choses qui se font, pas d'états qui se maintiennent mais seulement des états qui changent" (6). Selon Bergson, l'évolution morale est mobile. Nous sommes dans un mouvement incessant que Bergson appelle durée. La durée est pour lui une unité de mouvement évolutive, une multiplicité d'états qui constituent la vie intérieure. Pour Teilhard de Chardin, "Nature équivaut à devenir, se faire"3. "L'Univers a bougé mais, bouge-t-il encore?" "Le paradoxe fondamental de la Nature actuelle est que son universelle plasticité semble s'être brusquement figée" (7). Mais, ce paradoxe n'est-il pas similaire à celui de la flèche de Zénon d'Elée? Ce que nous considérons comme figé n'est peut-être bien qu'"un mouvement lent ou une phase de repos entre deux mouvements". Un mouvement évolutif prodigieux se poursuit sans trêve autour de nous. Seulement, il est localisé dans le domaine de la conscience et de la conscience collective" (8).
L'avenir de l'homme passe par une convergence vers un amour commun suscité par un attrait commun vers un même quelqu'un. Avec un optimisme incroyable, vu l'époque à laquelle il vivait, Teilhard de Chardin pense qu'une telle communion des hommes va se réaliser parce qu'elle est la seule voie d'avenir pour l'homme: "l'humanité va vers son unité" (9). Cela ne veut pas dire que "tout le monde soit bon et que tout le monde soit gentil" et que nous allons tous devenir semblables, mais que, le progrès viendra d'une évolution convergente et conjointe de chaque homme, évolution qui tendra à rapprocher les sociétés. Comme le disait le poëte Francis Ponge (10) "L'homme est à venir" ou "l'homme est l'avenir de l'homme", expression déformée par Brassens lorsqu'il déclare avec Aragon "la femme est l'avenir de l'homme".

1P. Teilhard de Chardin dans L'avenir de l'homme, ed Sagesses.
2id, 30.
3 id, 24.
4H. Bergson dans:La pensée et le mouvant (1938), ed Puf 2009.
5id dans "les deux sources de la morale et de la religion", (1932).
6H. Bergson :La pensée et le mouvant 1938, ed Puf 2009, 211.
7P. Teilhard de Chardin dans L'avenir de l'homme, ed Sagesses, 25.
8id, 27-28.
9id,.
10 F. Ponge Notes premières de l'homme (1943-44)

Samedi 23 Octobre 2010 10:00