Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin


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SYNTHSE des INTERVENTIONS des CONFERENCIERS / SOIREE DEBAT DU 3/12/08 à BRIGNAIS
Par le Père Jean-Pierre CALOZ


DE LA CONNAISSANCE AU GOÛT DE VIVRE – ELEMENTS DE SYNTHÈSE

Comment conclure après avoir reçu tant d’informations, relevant de tant de savoirs différents et rassemblant tant d’expériences ? Ma tâche n’est en rien facile. Je me consolerai en me disant qu’il ne s’agit pas du tout de résumer ce que nos illustres orateurs ont développé, mais d’articuler quelques points, de cueillir juste quelques fruits tel qu’un auditeur ordinaire peut le faire.

Je commencerai donc par remercier nos orateurs pour ces magnifiques exposés dans lesquels ils nous ont communiqué leurs savoirs et nous ont fait bénéficier de leur riche expérience professionnelle. Ils ont démontré en outre combien la pensée du P. Teilhard reste riche et féconde en des domaines aussi variés que la pédagogie ou la psychanalyse.

Et maintenant, puisque synthèse il faut, j’articulerai ces quelques réflexions autour des 5 termes suivants : fragilité, solidité, connaissance, cheminement, foi en la vie.

Fragilité. Avec le P. Pochon nous sommes entrés dans la fragilité des adolescents d’aujourd’hui, de leurs expressions blasées, leurs besoins de prendre des risques et d’essayer les poisons facilement à leur portée : les drogues, parmi lesquelles l’alcool reprend du service, le sexe, le risque de la marginalité. Professeur Furtos vous avez évoqué pour nous ce que vous rencontrez tous les jours dans la détresse humaine, chez les personnes vivant longtemps dans la précarité. J’ai été personnellement touché de pouvoir être témoin de vos recherches en particulier autour du syndrome de l’auto-exclusion dont vous nous avez décrit le processus.

Solidité. L’évocation de la fragilité nous a renvoyés au le P. Teilhard qui parle de la solidité du réel, de la marche infaillible de l’évolution, qui veut que le monde réussisse malgré les cahots de l’histoire. Or l’évolution dépend de l’homme car c’est dans l’histoire humaine, en particulier dans sa dimension sociale que se continue la grande évolution commencée à l’origine. Cette solidité répond à la précarité sociale et au manque de goût des adolescents. La certitude que le monde n’est pas absurde est bien le préalable nécessaire pour que nos contemporains, les jeunes en particulier, sortent de leur narcissisme et reprennent goût à la vie. Teilhard était tellement convaincu que l’histoire doit réussir, que cette réussite passe par l’action de l’homme, que l’action de l’homme dépend du goût de vivre, qu’il doit postuler comme absolument nécessaire l’existence du goût de vivre de générations en générations. Si le goût de vivre se perdait, l’évolution s’arrêterait et tout basculerait dans l’absurde, ce qui est impossible ! Le goût de vivre est donc au cœur de l’évolution.

Le passage de la fragilité à la solidité se fait par la connaissance. P. Pochon vous avez parlé de cette antinomie : voir ou périr. C’est la connaissance qui permet d’avoir prise sur le réel, de structurer l’informe, le magma d’une société trop grande et trop complexe dans laquelle on ne peut se situer que comme objets. La connaissance donne la direction lorsqu’elle est prise sous le bon angle, c'est-à-dire quand elle reflète la structure intime de l’évolution, et permet alors de se situer en acteurs avertis qui construisent en consonance avec la réalité. Si les désordres psychiques commencent avec la peur de penser, avez-vous dit M. Furtos, ce sera aussi grâce à la pensée que viendra la guérison. Non pas tant une pensée abstraite, mais la conscience qui permet au malade de prendre la distance voulue d’avec la situation dans laquelle il s’englue pour commencer à se resituer dans la vie. C’est l’honneur de l’homme, disiez-vous, d’accepter ses limites et d’en finir avec la mégalomanie. Vous parliez aussi d’apprendre à souffrir des désillusions créatrices qui n’éteignent pas l’espoir malgré les pesanteurs du quotidien.

L’apprentissage de la connaissance passe par un cheminement. Teilhard a parlé des grandes étapes du développement humain qui sont la centration sur soi – la réconciliation avec soi-même – la décentration sur l’autre – l’importance de la relation, du social, de l’amitié et de l’amour – et la sur-centration – la dimension de la transcendance, de la relation à Dieu. Il ne s’agit pas de trois étapes successives mais de trois moments d’un même mouvement qui durera toute la vie. Autre cheminement, celui qui fait regarder le passé pour saisir le présent et se projeter dans l’avenir. Telle a été la démarche de Teilhard qui montrait comment le passé révèle la constance et l’orientation permanente de l’évolution vers toujours plus d’organisation, toujours plus complexe et consciente et qui pour être intelligible nécessite un point d’arrivée qui sera aussi le foyer d’attraction de tout le mouvement. Si jusqu’ici l’univers ne s’est pas trompé, il n’y a aucune raison qu’aujourd’hui il se trompe … tel est le bel optimisme de Teilhard. Au plan personnel on voit que l’évolution demande elle aussi de porter un regard pacifié sur le passé en guérissant la mémoire afin d’assumer le présent dans ses implication personnelles et professionnelles, dans le cadre d’un projet qui ouvre sur l’avenir. Démarches, cheminements, recherches, tout se fait dans la durée, les tâtonnements, les acquis partiels, les zones d’ombres et de lumières, dont la résultante est en définitive, positive.

La foi en la vie c’était votre message de pédagogue, P. Pochon, nous l’avons aussi entendue dans vos « Je crois », M. Furtos : « je crois à la noosphère, donc à la victoire de l’esprit, je crois à la communauté des vivants et des morts, je crois en la mystique. » Cette foi en la vie est l’attitude tonique qui permet la créativité, le courage dans les difficultés, l’engagement social et la joie de vivre. Teilhard est tout entier un acte de foi en la vie, vous en avez été les témoins, vous nous l’avez communiquée, soyez-en remerciés.
Mardi 10 Février 2009 09:39

PENSER AUTREMENT, PENSER DEMAIN
La trajectoire de l’évolution n’est pas un long fleuve tranquille. Elle est soumise à la
durée qui transforme et qui a ainsi permis à la matière de devenir vivante, puis pensante.
Penser demain, c’est rejeter le culte de l’instant d’une société incapable de proposer un
futur en partage. Or, l’humanité, allant de découvertes en découvertes, éprouve de plus en
plus le besoin de savoir où elle va pour donner sens au progrès. Les croyances définies par les
religions et les philosophies ont été remises en question dès la fin du XIXe siècle. Un doute
profond s’est généralisé grâce aux apports du savoir.
Gérer le présent. Si le savoir enrichit la réflexion, en révélant comment nous sommes
devenus ce que nous sommes, il est aussi cause d’un désenchantement. Galilée découvre que
la Terre n’est plus le centre de l’univers. Darwin démontre que l’Homme s’insère dans le
monde animal. Freud découvre que l’essentiel de la pensée est inconsciente. Ces trois
désenchantements nous incitent à penser autrement en ayant recours au savoir dont le rôle est
de décaper le croire de ses archaïsmes.
Ne pouvant arrêter les changements, nous sommes contraints de les maîtriser. La société
de demain ne sera vivable que si nous nous reconnaissons mutuellement comme personne à la
fois autonome et solidaire!: j’ai besoin de l’autre pour être moi-même. Ma liberté ne s’arrête
plus là où commence celle de l’autre, elle en est solidaire. Sans l’autre je ne suis rien.
Préparer demain. L’avenir n’est écrit nulle part. Penser demain entraîne une exigence
éthique qui consiste à ne pas se satisfaire de ce qui est, mais de ce qui devrait être. Cette
démarche est souvent utopique or toutes les grandes idées qui ont fait progresser l’humanité
sont nées d’une utopie!: le message biblique, la déclaration des droits de l’Homme, la
construction de l’Europe. En 1931, bien avant la deuxième guerre mondiale, l’édification de
la Terre préconisée par Teilhard de Chardin était jugée utopique, or cette utopie est en train de
se réaliser!: «!L’âge des nations est passé. Il s’agit maintenant pour nous, si nous ne voulons
pas périr de secouer les anciens préjugés et de construire la Terre.» Pour Teilhard «!le
progrès est une montée de conscience» qui doit soumettre le domaine économique et
technologique à la poursuite de «!l’hominisation!», dont la finalité est le dépassement de
l’Homme vers «!l’humanisation!» qui est l’humanité en train de se former, pour aboutir à ce
qu’il a appelé la «!Noosphère!», cette couche pensante recouvrant la Terre.
Vivre ensemble. Toutes les prétentions totalitaires ont échoué, parce qu’elles avaient
occulté la notion de transcendance qui pousse l’Homme à se dépasser lui-même dans le regard
de l’autre. Aux droits de l’Homme doivent désormais correspondre les devoirs, pour
responsabiliser chacun par rapport à tous.
Eclairage pour l’avenir. L’absence de projet de notre société brouille l’avenir et
favorise la recherche d’un «!chacun pour soi!» où les plus habiles deviennent les plus forts.
Pour contrer cette déviance, il importe de considérer la transcendance (dépassement vers une
réalité à venir) inséparable de l’immanence (l’évolution qui a fait ce que nous sommes). La
transcendance se situe dans la direction d’une complexité croissante qui ne peut s’abîmer
dans l’absurde, alors que l’évolution révèle une cohérence depuis les origines.
Cette cohérence observée sur la trajectoire de l’évolution est décrite dans le
«!Phénomène humain!», oeuvre maîtresse de Teilhard de Chardin qui analyse ce long parcours
qui, parti de la matière, a abouti à l’esprit. Il s’agit donc, pour nous, de favoriser le
développement de la conscience, face à l’évolution qui n’est plus livrée à elle-même. Elle
dépend désormais de la liberté de chacun à qui il incombe de découvrir un sens qui le projette
vers le futur. Le corollaire de la liberté apparaît alors comme la responsabilité, cette obligation
morale de maîtriser les changements, pour gérer ce paradoxe incontournable!: être responsable d’un avenir imprévisible.

Vendredi 4 Janvier 2008 17:59

TEILHARD DE CHARDIN, UNE MYSTIQUE DE LA RECHERCHE
Parler de « mystique de la recherche » peut sembler au premier regard une contradiction. Dans nos esprits, la « mystique » évoque le retrait du monde, la contemplation, la passivité, tandis que la recherche est éminemment une activité créatrice, un engagement résolu.
Pourtant, on sait bien que Teilhard a le génie de faire tenir ensemble ce que nos esprits trop abstraits veulent toujours opposer. Finalement, il en est de « mystique » et de « recherche » comme de « science » et de « foi » (ou de « religion »). Rappelons simplement cette déclaration de 1918 : « Science (c’est-à-dire toutes formes d’activité humaine) et Religion n’ont jamais fait, à mes yeux qu’une même chose, l’une et l’autre étant pour moi, la poursuite d’un même Objet » (« Mon univers », Œuvres XII, p. 297).
Commençons par ce qui est le plus aisément perceptible, la recherche. Dès sa jeunesse, Teilhard a un tempérament de chercheur. Il manifeste une grande curiosité pour la marche des choses, l’« histoire naturelle ». Il découvre que ce goût personnel reflète quelque chose de profond, qui appartient à la condition humaine comme telle. Cela, il le perçoit très vivement dans le creuset de la guerre, où, confronté aux situations les plus extrêmes, là où l’être humain se révèle, pour le bien ou pour le mal, il écrit : « Le “moi” de l’aventure et de la recherche, celui qui veut toujours aller aux extrêmes limites du monde, pour avoir des visions neuves et rares, et pour dire qu’il est “en avant” » (« La nostalgie du front », 1917, Œuvres XII, p. 231). « Aller aux extrêmes », « être en avant », voilà des expressions typiques de cette quête qui l’animera toujours. Ce n’est pas simple curiosité, désir d’en savoir toujours davantage parce que l’on est jamais rassasié, poursuite indéfinie. Il y a de cela, mais l’essentiel est que cette quête révèle une attente profonde dissimulée en tout être humain en tant qu’il est tel, un désir d’infini.
Il n’hésite pas à dire que l’homme a le devoir de chercher (le goût ardent de la recherche contre la paresse et la nonchalance des tenants du « sens commun », Œuvres XII, p. 49). Celui qui ne cherche pas n’est pas vraiment homme. Voici des expressions caractéristiques : « Savoir plus, pour pouvoir plus, pour être plus ». « Créer quelque chose en avant ». « Espérance en un futur sans bornes : les deux caractères essentiels d’une religion » (« La mystique de la science », 1939, Œuvres VI, p. 217).
C’est pour cela que la recherche chez Teilhard ne se fixe jamais sur un point particulier. Elle vise le « Tout ». L’attention des hommes est habituellement attirée par les formes individuelles, mais l’esprit cosmique voit le « fond commun ». Toujours pendant cette période si féconde de la guerre, il écrit : « Beaucoup d’hommes (il faudrait peut-être dire : tous les hommes, s’ils s’analysaient mieux) sentent le besoin et la faculté de saisir, dans le Monde, un Élément physique universel, qui les mette toujours et partout en relation avec l’Absolu, – en eux et autour d’eux » (« L’Élément universel », 1919, Œuvres XII, p. 431). Cette vision du Tout est aussi perception de l’importance de la relation : « Chaque élément, étant strictement coextensif à tous les autres, au tout, est réellement un microcosme » (« En quoi consiste le corps humain ? », Œuvres IX, p. 37).
Il faut bien percevoir que cela conduit à un retournement (mot très important dans le vocabulaire teilhardien !) à l’égard de la démarche scientifique classique, « analytique » : « La seule consistance des êtres leur est donnée par leur élément synthétique ». Nous avons marché dans la direction de l’analyse qui décompose, « or l’Absolu, le Compréhensible, est au centre, dans la direction où tout s’accentue jusqu’à ne faire qu’un » (« Science et Christ », 1921, Œuvres IX, p. 57). « L’analyse de la matière révèle à qui sait voir, la priorité, la primauté de l’Esprit » (id, 58 ; c’est moi qui souligne).
C’est là que la recherche conduit à la mystique, et, plus précisément, à la mystique chrétienne, la religion d’un Dieu « incarné », à l’encontre des religions d’évasion, des refuges dans les « arrière-mondes », justement dénoncés par Nietzsche. Certes, la cohérence entre recherche et religion chrétienne ne va pas de soi. Et pourtant, cela doit être « les deux composantes essentielles d’une mystique humano-chrétienne complète ». En effet, le grand mouvement évolutif se concentre sur un « foyer de personnalisation irréversible » qui n’est autre que le Christ (« La valeur religieuse… », IX, 253).
François Euvé
Jeudi 20 Décembre 2007 17:58