Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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"Le Phénomène Humain"


Cher ami,

Après un mois d’août familialement animé, j’ai pu enfin me livrer à la lecture du Phénomène humain dans votre version résumée/commentée, et je viens vous remercier du plaisir et de l’enrichissement que ces heures attentives ont été pour moi.
Naturellement, je ne vais pas m’arrêter là, et comme j’ai chez moi le tome VII de l’édition du Seuil (L’activation de l’énergie), je vais pouvoir entrer directement dans les derniers textes de Teilhard, dont je n’avais vraiment, avant de vous lire, qu’une vision superficielle.
Je dois d’ailleurs vous confesser (si j’ose ce verbe !) un double remords : d’abord, d’avoir pu écrire Les Pèlerins d’Halicarnasse sans intégrer dans ce livre la vision teilhardienne (si la Nature y est évoquée, c’est en termes de cosmos et non de cosmogenèse) ; ensuite, d’avoir publié récemment chez Ellipses la version enrichie d’un petit livre érudit intitulé Révisez vos références culturelles, sans qu’aucune sentence de Teilhard n’y figure alors que j’y recense plus de 1500 citations ! Quelles lacunes !!!

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Un mot sur mes provisoires réactions. La pensée de Teilhard – au point où j’en suis – suscite en moi à la fois des enthousiasmes et des résistances que je vous livre brièvement, en attendant l’occasion de vous rencontrer, lorsque j’irai chez ma fille à Soucieu-en-Jarrest.

Mes adhésions d’abord. Elles tournent autour de deux axes :
1/ Le grand principe d’émergence/convergence. Le sens même du mot « émergence » implique que ce qui émerge a) était déjà là en puissance b) ne sort pas au hasard mais selon une poussée dirigée. Ainsi, l’esprit est bien une composante de la matière, puisqu’il émerge de sa complexification. Cela nous évite l’impasse du dualisme esprit / matière, qui présuppose toujours un parachutage de l’âme sur le corps, ou d’un « Dieu » plongeant un beau jour dans le temporel pour s’y incarner, le « péché originel » ayant bon dos pour motiver cette précipitation. L’esprit n’est donc pas un greffon de science-conscience qui vient soudain parachever le singe pour en faire un homo sapiens sapiens. Il se manifeste sans doute à l’occasion de sauts qualitatifs, mais il n’y a pas de chaînon manquant !
Ce principe s’accorde d’ailleurs parfaitement avec le constat des astrophysiciens, selon lequel l’Espace et le Temps (et donc surtout le Temps) sont de pures dimensions de la matière. « Dieu » n’a donc pas besoin d’intervenir au cours du Temps, puisqu’il se projette dès le début dans matière qui sort de lui, dans cet Espace-Temps : il est donc déjà là avant d’émerger ou de se « révéler ». La « révélation » ne saurait être un « événement » historique (c’est-à-dire ponctuel) : elle est un avènement continu (j’ai déjà fait, à propos des médias, un grand article sur l’illusion événementielle), et cet avènement se manifeste en de multiples occasions à l’ensemble des humains, de quelque civilisation qu’ils soient (cf. la formule de Rousseau : « Conscience ! conscience, instinct divin ! »). Pour des consciences laïques, c’est-à-dire philosophiquement « matérialistes », c’est là un point essentiel : loin de faire de la dimension spirituelle une illusion consolatrice (l’opium du peuple) masquant l’infrastructure purement matérielle de notre vie animale, la vision teilhardienne montre que c’est la matière qui se révèle « esprit » sans cesser d’être matière, mais en changeant de structure.

2/ La grande marche de l’Esprit qui advient au cours de l’évolution est un principe d’optimisme extraordinaire, puisqu’elle laisse entendre que toute production de l’esprit de l’homme, toutes les édifications culturelles (en dépit des erreurs qu’elles contiennent provisoirement), du moindre échange entre deux êtres jusqu’aux plus hautes réalisations (scientifiques, artistiques, etc.) du génie humain sont utiles et essentielles à l’établissement de la noosphère. Rien n’est perdu de tout ce qui se crée, même si cela retourne à la provisoire poussière… Aucune vie consciente n’est inutile aux autres. Chacun peut donc dire : J’ai eu raison d’exister !
Et bien entendu, dans cette perspective, « Dieu » donne à l’homme un pouvoir étrange d’édification de l’Humanité consciente d’elle-même et de son évolution. On retrouve, avec la perspective spirituelle en plus, la phrase de Francis Ponge (pastichée par Aragon) : « L’homme est l’avenir de l’homme. », ce qui implique d’ailleurs aussi que la réussite de la « noogenèse » n’est pas sûre à 100%. L’humanité peut rater son auto développement…
En ce qui me concerne, moi qui « prêche » pour un humanisme à dimension spirituelle, je trouve là une justification de la préservation de tout le patrimoine de culture et de sagesse ancienne, accumulée tant par la tradition gréco-latine que par le judéo-christianisme (une fois celui-cidégagé de sa carapace religieuse qui fait écran). J’ai donc raison… d’écrire !!

Mes résistances maintenant. Là encore, deux axes :
1/ Les majuscules et les glissements métaphoriques de Teilhard m’impatientent parfois. Une chose est de s’exprimer aussi clairement ou de façon aussi imagée que possible, pour mieux se faire comprendre. Une autre chose est d’user de la formulation comme preuve elle-même de ce que l’on veut faire partager. Une majuscule, par exemple, magnifie un mot ; mais elle fait souvent davantage : elle donne à croire que ce mot désigne une essence, laquelle agit en soi comme une divinité. De sorte que bien des noms communs auxquels Teilhard prête une majuscule « divinisent » en quelque sorte la réalité qu’ils désignent, de sorte qu’il n’a pas de peine à trouver dans la nature la présence de Dieu que sa nomination des dites réalités y avait induite… Idem pour certaines métaphores qui tendent à faire croire qu’il existe, au niveau spirituel, par le jeu de l’analogie et de l’image, une « réalité » indubitable en soi : c’est un peu le cas des expressions qui substantialisent la « noosphère », comme « nappe pensante », « myriades de grains de pensée », etc. Il se peut qu’ici, Teilhard soit lui-même victime de son talent métaphoriste… Or, en termes rigoureux, vous le savez, comparaison n’est pas raison.
2/ La souffrance escamotée. Certes, Teilhard parle des ratés, des souffrances, des manquements à l’évolution qui induisent de la douleur, des passivités qu’il faut accepter comme rançons de la néguentropie, etc. Mais, du moins dans ce que j’ai lu jusqu’à présent, il me semble minimiser considérablement la condition tragique de l’Homme, pris individuellement ou collectivement, la grande clameur du monde tel qu’il est et de ses souffrances infinies et démesurées en tous points du globe. Pas seulement la souffrance d’ailleurs, mais aussi l’universelle prédation qu’il constate bien en tant que scientifique, mais dont il ne s’émeut pas outre mesure en tant qu’humaniste. Or, c’est cela qui fait obstacle à l’idée d’un Dieu bon dans le monde laïque. Un mal ou une peine proportionnée au travail que l’on fait, aux actes (ou aux erreurs) que l’on commet, cela semblerait supportable. Mais l’énormité et l’injustice de tant de maux planétaires (dans le monde des hommes mais aussi celui des animaux), cela ne « passe » pas, et bloque, je crois, pas mal de consciences susceptibles de partager l’optimisme teilhardien. Devant les maux de la terre, qui n’a pas
l’impression d’un Dieu inhumain qui, ignorant l’un des principes citoyens de notre Droit, se rend coupable de non assistance de personnes (ou de peuples) en danger…

En ce qui me concerne personnellement, j’achoppe sur le fait de la Prédation qui est à la fois a productrice du mal et structurellement nécessaire à notre vie/survie. C’est tout de même ennuyeux que tout le Monde vivant doive, pour survivre, pratiquer une prédation féroce sur le Monde vivant, même si cela produit des écosystèmes équilibrés. Bien sûr, la gazelle égorgée par le tigre ne souffre pas longtemps ; mais que le tigre doive égorger pour vivre, est-ce un destin enviable ? Est-ce bien différent dans le monde humain ? Que dire de tous ces champs de misère où les miséreux entre eux ne survivent qu’en se disputant férocement les moindres miettes de survie ? On a beau dire que c’est la faute des hommes, que Dieu a voulu préserver leur liberté en n’intervenant pas, il reste qu’il a fondé la vie et sa lancée évolutive en inventant la prédation comme énergie motrice. Peut-être n’est-ce pas un hasard si les religions primitives pratiquaient les sacrifices humains : pour calmer et assouvir les dieux, elles les imaginaient à l’image de leur propre survie, c’est-à-dire fonctionnant à la Prédation comme tout en ce monde. Et je dis parfois que, si vous et moi n’avions pas eu des ancêtres cannibales, nous ne serions pas là pour parler d’humanisme et imaginer un dieu Amour…
J’ajoute que l’argument selon lequel Dieu aurait tâtonné, ne réussissant pas d’un seul coup sa création, ayant lancé des lois dont les effets pervers le surprennent douloureusement, etc. ne tient pas debout lorsqu’on compare cela à l’extrême précision avec laquelle, de la mise au point du Big bang à la proportion oxygène/azote de notre atmosphère, il a judicieusement lancé l’univers pour y installer l’être humain et faire régner le « principe anthropique ».

Mais ce ne sont là que des réflexions provisoires, « l’Amour » et la compassion existant aussi à l’échelon naturel, y compris chez les animaux, et toute la question que nous nous posons restant donc à débrouiller longuement encore !

Bien à vous,

Bruno Hongre.


PS Vous citez p. 26 la formule socratique : « Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers ». Comme citation de Socrate empruntée au Temple de Delphes, on ne la trouve que sous la forme « Connais-toi toi-même » (même si elle implique la suite). Pourriez-vous me préciser où vous la trouvez sous cette formule (quel commentateur a donc ajouté « Et tu connaîtras l’univers » ?)
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Réponse de J.P. Frésafond
Voici quelques échanges avec Bruno Hongre, notre adhérent de l’Oise, à propos de son aimable critique du Manuel d’Etude, tome 1 concernant le Phénomène Humain.

-Je rappelle que dans les deux « manuels d’étude » sont des contractions de textes (et non pas des résumés). Dans ces tomes, je ne donne pas ma pensée, mais celle de Teilhard.

-Bruno Hongre définit le terme « conscience laïque » par « philosophiquement matérialiste ».
Les différentes définitions du mot « laïque » sont très élastiques au cours des siècles,. Pour moi, le mot « laïque » se confond avec le mot « areligieux » car un laïc peut être croyant et il ne faut pas faire l’amalgame avec « matérialiste ». Idem pour le mot «anti clérical » qui n’est pas toujours opposable au terme de croyant.
-Contrairement à ce que pense Bruno Hongre, Teilhard ne minimise pas la condition tragique de l’Homme, il la considère comme inévitable, conforme aux lois de l’évolution. A ce titre l’Homme dont l’évolution progresse par tâtonnements n’est pas mieux doté que les autres espèces du monde vivant. Les lois de la nature sont aveugles et insensibles à de quelconques sentiments, elles cherchent et trouvent aveuglément des solutions permettant au monde vivant et aux espèces les mieux adaptées de poursuivre leur expansion pour tendre à occuper toute la surface du globe terrestre. Dieu n’a rien à voir dans cette loi de la jungle, Il a seulement lancé le processus d’évolution de la matière. Or la matière contient tout ce qu’il fallait d’information et d’énergie pour atteindre un hypothétique Point Omega.
Teilhard est très clair sur la notion de « déchet », toute organisation se paye par une dissipation d’énergie. La perfection va coûter très cher … La parabole « du bon grain et l’ivraie » ne signifie pas autre chose. D’ailleurs plusieurs textes des Evangiles vont dans le même sens.
Sur ce point, « le Teilhard scientifique » est tout simplement lucide, des considérations humanistes seraient ici hors de propos. Même Dieu serait impuissant à réduire la souffrance humaine et Teilhard s’insurge contre certaines tendances religieuses qui voudraient faire passer ces souffrances comme la dette à payer pour effacer nos fautes.

En revanche, pour ce qui concerne le facteur humain, Teilhard soutient la thèse que chaque individu, par son attitude engagée, peut aider le Phénomène Humain à réussir. En conséquence, il ne faut pas attribuer à Teilhard un optimisme insensé car il sait que l’Humanité, par sa neutralité, peut conduire à un échec et que, seul, le goût de vivre, lui-même issu de la découverte du sens de l’univers, peut conduire à la réussite du Phénomène Humain. Il faut AIMER l’évolution, elle est la seule loi d’amour.
-A propos de la « prédation nécessaire » dans la nature, laquelle se prolonge dans la société humaine, on ne peut pas dire que c’est Dieu qui l’aurait voulue ainsi pour « préserver la liberté des humains » ! Le Principe universel Concepteur n’avait pas d’autre choix que celui de prendre l’énergie là où elle était, c'est-à-dire dans l’univers lui-même. Autrement dit, les êtres vivants doivent se « bouffer » entre eux ; ce qui n’exclue pas de le faire avec une certaine éthique (dans certaines ethnies primitives les chasseurs accomplissent des rituels concernant les gibiers qu’ils ont tués). La Bible et le Coran vont dans le même sens.

Toujours à propos des besoins énergétiques, à tout niveau de l’univers (des étoiles à la molécule) l’auto régulation joue un rôle prépondérant, et inimaginable, compte tenu de la complexification croissante du système. Par ses œuvres et son fonctionnement cérébral, les 80 kg d’un être humain sont plus gourmands en énergie que les 80 kg d’un animal mammifère supérieur.
La néguentropie croissante de l’univers accélère cette tendance dans des proportions exponentielles.

-Et Dieu dans tout cela ? Il ne tâtonne pas car l’évolution le fait à sa place ; Lui, Il observe sans doute le processus qu’il a lancé, Il a pris tous les risques. Comme Dieu possède une intelligence parfaite, Il « doit être sûr de son coup » . Il sait que le système qu’Il a mis en œuvre est fait pour transformer de l’énergie en information… c’est d’ailleurs ce qu’a suggéré Teilhard dans Le Phénomène Humain.
Quant à moi je dirais : Dieu est parfait mais pas tout de suite.

M’adressant directement à Bruno Hongre, je souhaiterais qu’il fasse sur le tome 2 de nos manuels d’étude (celui qui traite de L’Activation de l’Energie / Tome 7 du Seuil) le même travail qu’il a fait sur le tome 1. Cette œuvre de Teilhard traite des mêmes sujets que ceux du Phénomène Humain mais, cette fois, sur un plan philosophique et métaphysique plus proche de l’Homme.

Pour terminer ma réponse à Bruno Hongre, je vais aborder sa question concernant ma citation de la formule socratique , empruntée à un texte inscrit sur un temple de Delphe : « Connais toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les dieux »

Socrate n’a pas laissé de trace écrite. Ses disciples Platon, Criton,Xenophon et beaucoup d’autres l’ont fait pour lui. On n’a donc pas de certitude absolue ce qu’il a dit ou n’a pas dit.

La seconde partie de la formule « et tu connaîtras l’univers et les dieux » est l’œuvre de différentes traditions qui, elles aussi, s’en sont inspirées. Même Jésus, par l’intermédiaire de son apôtre Matthieu aurait dit à peu près la même chose : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et toute chose vous sera donnée de surcroît »
La même idée se retrouve dans l’Evangile apocryphe de Thomas.
Le philosophe Kierkegaard, très socratique, en tant que chrétien abonde aussi dans ce sens.

Jésus, Galiléen de naissance, était de tradition helléniste par cette origine régionale et l’on ne peut nier qu’il grecque, au même titre que tous les ésotérismes méditerranéens.
L’analogie entre Socrate et Jésus pourrait ne pas s’arrêter sur ce point car tous les deux n’ont rien fait pour éviter leur mort alors qu’ils auraient pu l’éviter. Socrate et Jésus voulaient leur mort pour impressionner leurs contemporains ; au même titre que les moines bouddhistes s’immolant par le feu. On peut parler de suicide sacrificiel.

Le « penser par soi-même » est un précepte de Voltaire dont la source d’inspiration est probablement d’influence socratique, elle aussi.

Enfin, pour citer une société que je connais bien, il nous est donné un précepte de base : « Visite l’Intérieur de la Terre, Rectifie, et tu Trouveras la Pierre secrète ». Cette formule est on ne peut plus socratique et complétée par la formule voltairienne : « penser par soi-même » qui ne cadre pas toujours avec les dogmes religieux et les directives politiques.

Les pensées sont universelles, elles appartiennent à tout le monde, malheureusement leur succès n’est pas toujours proportionnel à leur Sagesse …



Dimanche 19 Septembre 2010 10:54