Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Edito. de JP Frésafond sur le livre de François Euvé s.j. "Darwin et le Christianisme / Vrais et faux Débats"
Suite à la conférence que le père François Euvé donna le 19 novembre 2009 au lycée St Marc, sur son livre « Darwin et le chistianisme /Vrai ou faux débat » paru chez Buchet-Chastel, j’acquis ce livre et le lus sans interruption pendant une semaine, à raison de plusieurs lectures par page. C’est dire si se livre de 195 pages est accrochant et d’une densité extrême. L’œuvre et la pensée de Darwin sont un prétexte d’analyse sur le thème de l’évolution avant et après Darwin, puis l’auteur fait une synthèse et une conclusion.

Le thème de l’évolution, ou son idée plutôt, n’était pas chose nouvelle dans les esprits comme en témoigne le succès grand public immédiat du premier livre de Darwin « L’Origine des espèces », 2000 livres vendus en quelques jours. Succès égal dans les milieux scientifiques et religieux, ce qui ne signifie pas forcément leur approbation. Mais c’est en France que la réprobation fut la plus vive. Pour faire simple, la polémique s’exprime ainsi : fixistes contre évolutionnistes, feu entretenu par les théologies byzantines de l’époque, toujours pas désactivée au XXIe siècle , y compris dans les milieux scientifiques.

La question du péché originel (la chute adamique) est abordée honnêtement par le Père Euvé page 53. Il rejoint la pensée de Teilhard qui dénia l’existence de cette chute et préféra une montée dans la complexité. Il va même jusqu’à expliquer la raison de l’opposition de l’Eglise à Teilhard sur ce sujet, rejoignant en cela ce que j’avais écrit dans mes manuels d’étude (Phénomène Humaine et Activation de l’Energie) à savoir : s’il n’y a pas de péché originel, l’humanité n’a plus besoin d’un Rédempteur pour effacer une faute qui n’a pas été commise ; transformation de facto du rôle de Rédempteur du Christ en celui de Phare Evoluteur et Attracteur de l’humanité.

Le père Euvé signale une caractéristique de l’Angleterre du XIXe siècle : l’Eglise anglicane contrôlait toutes les universités du royaume et les scientifiques laïques professionnels anglais dont Thomas Huxley voulait bousculer le système. Le public approuvait. Darwin proposait une autre manière de faire de la science, soit, partir d’hypothèses et, ensuite, évaluer leurs capacités explicatives. Cette méthode était opposée à celle des conservateurs qui recherchaient d’abord ce qui est certain. On ne peut faire de la science sans hypothèse, confirme le père Euvé qui cite, page 62, Frederick Temple (1821/1902), évêque de Canterbury, lui-même citant saint Augustin : « Dieu a fait les choses se faire elles-mêmes ». Comme hypothèse, on ne fait pas mieux !
En réalité, l’Eglise n’est pas opposée à l’évolution en tant que telle, mais Elle a peur des bouleversements qu’elle peut introduire chez les chrétiens. D’ailleurs, beaucoup d’anticléricaux ont utilisé Darwin pour lutter contre les Eglises.
Page 78 le père Euvé explique le mécanisme de la lutte des créationnistes contre les évolutionnistes. Les créationnistes ont la nostalgie du mythique « Age d’Or ». Personnellement, je pense que l’Age d’Or c’est l’avenir…
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Des pages 94 à 110, le père Euvé développe les nombreuses dérives induites par la théorie de Darwin, dans les pays modernes et notamment aux U.S.A. ; dérives pouvant aller jusqu’à l’eugénisme et le nazisme. Le père Euvé conduit ce chapitre en disant qu’il faut se garder de penser qu’il ne peut exister que deux positions : évolutionnisme contre créationnisme. La vérité est entre les deux, loin des idéologies !

Des pages 110 à 125, chapitre 6, l’auteur présente la réponse teilhardienne au défi de Darwin par ce conseil : « c’est par l’humain que l’on accède à Dieu … jésus Christ est pleinement l’Homme achevé idéal. »
Je sais que le concept teilhardien de la complexité/centréité = conscience est difficilement admis par l’Eglise, à mon avis, le père Euvé n’utilise pas assez le tome I de Teilhard « Le Phénomène Humain » et le tome VII « L’Activation de l’Energie », livres dans lesquels existe à l’état pur la pensée scientifique de Teilhard, ainsi que la philosophie qui en découle, sans dérive religieuse. Dans les onze autres tomes, Teilhard cherchait probablement à se faire pardonner les motifs de l’interdiction pesant sur son tome I, en diluant ce qui est hérétique dans sa pensée avec des morceaux de poésie religieuse politiquement correcte.

Dans le chapitre 7 dont le titre est « un monde désormais aléatoire » , des pages 126 à 137, le père Euvé déploie clairement ce sujet, le plus important à mes yeux. Le désordre n’est qu’apparent. Il existe un ordre caché qui utilise le hasard pour jouer avec les grands nombres. Citation de la définition du hasard selon Augustin Cournot : « rencontre de deux séries causales indépendantes ».
Il convient de distinguer plusieurs sens du mot « hasard » :
-1- Connotation de chance ou de malchance, quelque chose se produit de manière inattendue par rapport au but poursuivi.
-2-Désignation de ce qui est aléatoire. Un évènement est aléatoire (alea = jeu de dés en latin) si l’on ne connaît pas ses conditions déterminantes lesquelles sont extrêmement complexes.
-3- Plus subtile est la référence à la « contingence ». Un évènement est dit contingent dans un système déterminé, lorsqu’il échappe à la nécessité de ce système. La description du monde vivant en évolution oblige à se poser la question du « contingent ».

Le père Euvé fait trois propositions :
1- Les mutations relèvent de la chance,
2- Les dérives génétiques relèvent de l’aléatoire,
3- Le cours effectif de l’histoire de la vie relève de la contingence.

L’auteur conclut ainsi ce chapitre : les sciences établissent des lois selon des statistiques et des probabilités, c’est une manière pour l’Homme de se rassurer car l’imprévisible est inquiétant. Les évènements se conditionnent entre eux, la recherche de lois est difficile car la vie est semée de bifurcations . La biologie recèle des évènements singuliers et non répétables alors que la physique a des mécanismes. A défaut d’explication, les processus biologiques peuvent donner un sens à la vie.

D’une manière générale dans ce livre, mais en particulier dans ce chapitre, il est ardu de faire la part des pensées du père Euvé, soit celle des scientifiques dont il s’inspire ; ce qui n’est pas grave car un tel travail de synthèse nécessite des choix de références. Les scientifiques, eux aussi, ont leurs contradictions.

-Chapitre 8 : « Quelle morale pour un monde en évolution » ? Pages 138 à 154 ;
Sommes-nous plus proches de la bête ou de l’ange ? Développement extrêmement attrayant pouvant se résumer en trois voies :
-1- Une morale naturaliste qui transpose ce qui est en ce qui doit être.
-2- Une morale antinaturaliste qui place l’humain à part.
-3- Une morale qui peut dialoguer avec la biologie sans l’ignorer et sans en dépendre.

Durant le XIXe siècle aux U.S.A., la théorie de Darwin sur la sélection naturelle arrangeait bien l’élite industrielle dont le principal souci en cette phase d’expansion était de dégager l’élite nécessaire pour lutter contre la concurrence. Cette logique n’avait rien de commun avec l’altruisme et la morale. D’ailleurs, peut-on dire qu’il n’en va pas de même au XXIe siècle ? Le père Euvé invoque le facteur de l’idéologie collective qui induit un réflexe d’altruisme au nom de la morale religieuse qui s’est emparée de cette arme puissante. La vertu ne serait-elle pas davantage une affaire d’anticipation plutôt que d’imitation ?

² -Le chapitre 9 traite de souffrance, de mort, de péché, de bien et de mal ; thèmes intéressants mais à mon avis en marge du sujet scientifique du livre. Il traite de théologie et de dogmes religieux. Ces sujets, j’en conviens, sont difficilement contournables avec le titre du livre « Darwin et le Christianisme. Ce chapitre introduit le suivant.

-Chapitre 10 (pages 166 à 185) « D’un Dieu Programme au Dieu de la Promesse » où sont déployés trois types d’arguments :
-L’action divine n’est plus nécessaire pour rendre compte de la diversité.
-L’action divine est incompatible avec l’idée d’un dessein arrêté de toute éternité. (Note personnelle : encore faudrait-il redéfinir le concept de Dieu).
-Le bien et le mal sont inconcevables et incompatibles avec un Dieu parfait. Je conteste l’incompatibilité en question pour la raison suivante : la matière est dans l’espace/temps, alors que Dieu est hors espace/temps. Autrement dit, Dieu est parfait mais pas tout de suite !
L’Eglise a des difficultés à intégrer les concepts d’espace/temps et celui d’un Dieu-Energie et Information de toutes choses, qui sont classés dans la Théologie Naturelle. Cette théologie naturelle, reprise par Newton, Voltaire, et la Franc Maçonnerie régulière, n’est pas agréée par l’Eglise ; ce qui est dommage car elle peut être comprise par tout le monde, contrairement à la Révélation biblique.

Hélas, Darwin lui-même a fini par rejeter la théologie naturelle (déisme) dont l’argument majeur est : « les effets (l’univers) prouvent la cause (Dieu) ».

A mon avis, théologie de la Révélation biblique et théologie naturelle sont toutes les deux indispensables car elles ne s’adressent pas au même public .

Je n’en dirai pas plus sur ce long et captivant chapitre qui peut être difficilement résumé, étant lui-même le résumé de millions de pages en vingt pages seulement.
Je risquerai seulement une réflexion : Dieu n’est pas responsable du bien et du mal mais l’Homme l’est, lui. Il est même très responsable de la grande « manip » divine qui se développe sur la terre et ailleurs. L’Homme est à la fois sujet et vecteur.

Dernier chapitre, la conclusion du Père Euvé pages 187 à 189.
L’auteur a remarquablement défendu les thèses de la religion catholique, tout en lâchant un peu de lest sur des sujets épineux comme « la chute originelle » « le bien et le mal » « la connaissance » et il a utilisé Darwin pour maintenir le principal : l’incontournabilité du dogme catholique et le danger des recherches individuelles et isolées.
D’autre part, le père Euvé marque une distinction entre le Dieu des Chrétiens et les Dieux des autres religions, comme si les trois grandes religions monothéistes « du Livre » ne se référaient pas au même Dieu. Et le Dieu Omega de Teilhard, est-il un Dieu acceptable par l’Eglise ?

-En épilogue, je dirai que ce livre doit être lu par les partisans de toutes les tendances religieuses afin de converger vers un œcuménisme réel ; ce qui pour le moment est loin d’être possible.

Mardi 5 Janvier 2010 15:58