Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Tout l’échafaudage conceptuel de Teilhard est fondé sur une anthropologie, certes fascinante, séduisante et respectable, mais qu’on ne peut présenter comme une réalité universelle. Penser l’évolution comme il l’a fait constitue un progrès et un profond stimulant intellectuel. Il peut d’ailleurs se produire entre ses visions spirituelles globalisantes et nos propres émotions face au mystère de l’Homme, comme un phénomène de résonance.
C’est ce que j’ai pu ressentir.

Cependant lorsqu’il s’agit d’aborder la théologie chrétienne, il convient de faire la part de ce qui est positivement novateur et de ce qui est contestable. Le glissement du domaine de la science au domaine de la foi crée une difficulté en raison des frontières hermétiques qui interdisent tout amalgame entre le scientifique et le spirituel, et tout relativisme destructeur de la pensée vraie. On peut néanmoins convenir de l’exemplarité de l’attitude de Teilhard de Chardin et sa liberté créatrice qui a toujours maintenu une double fidélité dans les épreuves qu’il a traversées, d’une part sa foi chrétienne et son sacerdoce, et d’autre part sa rigueur scientifique.

L’œuvre de Teilhard est une rencontre entre la science et la théologie, autrement dit une quête de Sens. Beaucoup de scientifiques tentent cette aventure de réunir le comment et le pourquoi des choses, avec d’ailleurs plus ou moins de succès ; citons Stephen Hawking. Il me vient à l’idée une métaphore liée à la balistique. Lorsqu’un projectile est lancé dans une certaine direction, il décrit, comme on le sait une trajectoire appelée parabole. Or il est établi que l’ensemble infini de toutes les trajectoires possibles lorsqu’on fait varier l’angle de tir, admet une enveloppe dite parabole de sécurité. En fait chacune de ces trajectoires désigne pour moi une théorie admettant un but à atteindre dans le cadre de la Connaissance. L’enveloppe des trajectoires désignera alors la limite de nos possibilités dans la recherche du Sens de notre Univers, la césure inexorable entre le Ciel et la Terre. Pour expliquer la Réalité, il est nécessaire de ne pas seulement s’en remettre aux inventions systémiques de notre pensée rationnelle, mais aux enseignements de la Révélation contenues, comme on le sait, dans une lecture intelligente des Livres Saints. N’oublions pas cette référence biblique :

« En elle (l’espérance qui nous est offerte), nous avons comme une ancre de notre âme, sûre autant que solide, et pénétrant par delà le voile, là où est entré pour nous, en précurseur, Jésus, devenu pour l’éternité grand prêtre selon l’ordre de Melchisédech ». Associer Science et Théologie, comme beaucoup le font, constitue une opération délicate ô combien ! Tout ne se réduit pas à la conservation et à la dégradation de l’énergie, d’ailleurs le terme d’énergie est-il suffisant lorsque l’on parle de la relation entre l’homme et son Créateur ? Je ne le crois pas ! Dieu se situe au-delà de nos concepts, de notre logique, de notre sensibilité et de notre langage et naturellement au-delà du modèle teilhardien.

Rencontrer Dieu c'est mourir, non pas seulement à soi-même, mais également mourir aux autres, mourir à nos représentations humaines, et mourir d'Amour pour Lui! Dans cette situation là, il conviendrait d’utiliser le mot grâce plutôt que énergie car il évoque la transcendance, tout comme on l’a dit du mot créer. Il convient d’estimer, le plus objectivement possible, ce qui est juste et ce qu’il faut relativiser dans la pensée de Teilhard. Pour ce faire, je m’appuierai sur la pensée critique du philosophe Claude Tresmontant, contemporain de Teilhard.

L’œuvre de Pierre Teilhard de Chardin est assez considérable, mais elle n’est ni métaphysique, ni théologique. Il s’agit de l’expression d’une profonde vision mystique. Ce qui intéressait Tresmontant dans l’œuvre d’un penseur, ce n’était pas seulement ses erreurs mais ses intuitions justes. On doit se rendre accueillant à toute vérité d’où qu’elle vienne, même s’il convient, pour en manifester tout l’éclat, de la débarrasser de ses propres scories. Nous avons trop tendance à être « manichéens » et à classer les choses et les êtres dans des compartiments aux contours bien définis, nous dispensant par là de raisonner.

St Thomas disait : « Quiconque veut sonder la vérité, est aidé de deux manières par les autres. Nous recevons un secours direct de ceux qui ont déjà trouvé la vérité. Si chacun des penseurs antérieurs a trouvé une parcelle de vérité, ces trouvailles, réunies en un tout, sont pour le chercheur qui vient après eux, un moyen puissant d’arriver à une connaissance plus compréhensive de la vérité. Les penseurs sont, en outre, aidés indirectement par leurs prédécesseurs en ce que les erreurs de ceux-ci fournissent aux autres l’occasion de découvrir la vérité. Rien de plus dangereux que le disciple béat ! »

La vérité est au-dessus de l’homme et il convient d’être un disciple critique, c'est-à-dire intelligent. Aucune œuvre théologique du passé n’est impeccable, exempte de faute, ni celle de St Augustin ni celle de St Thomas d’Aquin. L’apport positif de Teilhard de Chardin à la pensée humaine, est indubitable. Comme Claude Bernard avait mis à jour la nécessaire présence active d’une idée directrice dans l’organisme vivant, Teilhard aurait mis à jour l’idée directrice présidant à l’histoire de l’Univers et l’orientant donc vers sa fin et son achèvement,
ou encore son actualisation. L’originalité de Teilhard est d’avoir, alors que les scientifiques ne considèrent qu’un aspect très précis d’un domaine lui-même bien circonscrit, pris comme objet d’étude le Tout, l’Univers en son évolution historique. L’histoire de l’Univers, l’histoire de la Matière, est orientée, depuis les formes ou les compositions les plus simples, jusqu’aux organismes les plus complexes. Reprenant toutes les données scientifiques de son époque, Teilhard a vu ce dont aujourd’hui seulement on est certain, grâce aux grandes découvertes en physique et en astrophysique. L’histoire de l’Univers obéit, mû de l’intérieur par une intelligence qui le transcende, à un plan hautement élaboré et précis dans lequel rien n’est laissé au hasard. Teilhard a donné un éclairage très personnel à cette idée qui complète scientifiquement la pensée métaphysique de Bergson.

Je pense alors que les quelques livres, étudiés durant le temps qui lui fut consacré, ont largement fait le tour du sujet. Personnellement je n’ai plus rien à découvrir qui soit indispensable pour mon cheminement à travers la compréhension de l’homme.

Etant jésuite, Pierre Teilhard de Chardin ne pouvait pas ne pas se poser la question des rapports entre l’ordre de la Création et l’ordre de la Révélation, ou, si l’on veut, entre les sciences expérimentales et la théologie. Si les sciences expérimentales nous découvrent le passé et le présent de la création, elles restent incapables de la comprendre puisqu’elles ne peuvent en connaître la fin qui, étant première en intention, est toujours dernière en exécution. Seule une Révélation pourrait nous dévoiler ces intentions de l’intelligence créatrice transcendant l’histoire de l’Evolution. C’est pourquoi Teilhard, toute sa vie durant, a médité sur les relations qui existent entre le Christ et l’Univers, c'est-à-dire sur la place du Christ dans l’histoire de la Création. Le Christ est avant tout, et avant même le premier péché, le premier voulu de Dieu et pour qui tout a été créé ; il est l’achèvement de la Création, l’alpha et l’oméga de la Création. Par contre, ce qui reste très ambiguë chez Teilhard est le fait que le Christ doit être aimé comme un Monde, ou plutôt comme le Monde, c'est-à-dire comme le centre physique imposé à tout ce qui doit survivre de la Création. On est en droit d’exprimer quelques réserves à ces affirmations un peu mécanistes sans doute le fruit d’une formation scientifique, d’une vision très personnelle influencée par des modèles et aussi d’une incapacité de langage ; il faut dire que Teilhard a l’esprit tourné vers le concret. Il faut souligner que chacun voit midi à sa porte comme dit le fameux adage. Mais c’est parce que chacun a ses expériences propres que la vérité sur le monde apparaît aussi diversement interprétée.

Teilhard a certes connu des expériences de vie fort enrichissantes mais je dois insister sur le fait que j’ai moi aussi connu des expériences de vie. Mais ces dernières sont si différentes que ma pensée sur le monde et Dieu n’entre en rien dans le schéma teilhardien.


En ce qui concerne la métaphysique de Teilhard, sa doctrine de la Création n’est pas des plus orthodoxes. Il a des difficultés à exprimer correctement des rapports entre le monde et Dieu, entre la Nature et l’ordre surnaturel. Citons en particulier ses visions du mal et du péché originel. Il existe pourtant un rapport entre le Péché d’origine et la Rédemption, l’un n’allant pas sans l’autre, sous peine de renoncer à toute cohérence indispensable dans l’ordre théologique. Teilhard, dit notre philosophe Tresmontant, a une conception erronée de la
Création ! Pour Teilhard, « créer » n’est jamais qu’unifier le multiple pur…ombre éparpillée de son Unité…que de toute éternité Dieu voyait sous ses pieds. L’Eglise catholique ne reconnaît pas comme acceptable cette allégorie qui semble mettre en présence, face à face, Dieu et la Multitude. Les métaphores rappellent le mythe antique du dieu qui entre en lutte avec le chaos préexistant dans les religions babyloniennes. Teilhard verse –t-il donc dans la gnose platonicienne ? Teilhard place devant Dieu un Multiple et il a du mal à admettre l’idée d’un commencement de l’univers et de l’âme humaine. Il est significatif que Teilhard tend constamment à affirmer la préexistence de la conscience dés les origines du monde, à considérer l’esprit et la conscience comme coextensifs à l’évolution cosmique et biologique. Teilhard semble emboîter le pas à Hégel pour qui l’Absolu ne peut prendre conscience de soi qu’en s’aliénant dans la Nature et en s’opposant un non – moi issu pourtant de la substance. Ainsi Dieu n’existe qu’en s’unissant !

Certaines des idées teilhardiennes n’ont-elles pas parfois un relent de théosophie ? Créer c’est unir. Dieu est inévitablement amené à s’immerger dans la Multitude, afin de se l’incorporer. La pensée chrétienne refuse cette vision selon laquelle on associe par un lien de nécessité la Création et l’Incarnation, et on appelle Incarnation, une immersion dans le Multiple.
Dans nos perspectives modernes d’un Univers en état de Cosmogénèse, le Mal n’existe plus. En effet, le Multiple soumis au jeu des chances dans ses arrangements, ne peut absolument pas progresser vers l’unité sans engendrer du Mal ici où là, par nécessité statistique. Tresmontant rappelle que le mal n’est pas un défaut provisoire dans un arrangement progressif, mais le goût et le pouvoir de la destruction, le mensonge, les passions l’orgueil, etc
Le mal est l’œuvre de l’homme et non de la matière.
L’homme est libre dans sa nature intime, donc pleinement responsable du mal qu’il fait à l’homme, du crime contre l’homme commis dans l’humanité entière et sous toutes les latitudes.

- Questions se rapportant à mes convictions intimes et à mon rapport aux autres :

Dans tout débat constructif où chacun désire passionnément aller au fond d’une idée, la logique veut que les participants ne se limitent pas à échanger un foisonnement d’opinions abstraites à la manière des controverses politiques. Il faut aller plus loin en mettant en évidence des expériences concrètes de vie. Je ne regrette en rien nos réunions amicales et respectueuses de chacun. Mais je sens que je n’ai plus rien à dire après plusieurs mois de réflexions collectives. Je reste pour beaucoup d’abord un scientifique sensé s’exprimer avec son langage difficile parfois à comprendre. D’autre part il ne m’est plus possible de m’enfermer dans la seule dialectique teilhardienne. Alors on pourrait me poser certaines questions dont je ne récuse pas la pertinence :
Qui êtes-vous exactement ?
Pourquoi parlez-vous de la foi et de la science avec autant de vigueur et de conviction ? Êtes-vous teilhardien ? Que Que représente pour vous l’œuvre de Pierre Teilhard de Chardin ?


La première réponse que je peux faire est celle-ci : à vrai dire, il est fort délicat de parler de soi car on touche là à la profondeur et au mystère de l’homme et de son esprit, à l’indicible voire à l’incertitude sur soi-même. Comment parler de soi dans tout ce qui est apparemment bien ou moins bien et dans tout ce qui constitue les subtilités de la relation à la transcendance, relation d’amour dans tout ce qu’elle a de personnelle et de paradoxale. Il n’y a pas de place, dans ce contexte, pour la caricature, fruit des limites de notre langage et aussi des limites à placer dans l’ensemble des choses que l’on peut dévoiler aux autres. Saint Jean de la Croix parle de la « nuit des sens » et de la « nuit de l’intelligence ». En fait alors qu’on croit avoir saisi le sens, celui-ci se dérobe aussitôt. Comment les autres peuvent-ils alors comprendre nos démarches plus ou moins chaotiques alors que notre vie semble se dérouler selon leurs propres interprétations ? D’ailleurs la réponse la plus appropriée à la seule question de la foi serait sans aucun doute :
- Si je dis que j’ai la foi alors je dois me considérer comme très prétentieux !
- Mais si je dis que je ne l’ai pas alors il s’agit purement d’un mensonge !

Ce que je montre ici ne relève naturellement pas d’une logique binaire, d’une logique purement humaine et naturelle, celle du tiers exclu. Teilhard d’ailleurs semble ne pas prendre en considération que l’homme est paradoxal, car il rejette le fixisme pour ne s’appesantir que sur le phénomène évolutif.
En fait, le parcours terrestre de tout être humain comprend tour à tour des phases banales, des instants de bonheur simple et des périodes plus tragiques qui restent la propriété de la personne dans son absolu. Une expérience religieuse peut justement se construire à partir d’événements où la souffrance prend tout son sens, plutôt que d’être purement et simplement subie tant bien que mal. Il existe une sorte de frontière de nature « mystique » entre ce qui appartient à Dieu seul et ce qui appartient de droit à l’humanité. A ce titre je me permets de paraphraser un texte de l’Apocalypse :
Un mot clé dans le récit des quatre cavaliers : le mot : « sceau ».
Un homme de pouvoir imprime son sceau sur des documents officiels qui traduisent ses décisions. Il s’agit en fait d’un aspect profane du sacré qui authentifie et préserve un contrat public ou privé. A un niveau supérieur, le sceau constitue un symbole lié au secret. Le sceau marque une personne ou un objet d’une appartenance légitime. Ainsi peut-on lire dans Saint Jean :

« Travaillez, non pour la nourriture périssable,
mais pour la nourriture qui demeure en vie éternelle,
celle que vous donne le Fils de l’homme,
car c’est lui que le Père, que Dieu a marqué de son sceau. »

Dieu scelle ses décisions ; il met un sceau sur les étoiles, leur interdisant ainsi de se montrer (Job)…ordonne à Daniel de sceller ses visions, donc de les garder secrètes. Au contraire dans l’Apocalypse (22, 10), le voyant ne doit pas sceller les révélations qui lui ont été faites. Plus tard, le Christianisme donnera à cette notion de sceau un contenu théologique profond, associé à l’eau du baptême. En ce sens l’homme devient comme propriété du Père, et par là son âme s’élève vers un monde supérieur.
Dans l’Apocalypse, il est question de la vision d’un livre scellé de sept sceaux devant lequel un Ange proclame à haute voix :

« Qui est digne d’ouvrir le livre et d’en briser les sceaux ? »

On peut se poser la question de la nature du livre dont il s’agit naturellement. Ce que l’on pense comprendre, c’est que ce document scellé par Dieu, ne peut être ouvert que par un être revêtu de l’entière autorité divine ; il s’agit de l’Agneau donc du Christ lui-même.
Ce que je retiens de cela peut se résumer ainsi : Le monde est complexe, bien organisé et par là même passionnant. Son sens peut se discuter à l’infini et chacun a le droit de lui attribuer les caractères qui se livrent à son intelligence et à son expérience propre. Monde désenchanté ou monde ré enchanté comme certains le proclament. La science et en particulier les mathématiques m’ont aidé puissamment à découvrir des modèles de pensée emprunts d’une certaine technicité. Ayant beaucoup aimé la « mécanique rationnelle d’antan », j’ai acquis le besoin et le plaisir esthétique de « mettre un peu l’univers en équation selon mon choix et mon idée ! ». Etant croyant, cette activité de l’esprit s’est révélée aussi « contemplative » que d’autres activités spirituelles telles que la fabrication des icônes. Par contre, j’avoue que ce n’est pas la science qui m’a conduit vers le sens, mais plutôt l’inverse. C’est là que se pose alors la question de savoir ce que l’on peut livrer aux autres même si le contenu est loin d’être négligeable.

L’époux du Cantique des Cantiques (8, 6-7) dit à sa bien-aimée :

Pose-moi comme un sceau sur ton cœur,
comme un sceau sur ton bras.
Car l’amour est fort comme la Mort,
la jalousie inflexible comme le Shéol.
Ses traits sont des traits de feu,
une flamme de Yahvé.
Les grandes eaux ne pourront éteindre l’amour,
ni les fleuves le submerger.


Le sceau est manifestement un symbole d’appartenance : l’époux n’impose pas sa loi de fidélité, il invite l’épouse à graver en son cœur et sur ses bras, en traits de feu que rien ne peut éteindre, le signe de leur amour mutuel, qui les livre l’un à l’autre dans une étreinte, définitive comme la mort.

Mardi 11 Octobre 2011 12:41