Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Puisque nous sommes réunis ici sous le nom de Teilhard par le groupe Teilhard du Nord, il convient naturellement de présenter les perspectives teilhardiennes. En ce qui concerne notre thème de réflexion, elles pourraient nous aider à voir plus clair et à trouver une voie pour des solutions possibles.

On croit parfois que les problèmes posés par l’écologie et la biologie sont tout récents. C’est inexact. Au temps de Teilhard, ils se posaient déjà avec acuité. Mais, il est vrai, c’était plutôt le fait de spécialistes ou d’un petit cercle de gens sensibilisés à ces phénomènes, alors qu’actuellement ils atteignent la conscience de la grande masse des gens.

Au cours de cette session, nous envisageons deux groupes de questions : le premier concerne au sens très large le problème écologique, c’est-à-dire au fond, les rapports de l’homme avec son milieu naturel et humain ; le second groupe tourne autour des découvertes biologiques qui apportent à l’homme de nouveaux pouvoirs sur son être tant physique que psychique. Nous présenterons la manière dont Teilhard les envisage. Mais auparavant, il nous paraît indispensable de poser les jalons d’une morale adaptée à une humanité confrontée à de tels défis (défi écologique, défi biologique). En termes teilhardiens, il s’agit de trouver une énergétique de l’action humaine qui permette à l’homme de maîtriser ses nouveaux mécanismes et non plus d’être dominés par eux.

I — Les grands axes d’une énergétique de l’action

Considérer la morale comme un département de l’énergétique (voir Œuvres I, 315) nous paraît paradoxal, à nous qui la voyons souvent comme un impératif catégorique, un code de commandements et de défenses : tu dois faire ceci ou cela ; il est interdit de faire ceci ou cela…

Teilhard veut aller plus profond, trouver l’axe dynamique sur lequel embrayer l’action morale. Il ne s’agit pas seulement de découvrir ce qu’est l’homme pour savoir ce qu’il lui convient de faire (perspective trop statique) ; la morale doit se fonder sur ce que l’homme est appelé à devenir, c’est-à-dire sur le dynamisme qui l’a créé libre et qui le pousse vers son épanouissement dans l’Ultra-humain. Pour Teilhard, en effet, l’homme est inachevé, c’est-à-dire qu’il est à faire, qu’il est appelé à se faire puisqu’il est libre. Dans cette perspective la morale consiste à expliciter les axes de l’humanisation de l’homme, mieux de la sur-humanisation. Cette morale est qualifiée de “ morale de mouvement ” par rapport aux anciennes morales “ statiques ” ou “ d’équilibre ”. Elle ne se définit donc pas par des codes de préceptes, mais par des axes de marche, de progrès. Elle n’en est pas moins exigeante, tout au contraire.

La convergence de l’univers, fondement de la morale naturelle
L’axe fondamental de l’évolution consiste dans un effort d’union, d’unification. L’homme est divisé en lui-même, il est multiple, il est en partie aliéné par ses tendances internes et par les contraintes extérieures (physiques, biologiques, économiques, sociales, politiques…). Son progrès consistera dans une maîtrise croissante de ses tendances internes et des mécanismes externes qui le conditionnent. Ce faisant, il assurera progressivement, librement l'unification de sa personnalité. De même l’humanité est multiple, divisée contre elle-même, confrontée à des déterminismes naturels et socio-politiques. Son progrès dépend de son unification et de sa mainmise sur les ressorts du Monde. Les deux mouvements d’unification (individuel et collectif) sont en corrélation profonde, puisque la personne humaine est dépendante et co-responsable de l’ensemble. Ainsi la morale n’est pas seulement appliquée à l’individu ; il y a une morale collective, une morale universelle qui a pour objectif et pour norme l’union de l’humanité.

“ La Morale, jusqu’ici, a surtout été individuelle (d’individus à individus). Il faudra désormais tenir compte, plus explicitement, des obligations de l’homme vis-à-vis des collectivités et même vis-à-vis de l’Univers : devoirs politiques, devoirs sociaux, devoirs internationaux, devoirs cosmiques (si l’on peut dire) au premier rang desquels se place la Loi de Travail et de Recherche… Un horizon nouveau de responsabilités se découvre à nos contemporains… ”
(Note pour l’évangélisation des temps nouveaux, 1919, Écrits du temps de la guerre, p. 378).

Teilhard disait, de façon assez abstraite dès cette période, que la morale était “ ordonnée à l’unification progressive de l’être ” (ibid., p. 194).

Cette morale de l’union (fondée sur sa “ philosophie de l’union ”) n’est au fond que la prise en charge par l’homme du vaste mouvement d’unification cosmique en quoi consiste, selon notre auteur, le dynamisme évolutif.

Voici un texte significatif :
“ Dans l’Univers matériel, l’Esprit et, dans l’Esprit, la région morale sont par excellence le siège actuel du développement de la Vie. C’est donc là, en cette moelle plastique de nous-mêmes, où la grâce divine se mêle aux poussées de la Terre qu’il convient de porter vigoureusement le pouvoir de la Foi ” (La Foi qui opère, 1918, Écrits du temps de la guerre, p. 324). (Voir aussi Genèse d’une pensée, pp. 140, 226, 228 ; VII, 215).

L’action morale est donc éminemment constructive : elle consiste à rendre l’homme plus homme, en l’aidant à se transformer lui-même et à transformer son environnement, ce monde qui le conditionne si profondément. Cette transformation se fera en fonction de l’épanouissement de l’humanité tout entière. C’est ce que Teilhard appelle la “ fonction morphogénétique de la morale ” (Écrits du temps de la guerre, pp. 193-195). Par elle s’opère ce grand retournement par lequel la nature s’hominise. Voici un très beau texte de 1937, tiré du Phénomène spirituel :
“ Si vraiment, comme nous l’avons admis, le Monde culmine en une réalité “ pensante, l’organisation des énergies personnelles humaines représente sur Terre le stade suprême de l’évolution cosmique ; et la Morale, par suite, n’est rien de moins que l’aboutissement supérieur de la Mécanique et de la Biologie. Le Monde se construit finalement par des puissances morales et la Morale, réciproquement, a pour fonction de construire le Monde : toute une appréciation nouvelle, conduisant à un programme renouvelé, de la Moralité ” (Oeuvres, VI, 131 ; IX, 94-95).

Mais cette fonction morphogénétique n’est pas illimitée comme le croient certains idéologues. “ Pratiquement tous ceux (ethnographes, politiciens, économistes, moralistes) qui font profession d’étudier et de construire la Société travaillent comme si l’homme social était entre leurs mains une cire vierge qu’ils peuvent pétrir à volonté, alors que la substance vivante qu’ils manient est au contraire, biologiquement et historiquement, marquée de certaines lignes de croissance parfaitement définies — assez souples pour se laisser utiliser par les architectes de la Terre nouvelle, mais assez fortes aussi pour faire sauter tout essai d’arrangement qui ne les respecterait pas ” (Note-Memento sur la structure biologique de l’Humanité, 1948, IX, 367).

L’homme est un co-créateur ; il n’est pas le créateur absolu de son devenir. L’homme est donné à lui-même, l’Humanité est donnée à elle-même, mais comme inachevés et libres. À eux de se réaliser librement dans la direction du plus-être.

Les Allemands font un jeu de mots significatif sur ce double aspect complémentaire de l’homme. Ils disent de l’homme qu’il est à la fois “ Gabe ” et “ Aufgabe ”. Autrement dit, il est à la fois un donné, un don gratuit du créateur (“ Gabe ”) et aussi (“ Aufgabe ”) une tâche à accomplir, une œuvre, disons plutôt un chef-d’œuvre à réaliser. Autant dire que la liberté de l’homme n’est pas absolue ; ce n’est pas une liberté SANS conditions, mais une liberté SOUS conditions. L’homme n’est pas Dieu (ni l’humanité, comme le pensent les panthéismes humanitaires) ; il est seulement créé à l’image de Dieu. Selon cette morale de mouvement, s’il est laissé beaucoup à l’initiative et à l’action de l’homme, tout n’est pas pour autant possible, ou moralement bon (voir Œuvres, VI, 36). L’action humaine s’inscrit dans le devenir fondamental de l’être vers l’unité. Le moraliste ne peut faire comme si ce devenir orienté n’existait pas.

En résumé, c’est la grande perspective de l’union convergeant en un Centre transcendant et personnel d’unification (appelé Oméga) qui donnera à la morale ses objectifs et ses axes de progrès. Voici quelques textes pour illustrer ce propos fondamental :
Voir l’Esprit nouveau, 1942, Œuvres V, pp. 119-120 :
“ L’Évolution… est en train de revaloriser pour notre Action le domaine total de l’existence ; dans la mesure même où l’apparition d’un Sommet d’unification au terme supérieur de l’agitation cosmique vient objectivement fournir aux aspirations humaines (pour la première fois au cours de l’histoire) une direction et un but absolus. D’où, ipso facto, le dés-ajustement général que nous constatons autour de nous de tous les anciens cadres, soit en Morale, soit en Religion… (Le Dieu de l’Évolution, 1953, Œuvres X, 287). (Voir aussi II, 332 ; V, 288 ; VI, 130s. ; VII, 178 etc…).

Dans cette large perspective dégageons quelques points de vue intéressants :

La foi en un avenir absolu
1° La morale naturelle est fondée sur un idéal absolu, une fois (naturelle) en un avenir de l’homme, tel qu’il s’exprime pour Teilhard dans le point Oméga, à la fois Centre de convergence de l’humanité en voie d’unification, et Centre personnel et transcendant d’amorisation, qui attire les personnes humaines à se dépasser elles-mêmes dans un plus grand que soi. “ Par rapport à ce pôle à atteindre (en même temps qu’à réaliser) doit s’organiser toute notre action, c’est-à-dire se définir notre moralité ” (Le Phénomène spirituel, 1937, Œuvres, VI, 131).
Seule la foi en ce point OMÉGA peut alimenter “ la tension de conscience ” (VI, 172) qui libère l’énergie spirituelle nécessaire à l’action humaine.

Le goût de vivre comme ressort de fond de l’action humaine
2° Nous constatons, en effet, que l’homme est poussé non seulement par un “ vouloir survivre ”, mais encore par un “ vouloir bien vivre ” et enfin par un “ vouloir super-vivre ” (Œuvres, VII, 242). Mais cette énergie libérée et libératrice n’est vraiment motrice que si elle est consciente d’un avenir illimité à construire, sinon elle se tarit radicalement.
“ Ce n’est pas assez, en effet, que l’Homme ait à sa disposition la puissance requise pour se synthétiser au-delà de lui-même. Il faut encore qu’il le veuille. Et pour ce, il faut qu’il ait le goût d’aller plus loin, c’est-à-dire que, sous l’influence d’une sorte de gravitation interne, il soit attiré vers le haut par le dedans. L’Humanité dégoûtée, l’Humanité non attirée par le plus-être, s’éteindrait infailliblement et rapidement… ”
(La Place de l’Homme dans l’Univers, 1942, Œuvres, III, 322).
Si Teilhard a tant et si souvent insisté sur ce qu’il appelle “ le goût de vivre ” c’est qu’il le considère comme le ressort de fond de l’action humaine. (Voir Oeuvres, VII, 243).

La morale, une source d’énergie
3° On voit par ce qui précède que la morale n’est pas d’abord un ensemble de préceptes, c’est une école d’énergie. Il s’agit de mettre en œuvre et de développer les énergies spirituelles, immenses et en partie insoupçonnées, du psychisme humain. Dans une lettre à Léontine Zanta, il fait cette confidence en 1929 : “ Par devers moi, je pense souvent que le Monde, non seulement physique mais moral, est infiniment plus vaste et plus inexploré, que ne le pensent les paisibles moralistes, si sûrs de la géométrie de leurs principes ” (p. 106). Un renouvellement de la morale s’impose. Le moraliste, qui était jusqu’ici “ un juriste ou un équilibriste ”, doit devenir “ le technicien et l’ingénieur des énergies spirituelles du Monde ” (Le Phénomène spirituel, 1937, Œuvres, VI, 132, IX, 132). C’est dans l’esprit que gît l’énergie la plus importante, celle qui a permis, qui permet et qui permettra à l’homme de trouver toutes les ressources matérielles dont il a besoin (II, 347).

Le critère de l’acte bon
4° Selon cette morale de mouvement, le critère de l’acte bon pourra se formuler ainsi. Je cite encore Le Phénomène spirituel :
a) “ N’est finalement bon QUE ce qui concourt aux accroissements de l’Esprit sur Terre.
b) Est bon (au moins fondamentalement et partiellement) TOUT CE QUI procure un accroissement spirituel de la Terre.
c) Est finalement LE MEILLEUR ce qui assure son plus haut développement aux puissances spirituelles de la terre ”
(Œuvres, VI, 132).

On pourrait dire que la morale teilhardienne est une morale du maximum, bien différente des morales du “ juste milieu ” des conformismes petits-bourgeois ou “ bien-pensants ”. Comme la sainteté pour un chrétien, elle n’est jamais un stade acquis.
Il est évidemment impossible en si peu de temps d’expliciter toute la vision morale de Teilhard. C’est le système dans son ensemble qu’il faudrait exposer, car je le considère avant tout comme un moraliste. On l’oublie trop souvent… Je laisse donc de côté bien des aspects, mais il y en a un que je ne peux passer sous silence, tant il est fondamental.

L’énergie d’amorisation
5° En effet, l’énergie spirituelle est dans sa source profonde une énergie d’amour, ou mieux, car il s’agit toujours d’un mouvement de croissance vers son achèvement, d’une énergie d’amorisation. Là aussi il y aurait tant à dire, je me limiterai à deux citations. (Voir L’Énergie humaine, 1937, VI, 189-190 et l’Atomisme de l’Esprit, 1941, VII, 55 : “ En dernière analyse l’avenir du Monde est entièrement suspendu à l’éclosion en nous d’une conscience morale de l’Atome, culminant dans l’apparition d’un amour universel ”).

Apparemment nous sommes assez loin des problèmes écologiques et biologiques qui nous occupent et nous préoccupent en ce moment, mais les réponses ou les ébauches de réponses que nous cherchons exigent que nous prenions du recul et de la hauteur.

Je voudrais évoquer maintenant, brièvement, la façon dont Teilhard voit le rapport Homme-Nature. Quant au problème biologique, je me limiterai à sa partie démographique.

II — Quelques considérations sur les problèmes biologiques et écologiques

1. Le problème démographique.
Rappelons d’abord que Teilhard fut très vite alerté sur ce problème. Il constate que l’espèce humaine, après une longue phase d’expansion, est entrée dans une phase de compression. En 1948, il estime que la population du globe croît dangereusement : “ Voici tout à coup que devant nous surgit et se rapproche, à une vitesse vertigineuse, le mur de la saturation ” (Les Directions et les Conditions de l’Avenir, Œuvres, V, 301 ; VIII, 140).

Nous savons par ailleurs que pour lui le phénomène de compression accélère le processus de socialisation ; et il pense que, si ce dernier est bien conduit, il doit s’accompagner d’un processus parallèle de personnalisation (V, 75). Mais, ceci étant précisé, la croissance démographique a des limites (superficie de la terre, quantité des ressources disponibles, etc…). Aussi se pose-t-il la question que nous nous posons tous, de savoir comment faire pour que “ la compression humaine… ne dépasse pas un optimum au-delà duquel tout accroissement supplémentaire de nombre ne signifierait plus que famine et étouffement ” (Œuvres, V, 301 et II, 347).

Teilhard a vu de ses yeux les masses affamées d’Asie. Il sait que les solutions sont difficiles à trouver et à appliquer. Contrairement aux autres problèmes concernant l’avenir de l’humanité, on le sent sur ce point terriblement inquiet, qu’il s’agisse des moyens à utiliser ou des obstacles psychologiques à surmonter. Voici par exemple ce qu’il dit : “ Soit du point de vue “ organisation technique ”, soit du point de vue “ résistances psychologiques ”, on se heurte dans ces deux directions, je le sais bien, à des difficultés apparemment insurmontables. N’empêche, ajoute-t-il, que le problème d’une saine construction de l’Humanité est désormais là, tout près, grossissant chaque jour sous nos yeux. Aidés par la Science et soutenus par un sens renouvelé de l’Espèce, saurons-nous franchir le tournant dangereux ? ” (Les Directions et les Conditions de l’Avenir, 1948, Œuvres, V, 301) .

Quelques éléments pour éclairer le problème :
A) L’évolution parvenue au niveau humain devient de plus en plus une auto-évolution, c’est-à-dire que l’homme maîtrise de mieux en mieux les ressorts de l’évolution. C’est sa grandeur et son drame, car il lui faut choisir… Donc au niveau humain, il n’est pas pensable de laisser à elles-mêmes les forces brutales de sélection naturelle ni de laisser incontrôlée la croissance démographique. Voir Le Phénomène humain, p. 314 : “ Nous avons certainement laissé pousser jusqu’ici notre race à l’aventure et insuffisamment réfléchi au problème de savoir par quels facteurs médicaux et moraux il est nécessaire, si nous les supprimons, de remplacer les forces brutales de la sélection naturelle. Au cours des siècles qui viennent, il est indispensable que se découvre et se développe, à la mesure de nos personnes, une forme d’eugénisme noblement humaine ”.

Un point est acquis : l’homme doit intervenir dans ce processus. C’est une question non seulement de survie, mais de plus-vie. L’humanité, pour s’ultra-humaniser, doit maîtriser sa reproduction (Œuvres, VII, 308 ; XI, 197).

Quant à l’ “ organisation technique ” de cette maîtrise, Teilhard ne donne pas de directives. Ce n’est pas un casuiste. Il rappelle seulement qu’il faut trouver des moyens dignes de l’homme… Nous touchons par là même les problèmes psychologiques et moraux.

B) Problèmes psychologiques et moraux.
Il est bien évident pour lui que la LIBERTÉ humaine reste une valeur, non seulement fondamentale, mais en croissance dans la mesure où l’homme progresse véritablement. Il est par conséquent nécessaire, dans le domaine de la reproduction humaine, de respecter la liberté personnelle. La pensée teilhardienne s’oppose à toute mesure coercitive, la socialisation selon lui, ne conduisant pas à la termitière, c’est-à-dire à un régime totalitaire. Il attachait beaucoup d’importance à l’information, à l’éducation, à la maîtrise de soi, au développement de toutes les valeurs spirituelles. C’est elles qui devront guider les scientifiques dans la mise au point des techniques appropriées ; c’est elles surtout qui devront guider les utilisateurs et les instances sociales et politiques responsables.

Teilhard, encore une fois, reste au niveau des principes et n’est pas entré dans les délicats problèmes d’application. On peut quand même dire, me semble-t-il, qu’il était assez agacé par la casuistique des moralistes en ce domaine. Avec un certain humour et son sens aigu de l’histoire, on l’entend dire avec un sourire malicieux en évoquant le million d’années qu’a peut-être l’humanité devant elle : “ À pareille profondeur d’avenir et au taux présent de l’Anthropogénèse, il serait vain de chercher à nous figurer quelles formes auront prises : soit la liturgie et le Droit canon…, soit l’attitude des moralistes en face des grands problèmes de l’Eugénisme et de la Recherche… ” (Le Phénomène chrétien, 1950, X, 242).

1. Le problème écologique — Réflexions sur la “ Nature Hominisée ”.
Un point doit d’abord être mis en relief, il consiste en ce fait que l’homme n’est pas seulement un élément passif de l’évolution mais il en devient lui-même l’acteur. Par suite, une attitude est à rejeter, celle qui consiste, devant les ambiguïtés et les tares du progrès, à fuir le monde industrialisé et technicisé afin de retrouver une vie prétendument “ naturelle ”. Je comprends ce qu’il y a de sain et de valable dans cette réaction. Car nous n’avons pas toujours à être fiers de ce que l’homme a fait de ses découvertes. Mais, cela étant précisé, je soupçonne, dans cette attitude de refus qui a sa noblesse, une sorte de démission qui est discutable. La nature à l'état brut n'existe pas, ou plutôt n'existe plus.

La nature hominisée

Certains penseront peut-être que démystifier ainsi certaine vision romantique de la Nature, c’est rejoindre le camp des pessimistes et des prophètes de malheur affirmant que l’homme a définitivement tout pollué et tout gâché dans la nature. Je serais pour ma part beaucoup plus nuancé. D’ailleurs, ce pessimisme me paraît, lui aussi, une conséquence de la vision romantique que je viens de critiquer.

En effet, on nous laisse entendre que la nature sauvage, à l’état brut, serait l’idéal à retrouver ou à re-créer. C’est fort contestable. La Nature, disons “ originelle ” fut en fait l’ennemi numéro un de l’homme. Pour survivre, celui-ci a dû maîtriser une nature hostile. Si aujourd’hui, par exemple, nous pouvons jouir d’une promenade paisible en forêt sans crainte de nous faire dévorer par des bêtes fauves, c’est parce que l’homme a domestiqué la nature. D’ailleurs, nous ne pourrions même pas nous promener en forêt, tout simplement parce qu’elle serait impénétrable. L’homme a été et est continuellement agressé par la nature laissée à elle-même. Elle n’est jamais conquise une fois pour toutes.

On semble oublier que l’homme ne peut jouir de la nature que lorsqu’il l’a dominée, maîtrisée, transformée en fonction de ce qu’il peut en tirer, non seulement pour survivre, mais pour vivre plus et mieux. En se mesurant à la nature, l’homme finit par lui imposer sa propre mesure. Le phénomène de l’hominisation nous montre ainsi que l’homme est devenu la mesure de la nature et non l’inverse. (Mais cette hominisation a ses limites).

Ainsi souvent ce que nous admirons, par exemple dans un paysage pittoresque, c’est le reflet de notre propre image et le produit de notre art. On pourrait dire que l’homme transforme la nature comme le sculpteur transforme un bloc de marbre. Mais le résultat dépend toujours du génie créateur de l’artiste : en transformant la nature, l’homme peut aussi bien la défigurer que la transfigurer ; il n’y a pas de moyen terme et c’est là le drame. Qu’on le veuille ou non, la nature est en voie d’hominisation. Il s’agit alors de savoir quelle hominisation de la nature nous voulons et non pas de chercher la naturalisation de l’homme comme le prétend la philosophie implicite à toutes les formes de naturalisme ou de naturisme. Au fond il s’agit de savoir à qui l’on donne la prééminence : à la Nature ou à l’Homme.

L’hominisation de la nature s’est surtout faite par les moyens techniques, souvent laissés à eux-mêmes. Enivré par son pouvoir, l’homme risque de devenir esclave de ses machines. De l’ère technique qui est la nôtre, ne faudrait-il pas s’acheminer rapidement vers ce que j’oserais appeler l’ère esthétique, le règne de l’humanité artiste. Prolongeant les œuvres individuelles des artistes, l’Humanité elle-même, ayant acquis la maîtrise de na nature, ne devrait-elle pas envisager la Terre comme une immense œuvre d’art à construire ? La nature est inachevée. À l’homme de lui donner sa forme définitive la plus belle possible.

Naturel et artificiel
Pour illustrer et étayer à la fois ce que je viens de dire, je vais emprunter au père Teilhard son analyse des rapports entre naturel et artificiel. Cette analyse nous fournira la clé de ce que nous appelons la nature hominisée. Ce que nous faisons à partir de la nature nous l’appelons artificiel, c’est-à-dire fabriqué par l’art, le travail de l’homme. Mais, égarés par une vision dualiste du réel, nous opposons souvent cet artificiel au naturel, comme nous opposons l’homme à la nature. C’est une erreur que Teilhard a vigoureusement dénoncée. Vers la fin de sa vie, en 1953, il raconte, dans un article intitulé L’Étoffe de l’Univers qu’il s’est “ révolté ” devant cette idée. Il s’est “ refusé ”, dit-il, à accepter une coupure entre “ naturel ” et “ artificiel ” (Œuvres, VII, 402). Plus de 25 ans auparavant, il avait déjà pris position en ce sens. Voici, par exemple, un passage d’un essai de 1925, L’Hominisation : “ En vérité, il faut le redire, notre regard sur la Vie est obscurci, inhibé, par l’absolue coupure que nous mettons sans cesse entre la naturel et l’artificiel. C’est, (…), pour avoir posé en principe que l’artificiel n’a rien de naturel (c’est-à-dire pour n’avoir pas vu que l’artificiel est du naturel humanisé) que nous méconnaissons des analogies vitales aussi claires que celles de l’oiseau et de l’avion, du poisson et du sous-marin ” (etc…). Et il conclut : “ En développant les routes, les chemins de fer, les avions, la presse, la T.S.F., nous croyons nous amuser seulement, ou faire nos affaires seulement, ou répandre des idées seulement… En réalité, pour un regard qui veut bien rejoindre ensemble le dessin général des mouvements humains et celui des mouvements de tout organisme physique, nous continuons tout bonnement, sur un plan supérieur et avec d’autres moyens, le travail ininterrompu de l’évolution biologique ” (L’Hominisation, 1925, Œuvres, III, 87-88).

L’outil est le prolongement de la main de l’homme, de même la technique qui lui permet de dominer la nature. Rappelons-nous : le cerveau et la main, c’est-à-dire l’intelligence et l’action transformatrice ; l’Homo faber inséparable de l’Homo sapiens. Dès lors, en perspective évolutionniste, “ l’artificiel ” ne s’oppose pas radicalement au “ naturel ” ; il le “ prolonge ” et le “ relaie ” (Œuvres, VII, 319, 1951). Teilhard ne confond donc pas les deux réalités. Voici une autre précision qu’il apporte : “ Si reliable au naturel que soit l’artificiel, il en diffère profondément. L’artificiel, ajoute-t-il en une belle formule ramassée, c’est du “ naturel réfléchi ” ou encore du “ naturel hominisé ” (Œuvres, III, 95 ; I, 246), c’est-à-dire du naturel qui est entré dans la sphère de l’homme, dans le domaine de la réflexion et de la co-réflexion, donc de la liberté et de la morale.

Puisque l’homme est aussi un être naturel, mais dont la nature est d’être réfléchie et libre, l’artificiel, c’est en quelque sorte du naturel qui, en s’hominisant, est passé du premier degré au second degré. Et, comme la nature atteint son achèvement dans l’homme, le naturel s’épanouit normalement dans l’artificiel, domaine de la libre création de l’homme. Certes, tout ce qui est artificiel n’est pas nécessairement une œuvre d’art, tant s’en faut. L’homme, parce qu’il est libre et limité, porte aussi l’échec avec lui. Mais la norme de son action n’est pas dans une Nature prétendue objective et immuable, elle est dans l’Homme qui est, dit joliment Teilhard, “ la clef des choses et l’harmonie dernière ” (Œuvres, VI, 30).

Faire de la terre le chef d’œuvre de l’homme
Voir ainsi la place et le rôle de l’homme dans la nature me paraît à la fois séduisant et réaliste. Car il ne s’agit pas d’une pure vision des choses mais d’un plan d’action fondé sur l’histoire de l’évolution. Si l’anthropogénèse prolonge la cosmogénèse ; si le travail de l’homme relaie l’œuvre de la nature, il faut voir la nature comme la matière première d’un immense chef-d’œuvre à réaliser, le grand poème de la nature, oserais-je dire, en donnant au mot poème son sens étymologique d’ “ œuvre ”.

Hominiser la nature, ce n’est pas seulement l’exploiter, c’est en faire une œuvre d’art, puisque c’est une œuvre humaine.

Si l’on a bien compris le lien, je dirai ontologique, entre artificiel et naturel, on n’isolera plus le pratique de l’esthétique. Toute transformation humaine de la nature devrait satisfaire tous les besoins de l’homme, et ses besoins de synthèse, d’équilibre, d’harmonie, de beauté ne sont pas moins exigeants et fondamentaux que ses besoins biologiques et sociologiques. Aussi la place des œuvres d’art n’est-elle pas d’abord dans les musées, mais dans la rue, dans la vie de tous les jours. Je veux dire par là que le moindre objet, le moindre outil, la moindre contribution de l’homme à l’aménagement de son environnement devrait être à la fois pratique et esthétique.

Si la matière transformée par l’homme est du “ naturel réfléchi ”, cela signifie qu’elle doit incarner pour ainsi dire l’image de l’homme, c’est-à-dire refléter son intelligence, son savoir-faire, son sens de la beauté. Une œuvre qui n’est pas belle, même si elle est pratique, ne mérite pas d’être qualifiée d’humaine. C’est déjà le commencement de la pollution.

Si nous comprenons que nous avons la tâche, disons la vocation divine, d’achever la nature, de lui donner son épanouissement dernier, nous ne mettrons plus la Terre au pillage et au désordre. Au fond, ce n’est pas de moyens que nous manquons, mais de vision, d’imagination, de foi. Il nous faut une prospective, comme aurait dit Gaston Berger. C’est que nous sommes confrontés, comme dans toutes les questions essentielles, avec le problème du Futur, et corrélativement, avec le problème de la Survie et le problème de Dieu. Tous les trois sont au cœur de la pensée teilhardienne. Mon propos n’est pas ici de développer ce point. Je dirai seulement que la vision practico-esthétique de l’action humaine que j’ai esquissée doit se compléter par une vision religieuse pour rester dans l’esprit de Teilhard de Chardin. Si l’Évolution ne converge pas finalement en Dieu, si donc elle est en porte-à-faux sur le néant, le monde est absurde et l’humanité n’a plus qu’à faire la grève générale de l’action. Tel n’est pas le cas, selon notre philosophie.

Hominiser la nature revient, pour lui, à la christifier, à la diviniser, c’est-à-dire à la faire participer à l’œuvre de salut universel, à préparer l’achèvement du “ Plérôme ” consistant dans l’union finale en Dieu, par le Christ, de l’humanité et de la nature. Construire la Terre devient une œuvre non seulement pratique et encore esthétique, mais aussi mystique : instaurer toutes choses dans le Christ, réaliser le Plérôme. Au fond, cela revient à faire de la Terre comme une immense cathédrale de beauté et d’adoration, où l’homme puisse admirer son travail et en jouir, être plus attentif à la présence divine au monde et rendre gloire à Dieu de tout ce qui est et de tout ce qui devient.

Dans cette perspective peut se célébrer partout ce que Teilhard appelait “ La Messe sur le Monde ”, c’est-à-dire l’universelle consécration et transformation de toutes choses en Dieu par la grâce du Christ et l’action de l’homme. Aimer la Nature prend alors un sens nouveau, véritablement mystique, c’est aimer Dieu présent au cœur du Monde. Et aimer Dieu, c’est désirer l’intégration de la nature en Dieu, la récapitulation de toutes choses en Lui par le Christ, c’est réaliser ce que nous appelons, après saint Paul et Teilhard, LE PLÉRÔME.

Si nous regardons la nature de cette façon, nous ne serons pas tentés de nous retourner en arrière et de soupirer après une Nature originelle, d’ailleurs insaisissable ; mais nous regarderons vers l’avant, en “ achevant l’évolution cosmique ” (Écrits du temps de la guerre, p. 24), en construisant la Terre nouvelle qui attend de l’homme sa stature définitive. Ainsi, jour après jour, l’homme transformant la nature et se transformant lui-même, prépare la grande métamorphose finale.

Une telle construction a de quoi exalter le génie inventif et artiste de l’homme. Et nous pouvons envisager l’avenir avec optimisme, à condition que l’humanité garde et intensifie en elle ce que j’appellerai, m’inspirant de Teilhard, la triple dimension de la foi : la foi au Monde, la foi en l’Homme, la foi en Dieu, en un mot la foi en la convergence de l’humanité en Oméga.

Peut-être pourrons-nous ainsi opérer la grande synthèse de la nature et de la culture, de la technique et de l’esthétique, de l’action et de la contemplation. Je l’espère. Et, pour ma part, je suis convaincu que l’humanisme continuera à dépérir — et la nature à être dégradée — si l’humanité ne s’engage pas dans une voie de synthèse proche de celle qu’a si remarquablement tracée Pierre Teilhard de Chardin.



Lundi 27 Février 2012 15:32