Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Je remercie le Centre Spirituel Teilhard de Chardin du Hautmont, longtemps présidé par le Docteur André Daleux, de m'avoir adressé leur bulletin à chaque parution. Il y a quelques temps, j'avais remarqué la compilation des mots d'amour dans toute l'œuvre de Teilhard, compilation écrite par André Daleux et que nous avons publiée sur notre site, avec beaucoup de succès.
Dans le dernier bulletin n° 99, j'ai beaucoup apprécié le travail de Guy-André Loeille sur une analyse-synthèse de toute la pensée de Teilhard et, surtout, son impact sur la pensée moderne. L'auteur parle même de récupération ... Personnellement je préfère une récupération à l'oubli de la pensée avant gardiste de Teilhard. Ce texte m'a semblé directement assimilable par le néophyte et par le cherchant.
Jean-Pierre Frésafond, président de l'Association Lyonnaise Teilhard de Chardin


Guy-André Loeuille / LE SENS DE L'ACTION CHEZ PIERRE TEILHARD DE CHARDIN : UNE LEÇON ENCORE POUR AUJOURD'HUI ?
Pierre Teilhard de Chardin, par ses écrits, a touché à des sujets variés : scientifiques, philosophiques et religieux, bien que dans « Victoire sur le non sens », il ait rapporté : « Je ne suis ni un philosophe, ni un théologien mais un étudiant du phénomène, un physicien au vieux sens du terme » ou encore, « Je suis si on me passe le mot, un 'géobiologiste'. Sur le visage de la Mère Terre, je me suis beaucoup et longuement penché » (L'avenir de l'homme, p 191). Il se qualifie lui-même d' « idéaliste » (Genèse d'une pensée, p 213).

Né le 01-05- 1881 et mort le 10-04-1955, le jour de Pâques, son parcours touche à la 1° partie du XX° siècle, période de mutations sociales, technologiques et politiques importantes. Son attitude et sa pensée, par leurs cohérences, sont exemplaires et tentent d'apporter une réponse aux grandes questions du monde moderne ! Lorsqu'on parcourt sa vie, on est interpellé par son sens de l'action.
A travers ce travail, nous tenterons d'apprécier avant tout ses réalisations de savant, d'écrivain, de penseur et de religieux, de déceler les influences qui l'ont ainsi modelé et d'analyser les sources qui ont pu l'inspirer directement ou indirectement. Nous essayerons aussi de répondre à pourquoi et comment sa pensée et son action peuvent encore avoir une actualité et qui de nos jours s'inscrit dans cette dynamique ?

L'attitude de Pierre Teilhard de Chardin ne peut se comprendre qu'après une brève rétrospective : Il est le 4° d'une famille de 11 enfants dont 8 vont mourir de son vivant (dont deux frères tués durant la I° guerre mondiale). Il est issu d'une famille auvergnate traditionnelle de petite aristocratie, très croyante et pratiquante. Il dit devoir à son père « son goût des choses et le sentiment de l'empreinte du temps sur elles ». Sa mère, d'origine picarde, est arrière petite nièce de Voltaire et lui apporte la Foi chrétienne : « c'est indubitablement à travers ma mère, à partir du courant mystique chrétien, qu'elle a illuminé mon âme d'enfant ». Son enfance est marquée par de fortes tensions entre l' Etat français et l'Eglise de France, ce qui aboutit en 1905 à la séparation de l' Eglise et de l' Etat. Bachelier en 1897, il désire entrer à la Compagnie de Jésus mais son père lui demande un délai de réflexion d' une année. Sa formation religieuse durera 11 ans, elle sera marquée par un départ forcé en noviciat à Jersey puis à Hastings pour son scholasticat. C'est la période où il lit notamment J-H. Newman. Outre sa formation littéraire, philosophique et théologique, il poursuit des études de géologie avec les encouragements des supérieurs de sa congrégation. Dans le cadre de son cursus religieux, il enseigne la physique-chimie au collège de la Sainte Famille au Caire, puis il est ordonné prêtre en 1911 à Hastings. Il est ensuite stagiaire au Muséum d'Histoire Naturelle de Paris (Pr M. Boule) et missionné en Espagne (grottes d'Altamira). Sa formation scientifique est interrompue par la I° guerre mondiale et ses voeux religieux jésuites ne seront prononcés qu'en 1918 ! En 1919, il obtient sa licence de Sciences Naturelles puis le doctorat en 1922 et est nommé professeur de géologie à l'Institut de Catholique de Paris.

Il se définit alors comme « physicien de la nature » au sens philosophique du terme. Ses domaines privilégiés sont la géologie et la paléontologie. Sa carrière scientifique est brillante (présidence de la Société de Géologie, titulaire du laboratoire de paléontologie, directeur de recherche au CNRS, membre de l'Académie des Sciences). Il doit renoncer par pression religieuse à une chaire au Collège de France. Il est également l'objet de nombreuses distinctions dont le prix G. Mendel en 1937. Plus qu'un homme de laboratoire, Pierre Teilhard de Chardin est un homme de terrain comme en témoignent ses nombreux voyages (Chine, USA, Ethiopie, Somalie, Inde, Pakistan, Birmanie, Indonésie, Afrique du Sud, Rhodésie...). A ces voyages s'ajoutent les cours, les conférences et les participations aux congrès scientifiques. Il est le prototype déjà du chercheur moderne aux contacts réguliers d'autres scientifiques et convaincu du travail en équipe.

Son oeuvre scientifique est considérable : il participe à la découverte du sinanthrope à Tchoukoutien en Chine (1929), hominidé et chaînon manquant entre le pithécanthrope et l'homme de Néanderthal; il suspecte la dérive des continents et s'avère un précurseur en paléoclimatologie. Plusieurs espèces animales portent son nom dans leur version latine. Ecrivain, ses écrits scientifiques représentent 10 volumes (40 mémoires), 1 recueil de cartes géologiques et de nombreux articles; il fonde également la revue « Geobiologia ». On lui doit aussi 200 essais de réflexion répartis en 13 volumes dont 3 livres destinés à être publiés : Le milieu divin, Le phénomène humain et La place de l'homme dans la nature, 12 ouvrages de correspondance, un journal, des notes de retraite et de lecture.

Cette grande activité est marquée par des expériences dont les deux plus marquantes sont la guerre 1914-1918 et la participation à la Croisière Jaune (1930-31). C'est la 1° guerre mondiale qui constitue le détonateur de sa pensée. Les grandes intuitions de Pierre Teilhard de Chardin sont nées durant cette période au front où il sert comme brancardier, au contact du feu plutôt qu'aumônier... Il en parle comme d'une
« rencontre avec l'absolu » et d'une « transparence du monde jamais atteinte »... Sa bravoure pour sauver les blessés lui vaut plusieurs distinctions dont celle de Chevalier de la Légion d'Honneur.

La Croisière Jaune organisée pour tester la fiabilité des véhicules Citroën empreinte à travers l'Asie deux itinéraires qui se rejoignent. Elle rassemble des professionnels de domaines fort différents (ingénieurs, mécaniciens, archéologues, peintres, cinéastes, naturalistes et médecins...). Le Père Teilhard, à titre scientifique, est chargé de l'exploitation géologique des données recueillies. La Croisière Jaune constitue une expérience supplémentaire du fait de l'isolement spirituel et religieux dans un milieu volontiers athée ou agnostique. Il y fait le constat du conflit interne entre les factions communistes et nationalistes chinoises. Succède, alors qu'il est en quasi exil en Chine , la guerre sino-japonaise. Enfin, ses nombreux voyages le confrontent à d'autres civilisations avec leur sagesse, leur spiritualité, leur religion, leur option politique, mais aussi leur avance technologique et scientifique.

Scientifique reconnu, savant-explorateur, écrivain prolixe, Pierre Teilhard de Chardin est également un grand penseur qui s'est posé à la manière de Saint Augustin et E. Kant les questions essentielles : « Que puis-je connaître ? Que dois-je faire ? Que puis-je espérer ? », l'homme est-il cet « objet erratique dans un monde disjoint ? » dont il parle. Pour Pierre Teilhard de Chardin, « L'univers a un sens , il ne peut ni se tromper, ni nous tromper et il ne peut être absurde ». Son premier souci est de réconcilier la foi au monde et la foi au Christ, il écrit : « Le Ciel ne s'oppose pas à la Terre : mais il naît de la conquête et de la transformation de la Terre ».

Sa pensée s'appuie sur une démarche à la fois intuitive et rationnelle, elle s'articule autour de plusieurs axes :
 -un fait vérifié : l'évolution,
 -un constat : la loi de complexité-conscience,
 -des intuitions : le fait que l'union différencie et l'entité esprit-matière,
 -un concept : la convergence de l'univers par union aboutissant à la noosphère puis le point Oméga,
 -et enfin, une foi : le point Oméga est le Christ.

Sa formation scientifique et ses découvertes l'ont amené à constater un monde en évolution, « jadis tout paraissait fixe »... Face à une vision entropique de l'évolution du monde marqué par une dégradation de l'énergie, Teilhard annonce confirme aussi la fin prévisible de toute vie sur notre planète, « l'évolution ne peut s'achever sur terre qu'au travers un point de dissolution », (Le phénomène humain, p 304), il constate parallèlement une tendance négentropique où la conscience et l'esprit prennent une place croissante... Du big-bang (il y a 13,7 milliards d'années) à la constitution des particules élémentaires (quarks et gluons) en passant par les atomes, les molécules, la première cellule (DACU), les être pluricellulaires (végétaux puis animaux) jusqu'à l'homme (il y a 4 à 6 millions d'années) le degré de conscience s'est accru. D'abord instinct chez l'animal (qui n'a pas conscience à priori d'être sujet et le monde objet), la vie a franchi un seuil avec l'homme et l'apparition de la pensée réfléchie (capacité de savoir mais aussi de savoir que l'on sait), l'homme est ainsi capable de conceptualisation et d'introspection... Cette étape est le fruit d'une cérébralisation croissante, soit pour Teilhard, le concept de complexité-conscience, qui voit dans le cerveau humain actuel le sommet de complexité (100 milliards de neurones interconnectés 10 000 fois). Teilhard inaugure ainsi une 3° dimension après l'infiniment petit et l'infiniment grand, l'infiniment complexe. L'évolution se fait par combinaison grâce à des forces d'union, celles ci existent de façon rudimentaire dès les premières particules élémentaires et elles régissent le mouvement évolutif de l'univers. Chez l'homme, elle se poursuit par l'Amour, énergie spirituelle, dont la mise en pratique est la charité : « L'avenir de la terre pensante est organiquement lié au retournement des forces de haine en forces de Charité » (Hymne de l'univers) ou encore plus précisément : « aimer (d'amour, d'un amour vrai) l'univers en formation, dans sa totalité et dans tous ses détails » (L'énergie humaine, p 40) . L'union différencie car, inspiré d' Aristote, Teilhard précise « toute chose est quelque chose de plus que les éléments dont elle est composée » (Science et Christ, p 56), il précise : « La véritable union (c'est à dire la synthèse) ne confond pas, elle différencie » (L'avenir de l' homme, p 74). L 'évolution ainsi décrite est susceptible de rencontrer impasses et tâtonnements, ce qui a réussi et reste stable, évolue ensuite vers le Tout, « Le monde vivant considéré comme formant un Tout » (La vision du passé, p 166). « Il y a un sens à cette évolution, elle ne saurait être le fruit du hasard » (Le phénomène humain). Teilhard vient ainsi en contre point des opinions positivistes et matérialistes de J. Monod, dans son livre « Le hasard et la nécessité » et de J. Rostand, « L'homme ».

La pensée de Teilhard de Chardin s'appuie sur des postulats tels ceux déjà énoncés mais aussi sur le concept esprit-matière. Contrairement à l'idée de Platon et aux affirmations de I. Newton et de R. Descartes qui estimaient la matière inerte et donc la présence de Dieu nécessaire, Teilhard pressent que la dualité esprit-matière n'existe pas ... Le monde est constitué d'une seule substance ou « étoffe », l'entité esprit-matière
« D'un coté l'Esprit ; de l'autre, la Matière : et entre eux, rien d'autre que l'affirmation d'un accolement inexpliqué ou inexplicable » (L'activation de l'énergie, p 266). La perception extérieure du monde est le résultat de nos organes sensoriels qui nous rendent une réalité parfois incomplète ou trompeuse. Le monde tel qu'il nous apparaît est différent du monde réel. La face matérielle du monde n'est pas la face solide... « Coextensif au dehors des choses, il y a un dedans » (Le phénomène humain, p 52-3) que l'on atteint lorsqu'on se replie en nous-même par introspection ou méditation. Seule est solide la face spirituelle, « L'esprit est l'étoffe de l'univers », « Toute consistance vient de l'Esprit » (Science et Christ, p 77). Nous avons ainsi l'intuition de l'esprit et celui-ci doit donc exister ailleurs dans l'univers... L'univers a donc une étoffe spirituelle (L'énergie humaine et L'activation de l'énergie). La matière reste néanmoins indispensable à l'accomplissement de l'esprit, l'un n'exclut pas l'autre . Il n'y a pas de contradiction entre esprit et matière qui sont « fondamentalement la même chose », parties d'un même processus continu de matière-esprit en cours de spiritualisation... (L'énergie humaine). La matière, pour Teilhard, est le nutriment de l'esprit.

Pour Pierre Teilhard de Chardin, l'étape suivante est la constitution de la noosphère, phénomène de socialisation, rassemblant l'ensemble des consciences sans nier la singularité de chaque être humain « Partout je trouve la naissance, ou tout au moins l'attente d'une nouvelle croyance dans l'Homme, en une évolution spirituelle du monde » (Lettre à Lucile Swan, 1938). Dans cette synthèse, il voit que « les hommes devenus plus conscients et plus forts, se groupent en organisations riches et heureuses, où la vie, mieux utilisée rende cent pour un » (Hymne de l'univers, p 187) . C'est donc une montée de spiritualité, Teilhard parle de « convergence psychique et d'enveloppement » (L'activation de l'énergie, p 124) aboutissant à l'ultra-humain... L'homme est ainsi placé en « flèche de l'évolution », il en est moralement responsable et il en devient le (co)créateur« Le succès de l'énorme enfantement universel est entre nos mains » (La vision du passé, p 181) . C'est le seuil de la « coréflexion » (L'avenir de l'homme, p 394). L'apogée de cette dimension sociale de l'évolution constitue le point Oméga, « centre ultime de personnalité et de conscience » (Comment je crois, p 168). C'est là qu'intervient le religieux, pour le croyant, le point Oméga s'identifie au Christ, à la fois le début et la fin de toute chose. Pierre Teilhard de Chardin y voit un nouveau seuil (L'énergie humaine, p 180) et rejoint ici les Ecritures : « Dieu est dans tout et tout est en Dieu ». Le Christ décrit ici est l'image du Christ cosmique celui de la fin des temps et de la parousie décrit auparavant par Saint Paul et Saint Jean, les Pères de l'Eglise puis Saint François d'Assise et encore présent dans l'Eglise Orthodoxe.

Au total, la pensée de Pierre Teilhard de Chardin combine intuitions et raisonnements. Avec logique, elle fournit de façon transdisciplinaire, selon Jean Piveteau, dans son introduction au « Phénomène humain », une explication de l'univers. Elle place l'homme face à ses responsabilités et à sa liberté (« Dieu fait moins les choses qu'il ne les fait se faire », La vision du passé, p 137) et elle l'incite à agir ! Teilhard développe une spiritualité d'engagement. Il ne développe pas un concordisme entre Foi et sciences mais montre que science et religion, de dimensions toutes deux différentes, ne sont pas incompatibles. Comme l'expose « Le phénomène humain » et « La Place de l'homme dans la nature », sa réflexion part de la Vie tenant compte du passé (de « la Prévie ») et pose la question de l'avenir (« la Survie »)... Ses propos comme il l'indique dans « Le phénomène humain » s'adressent tant aux incroyants qu'aux croyants avec son épilogue « Le phénomène chrétien ».

Chez Teilhard, pensée et action ne font qu'un (M. Barhélémy-Madaule). Il ne s'agit chez lui ni d'activité ni d'activisme. Sa pensée, par sa cohérence et son élan, nous motive à agir. Grâce à sa pensée, il veut donner le « goût de vivre »...
Comment s'est développé cette dynamique de l'action chez Pierre Teilhard de Chardin ?

La sensibilité de Teilhard est ici utile : « pour comprendre le monde, savoir ne suffit pas: il faut voir, toucher » (Ecrits du temps de la guerre, p 433-446). Mais, il faut aller au delà de la contemplation : « Les choses du cosmos et de la Vie me sont toujours apparues comme un objet de poursuite et de recherche, jamais comme une simple matière de contemplation » (Genèse d'une pensée, p 277). De façon concrète, la réflexion s'appuie sur l'observation : « voir » c'est un mot clef chez lui, il est le titre du prologue au « Phénomène humain » et le titre de l'un de ses essais qui s'intitule « Ce que je vois » (Les directions de l'avenir, p 217). Pour Teilhard, voir c'est d'abord s'appuyer sur l'observation du passé pour en déduire les voies de l'avenir. Il précise « contrairement à l'animal, l'homme voit ». Il veut « voir et faire voir », il ajoute même « voir ou périr » ! Mais si Teilhard est visionnaire, il souhaite que « si on voit, il faut dire ce que l'on a vu ».

L'action visée est compréhensible car sa pensée s'enracine dans le réel (T. Berry, Teilhard in the ecological age, p 3). Il déclare : « Je vois que je suis jusqu'à la moelle sensible au réel à ce qui est en fruit » et un peu plus loin : « Ce qui me préoccupe, c'est de trouver les conditions du progrès tel qu'il s'offre à nous, et non je ne sais quel développement théorique de l'univers en partant de premiers principes » (Genèse d'une pensée, p 381 & 395). Il ré-explique sa démarche « Pour faire une place à la Pensée dans le Monde, il m'a fallu intérioriser la Matière : imaginer une énergétique de l'Esprit, concevoir à rebours de l'Entropie une montante Noogenèse, donner un sens, une flèche à des points critiques de l' Evolution, faire se reployer finalement toutes choses en Quelqu' Un » (Le phénomène humain).

L'étape suivante est « le besoin sacré de savoir » (Le phénomène humain, p 259), plus loin, il complète : « savoir pour pouvoir, pouvoir pour agir plus, agir pour être plus ». Il poursuit avec l'intelligence mise au service du discernement : « Voilà pourquoi sans doute, l'histoire du monde vivant se ramène à l'élaboration d'yeux toujours plus parfaits au sein d'un cosmos où il est possible de discerner toujours davantage » (Le phénomène humain, p 25).

La direction et le but recherchés sont essentiels : « L'action humaine vaut et ne vaut que par l'intention avec laquelle elle est faîte » (Le milieu divin, p 37). Ainsi se réalise une montée vers l'ultra-humain par union...L 'action est nécessaire pour atteindre Oméga : « telle est en effet la vivante logique de l'action, que nous ne puissions nous conquérir et nous grandir qu'en mourant peu à peu à nous même. Agir dignement, utilement (...) c'est s'unir. Mais s'unir c'est se transformer en plus grand que soit » (Science et Christ, p 97).

La base également de l'action est de fait d'être convaincu du bien fondé de son action. Il faut nécessairement des arguments, Teilhard les voit de façon rationnelle, s'appuyant sur l'évolution qu'il a constatée et l'amenant à une quasi certitude : « L'apparition du vivant sur Terre obéit à une loi enregistrable, quelque soit cette loi » (La vision du passé, p 137). Teilhard croit fermement à une évolution positive : « Bien sûr, nous pouvons imaginer toutes sortes de mauvaises chances (catastrophes ou maladies) qui viendront théoriquement couper court ce beau développement. Mais voici 300 millions d'années que la vie s'élève paradoxalement de l'improbable » (L'avenir de l'homme, p 95) ou encore
« Tous les obstacles qu'elle a rencontrés depuis des millions d'années, la vie les a tournés et renversés ».

Les arguments pour agir sont ensuite d'ordre religieux, à partir de sa Foi au Christ notamment son incarnation et sa résurrection : « Pour un croyant chrétien il est intéressant de noter que le succès final de l'Hominisation (et donc l'enroulement cosmique) est positivement garanti par la 'vertu ressuscitante' du Dieu incarné dans sa création » (Le phénomène humain, p 343). L'action est ainsi prolongation de l'incarnation (Le milieu divin, p 172) ; « Le succès final de l'homme sur Terre est non seulement une probabilité mais une certitude : puisque le Christ (et en Lui, virtuellement, le Monde) est déjà ressuscité » (L'avenir de l'homme, p 305).

Notre action peut revêtir avec la perspective 'teilhardienne' un caractère d'éternité puissamment stimulante à qui veut agir : « Pour mettre en branle la chose si petite en apparence, qui est une activité humaine, il ne faut rien de moins que l'attrait d'un état indestructible. Nous ne marchons que sur l'espoir d'une conquête immortelle. Donc, il y a de l'immortel en avant de nous » (L'avenir de l' homme, p 131), ou encore
« s'acheminer vers quelque chose pour toujours » (La vision du passé, p 109), « De plus en plus explicitement, l'homme ne consent à servir la vie que sous condition que ses efforts, ses découvertes et ses progrès marquent une marche en avant qui ne saurait ni avorter ni rétrograder ». Pour Teilhard, l'action participe à la création : « Dans l'action d'abord j'adhère à la puissance créatrice de Dieu, je coïncide avec elle; j'en deviens, non seulement l'instrument mais le prolongement vivant. » (Le milieu divin, p 51), « agir, c'est créer pour toujours ».

L'action a également une importante dimension d'effort. « L'importance fondamentale, primordiale que je suis toujours porté à donner à l'effort et au développement humain » (Genèse d'une pensée, p 363). « Le chrétien doit vénérer et promouvoir l'effort humain » (Le coeur de la matière, p 95-6), « Tout effort coopère à achever le monde » (Le milieu divin, p 40). Teilhard refuse la facilité : « Il est trop aisé de se dispenser d'agir en discourant sur la décrépitude des civilisations, ou même sur la prochaine fin du monde ». Teilhard prône la vigueur et l'enthousiasme : « Arrière les pusillanimes et les sceptiques, les pessimistes et les tristes, les fatigués et les immobilistes. La vie est perpétuelle découverte. La vie est mouvement » (L'avenir de l'homme, p 95)... !!!

L'action chez Teilhard se fonde « sur l'amour (…) seul capable d'alimenter une action »
Enfin, pour que l'action soit efficace, il convient d'être proche des hommes qu'on désire toucher : « Pour agir efficacement sur un courant de vie, quelque il soit, il faut appartenir à ce courant là » (Ecrits du temps de la guerre, p 1) ou alors vivre une temps de crise pendant lequel le questionnement surgit. Or, la 1° partie du XX° siècle est une période de rupture avec le passé au niveau artistique, philosophique, scientifique et même théologique. Pour Mgr J-H. Newman, la question de l'homme moderne est la question du sens confronté au relativisme ambiant notamment en ce qui concerne la croyance religieuse : il n'y aurait pas de vérité, toutes les croyances se valent, elles sont simplement affaire d'opinion, de sentiment ou de goût ? Teilhard est conscient « que ce relativisme peut altérer le 'goût de vivre' et être tenté de faire grève (…) de se désespérer du mouvement en avant »

Avec Pierre Teilhard de Chardin, l'action acquiert de nouvelles qualités, on peut ainsi noter une valorisation de l'action pour elle même, lorsqu'il écrit à sa cousine Marguerite Teillard-Chambon (de son nom d'auteur Claude Aragonès): « Tu ne sais comment pratiquer l'abnégation en pleine activité. Mais tu te donnes la réponse à toi même : en agissant. » (Genèse d'une Pensée).

L'action telle que la voit Teilhard a des accents d' exhortation : « Le chrétien doit agir, et agir beaucoup et agir avec beaucoup de sérieux (…) pour que le Christ naisse toujours davantage dans le monde autour de Lui ». Il refuse toute résignation : « Rien n'est plus dangereux pour l'avenir du monde, rien du reste moins fondé en nature que la fausse résignation et le faux réalisme avec lesquels une foule de gens en ce moment, baissant la tête et rentrant les épaules, pronostiquent (et par la même provoquent) un nouveau cataclysme pour demain » (L'avenir de l'homme, p 191-197). L'action peut prendre aussi une signification quasi religieuse, « Rien n'est profane à qui sait voir », soit :
 Dans son inspiration, « L'action créatrice, formatrice de Dieu dont l'influence seule est capable de nous arracher à nous même », un peu plus loin « Dans la Foi au Christ un ferment pour l'activité naturelle de l'homme » (Genèse d'une pensée, p 202-3 & 237-8)... « Une des marques les plus sûres de la vérité de la religion, en soi, et dans une âme en particulier, c'est d'observer jusqu'à quel point elle fait agir » (Genèse d'une pensée),
 dans sa réalisation, Teilhard parle de sanctification de l'action et de divinisation des activités : « L'action humaine peut se référer au Christ, concourir à l'achèvement du Christ. Tout progrès, soit dans la vie organique, soit dans la connaissance scientifique, soit dans les facultés esthétiques, soit dans la conscience sociale est donc christianisable (…). Cette vue simple fait tomber la cloison fruste qui subsiste, malgré tout, de nos théories actuelles, entre effort chrétien et effort humain », un peu plus loin: « L'effort humain devenant entièrement divinisable » (Science et Christ, p 42 & 43). Nos actions même les plus banales sont divinisées : « Chacune de nos Oeuvres, par la répercussion plus ou moins lointaine et directe qu'elle a sur le Monde spirituel, concourt à parfaire le Christ dans sa totalité cosmique » (Le milieu divin, p 50-1). Le Père Teilhard de Chardin nous incite à « voir le Christ dans ce qui est la vie même la plus banale et la plus ennuyeuse » (Genèse d'une pensée, p 342-3). « Vous voulez(...) revaloriser votre travail humain que les perspectives et l'ascétique chrétienne vous paraissent déprécier. Et bien, coulez-y la substance matérielle de la bonne volonté. Purifiez votre intention et la moindre de vos actions se trouvera remplie de Dieu », plus loin, Teilhard parle de « sens sacré » et « d'éternité de notre travail », « de communion par l'action »(Le milieu divin, p 37 & 40). Pour lui, « L'action est une prolongation de l'incarnation », « La personne qui agit devient instrument, prolongement de la main de Dieu » et « Dieu est attingible inépuisablement, dans la totalité de notre action » (Le milieu divin, p 53) et enfin, « Le milieu divin est une omniprésence d'action » (Le milieu divin, p 118) !!!

Pierre Teilhard de Chardin a été influencé par son époque, son environnement, ses expériences humaines, ses lectures et ses correspondants. Parfois aussi, sa pensée a rejoint celles d'autres penseurs qui l'ont précédé... Ses sources sont à l'origine d'une vaste synthèse. Il faut, lorsqu'on étudie sa démarche tenir compte, bien entendu de l'influence familiale, de la spiritualité ignatienne à laquelle il est toujours resté fidèle et de la pensée de l'époque. Nous pouvons dans sa réflexion distinguer plusieurs caractéristiques qui seront discutées à la lumière d'autres penseurs:
 -une approche scientifique du réel dont, à l'image d'autres penseurs, il veut dégager une signification de façon logique,
 -une réflexion marquée par l'évolution en y donnant une primauté à la pensée et en tendant vers une spiritualisation ce qui est nouveau à l'époque,
 -une pensée sur la place particulière de l'homme dans l'univers,
 -une pensée débouchant sur l'action alimentée par l'amour et n'excluant pas la notion d'effort pour un accomplissement,
 -un terme, motivé, par sa Foi dans le Christ.

Sa devise familiale « De feu et d'énergie est leur origine » est déjà tout un programme ! Il semble devoir à son père son sens de l'observation, il écrit que c'est lui « qui lui a appris à déchiffrer le réel », à sa mère il lui doit sa démarche spirituelle de Foi au Christ. Il est sans doute aussi influencé par la solidarité familiale, le sens du devoir et de l'effort ainsi que l'ouverture aux autres. A ses amitiés féminines nombreuses et de qualité (Marguerite Teillard-Chambon, Lucile Swan, Léontine Zanta, Ida Treat, Rhoda de Terra...), il doit une démarche empathique, davantage marquée par la persuasion, la fécondité que les affirmations brutales et en rupture.... « Rien ne s'est développé en moi que sous un regard et une influence de femme ». Il parle aussi « d'Eternel Féminin »...

Sa formation ignatienne l'a sans aucun doute aussi marqué. Elle a développé chez lui « l'amour de Dieu en toutes choses », la conviction d'un « Dieu présent et agissant en toutes choses » ainsi que l'importance que « les réalités terrestres sont adorables, les énergies qui poussent le monde vers son accomplissement ont leur principe et leur terme dans le Christ en qui chacun reconnaît la clé de l'histoire et de l 'évolution ».... Son conseiller spirituel, le Père Paul Troussard et son supérieur le Père de Grandmaison l'encouragent tous deux à poursuivre son cheminement scientifique parallèlement à sa vocation. Enfin, son ordre l'entraîne, grâce au travail de mémoire et de méditation à mieux répondre aux missions grâce à l'intelligence mise au service du discernement...

Homme d'action et de relations et curieux de tout ce qui l'entoure, Pierre Teilhard de Chardin s'est imprégné des pays où il a séjourné : en Extrême-Orient notamment, où il a été confronté au taoïsme et au bouddhisme (avec le Père Schramm) mais aussi à la philosophie chinoise avec Hu-Slih. Il y a perçu le sens du collectif, une certaine idée du panthéisme mais aussi, en réaction, a approfondi sa vision du personnel. Aux USA aux cours de ses contacts avec les universités nord-américaines, il y a apprécié les progrès scientifiques et technologiques, le pragmatisme, l'objectivité et le goût du positif des personnes côtoyées. Sa correspondance témoigne des très nombreux contacts et échanges qu'il a noués au cours de son existence dans tous les milieux et professions...

Tout comme Teilhard, A. Dante (1265-1331) insiste sur la connaissance du réel par l'utilisation des sens : la vue et le toucher. Nos deux auvergnats , B. Pascal (1623-62) et Pierre Teilhard de Chardin, adoptent dans tous deux une réflexion de type scientifique à deux siècles et demi d'écart dans un contexte sensiblement proche : B. Pascal est confronté au bouleversement des découvertes de Galilée et de Copernic : la terre, et l'homme par conséquent, ne sont plus au centre de l'univers, « le silence étendu de ces espaces infinis m'effraie, l'homme au milieu entre rien et tout ». Teilhard est, lui , confronté aux découvertes de C. Darwin et celles de S. Freud : l'homme est simplement une espèce animale parmi d'autres par la suite d'une sélection liée à des mutations liées au hasard ou au choix sexuel de plus, il n'est plus au centre de lui même, son inconscient lui échappe... Lorsque Teilhard suit sa formation en Angleterre, ses lectures lui font apprécier particulièrement H. Benson (1871-1914) pour son approche du réel mais évoquant déjà la perspective d'un nouvel univers sorti de l'ancien. On retrouve à la même époque chez A-N. Whitehead, mathématicien et philosophe américain (1861-1947), l'idée de l'homme enraciné dans des processus physiques qui le portent au delà de lui même. Pour A-N. Whitehead, il faut d'abord comprendre l'univers pour bien espérer ! Il parle de « grande expérience aventureuse à entretenir ». Teilhard et lui s'accordent sur la nécessité d'inclure le cosmos dans la réflexion. B. Pascal et A-N. Whitehead adoptent comme Teilhard une démarche d'ordre scientifique pour analyser le réel mais sont convaincus avec lui que la raison seule est insuffisante car elle sert avant tout à comprendre et classer alors que seul l'amour donne sens et direction et permet la connaissance humaine... Teilhard est également conforté par son approche scientifique et logique grâce à ses lectures de J-H. Newman et d' H. Bergson, durant ses études en Angleterre et pendant la I° guerre mondiale : il n'y pas de divorce entre technique et mystique pour H. Bergson alors que J-H. Newman parle de raisonner, travailler et développer la Foi par l'intelligence et ailleurs « d'un même amour de Dieu et du monde », il n'y pas pour lui, non plus, d'antagonisme entre Foi et raison. Comme Teilhard, J-H. Newman se montre préoccupé de réconcilier Dieu avec le monde moderne....

Pierre Teilhard de Chardin connait les travaux de J-B Lamarck et après lui ceux de C. Darwin. Mais pour lui, l'évolution ne peut entièrement s'expliquer par le jeu au hasard de mutations/sélection en faveur du plus apte à se reproduire, il écrit : « Ce qui surprend, à la lecture de ces diverses anticipations d'avenir (les oeuvres d'Eddington, Huxley, Darwin), c'est l'absence de tout principe ferme à la base des conjonctures proposées : des tâtonnements au hasard dans le Futur plutôt que de sérieuses extrapolations» (L' Apparition de l'homme, p 338). Sa pensée, en fait, se situe en faveur d'une évolution dirigée vers le plus, après des tâtonnements, un hasard préférentiel, une orthogenèse, plus proche des positions de J-B. Lamarck. Ce dernier décrit une adaptation des espèces à leur milieu, influencées par le climat et l'environnement avec une héritabilité des caractères acquis selon un plan « divin ». Pour Teilhard, Dieu anime et biaise le hasard « Dieu fait que les choses se fassent ». Cette position évoque une dynamique d'entéléchie où la réalité n'a pas encore atteint son état de perfectionnement mais possède en soi le principe actif pour sa réalisation ( c'est à dire l'être en acte plutôt que l'être achevé d'Aristote)...

Dans la suite de Saint Paul, Saint Jean et des Pères de l' Eglise, sainte Hildegarde de Bingen (1098-1179) a sans doute été une des premières à parler de création phénomène continu, elle parle, en effet, de forces et de luttes dans le processus évolutif de l'univers... (rapporté par le Père P Dumoulin). G-W-F. Hegel, philosophe du mouvement, que Teilhard semble avoir lu, distingue matière, esprit, homme et Dieu et y voit le développement et le déploiement de la réalité en mouvement vers l'accomplissement. Comme chez Teilhard , on y perçoit un mouvement de spiritualisation de la totalité mais alors que chez G-W-F. Hegel le raisonnement est avant tout une logique philosophique, Teilhard s'appuie, lui, sur la réalité historique et une démarche scientifique. Ils sont tous deux d'accord pour accorder au christianisme le rôle de clef de voûte. Dieu y est vu comme plénitude et accomplissement. G-W-F. Hegel est également un idéaliste, il pense le réel mais avec une aspiration progressive de l'Esprit : le monde est esprit et s'accomplit dans le cadre de la raison universelle... La démarche d'évolution spiritualisante est également présente chez A-N. Whitehead : « La science a suggéré une cosmologie. Et suggérer une cosmologie, c'est suggérer une religion. » (Religion in the making, Process and Reality); pour lui, le cosmos est le théâtre de l'action de Dieu, matrice de la complexité émergente, il aide à comprendre le monde, le salut concerne l'univers entier. Pour A-N. Whitehead et Teilhard, il existe un principe transcendant de créativité, Dieu assimile le monde... De son côté, J-H. Newman affirme aussi qu'il n'y pas d'antagonisme entre évolution et foi de même le dogme évolue au service de la vie spirituelle. H. Bergson (1859-1951), que Teilhard a beaucoup lu, est un exemple stimulant pour lui. Il développe également l'idée d'un monde en émergence, d'une création qui se poursuit dans la durée et qui monte vers l'esprit, ce thème est bien exposé dans « L' Evolution créatrice » :
« Tous sont convergents puisque Dieu en fait l'unité. ». C. Cuénot, biographe de Teilhard, estime qu' H. Bergson a été un catalyseur de la pensée de Teilhard.

Dans ce processus évolutif spiritualisant entrevu, la place de l'homme est centrale. En développant sa pensée, Teilhard réagit aussi à la conception d'un monde vu comme absurde, violent sans amour, sans valeur évoqué dans la pensée existentialiste de son époque, il prône lui au contraire un effort constant pour résoudre les tensions sociales et culturelles. Certains évoquent chez lui « un existentialisme chrétien ». Un certain nombre de penseurs ont placé l'homme au centre de leur réflexion avec un positionnement proche de celui de Pierre Teilhard de Chardin. Déjà Epicthète, considérait l'homme pensant comme point de départ de l'univers... Sainte Hildegarde de Bingen questionne sur la place de l'homme dans l'univers. A. Dante approfondit la notion de personne supérieure à l'individu. Chez B. Pascal, la réflexion sur la place de l'homme est approfondie dans sa solitude et sa complexité, il insiste sur le fait que l'homme reste au centre de l'univers par sa pensée : « Par l'espace, l'univers me comprend et m'engloutit comme un point, par la pensée je le comprends ». Comme chez Teilhard, l'homme évoqué par B. Pascal est encore en construction mais au « roseau pensant », noyé dans l'infiniment grand de l'univers, qu'il décrit, Pierre Teilhard de Chardin offre une perspective plus élargie. Chez E. Kant (1724-1804), l'homme a une place particulière, il est libre et raisonnable et pour lui rien ne se fait au hasard, son évolution n'est pas terminée pour atteindre la plénitude de son développement, tournée vers l'immortalité et l'achèvement (Idée d'une histoire universelle du point de vue cosmopolitique, p 72-3). L'époque de Teilhard est une époque de questionnement sur le concept de l'individu, la personne ou encore l'être avec une échelle de valeur parfois différente (J.Huxley, H. Bergson, E. Mounier et M. Blondel). J. Huxley partage avec Teilhard la conception de l'homme, être unique : « L'homme découvre qu'il n'est autre que l'évolution devenu consciente d'elle même.». H. Bergson développe une philosophie de la durée et de l'évolution au service de l'humanisation, l'homme occupant une place privilégiée. Avec E. Mounier (1905-50), fondateur du personnalisme ou encore du « socialisme humaniste », que Teilhard a rencontré et avec qui il a correspondu, il partage la foi en un homme en devenir dans un monde en marche. L'homme d' E. Mounier est un être incarné, spirituel, responsable, créateur, posant des actes libres. E. Mounier a approfondi les liens avec le monde matériel et la société. Pour lui, la personne est au dessus de l'individu, il réagit vivement à l'aliénation de la partie spirituelle de l'individu. Bien que sa pensée ait plusieurs points communs avec Teilhard sa vision de la socialisation est différente de celle de Teilhard qui voit davantage une « socialisation de communion ». M. Blondel (1861-1949), philosophe français, développe également une personne en cours de réalisation, il passe du sujet individu au respect de la personne puis à l'être (inachevé). Il a rencontré et correspondu avec Teilhard. Sa pensée a des points communs avec celle de Teilhard : d'accord avec E. Mounier, il considère que la personne est en train de se faire. Il insiste sur la nécessité de « sortir de son moi », de ne pas s'enfoncer dans son moi égoïste, la personne est toujours amenée à se dépasser. M. Blondel est le « philosophe de l'inachevé et de la relation
». M-J. Coutagne qualifie les pensées « d' E. Mounier ,d'optimisme tragique, celle de M. Blondel, de personnalisme difficile et celle de P Teilhard de Chardin, d'optimisme dramatique ! »

Sa pensée définie, l'homme est ainsi amené à agir, parfois dans l'effort, son énergie est puisée dans l'amour avec pour but l'absolu.
B. Pascal, dans l'esprit de Teilhard, précise « Ce n'est pas au niveau des corps que se situe notre grandeur », « Toute notre dignité consiste dans la pensée » (Pensée 347) et encore « Par la pensée, je comprends l'univers ». Pour lui, l'homme est au centre de l'univers par la pensée. H. Bergson, développe une idée chère à Teilhard la notion de conscience présente chez tout être vivant que Teilhard va aussi appliquer au monde inanimé. Pour lui, la conscience est le moteur de l'évolution. M. Blondel , comme Teilhard, évoque l'intériorité, le dedans des êtres, il accorde à la matière un rôle métaphysique qui ne lui apparait pas inerte mais docile à l'action de l'esprit, il évoque comme Teilhard une communion par la matière... Bien avant, G-W. Leibniz (1646-1716) évoquait le concept continu de la matière porteuse d'énergie interne qui la meut et lui imprime son propre mouvement, sa propre auto-organisation ou information ! Plus proche de nous, P. Florenski (1882-1937), mathématicien russe et théologien orthodoxe, dans sa tradition religieuse, et à la manière de Teilhard, parle d'une incarnation qui divinise et transforme le monde ainsi que d'un « ensemble unique matière-esprit » en relation avec le Tout... A partir de sa pensée, l'homme agit... Déjà, Sainte Hildegarde voyait dans le mystère de la Sainte Trinité : la Vie, l' Agir, l' Energie et la Vigueur. J-H. Newman, constate qu'il faut croire pour déboucher sur une action et l'engagement personnel. H. Bergson note que les grands mystiques chrétiens sont des hommes et des femmes d'action (Les deux sources de la morale et de la religion). M. Blondel, « philosophe de l'action », partage une signification de l'action insérée dans la réalité corporelle et matérielle avec Dieu comme condition « de notre goût à agir » et consistance « des produits de notre action ». Il souligne la nécessité d'une action de dépassement ayant une valeur énergétique d'évolution de la personne et nous reliant dans notre singularité au créateur. Pour A-N. Whitehead, la compréhension de l'univers permet d'agir de façon responsable. Cette action est valorisée : B. Pascal donne une signification religieuse : tout effort intellectuel de réflexion a une action divinisante et rapproche de Dieu. Il précède ainsi Teilhard qui écrit dans « Genèse d'une Pensée » : « faire de soi un instrument très pur et très souple de son action » (p 328). J-H. Newman parle aussi de divinisation des activités.
L'effort est nécessairement associé à l'action chez plusieurs d'entre eux : E. Kant relève la nécessité d'effort pour atteindre le but; H-G. Wells, écrivain et philosophe anglais, parle d'une mystique de l'effort et l'avènement d'une super-humanité; M. Blondel est attaché à l'effort humain; A N Whitehead estime que nos efforts ont une répercussion durable.
Comme Teilhard qui voit dans l'amour une énergie spirituelle, d'autres penseurs s'expriment de la même façon : Sainte Hildegarde : « Dieu est énergie », A. Dante voit dans l'amour le moteur de l'univers. B. Pascal, JH. Newman et H. Bergson parlent d'énergie spirituelle. Chez B. Pascal, il s'agit d'énergie spirituelle, celle du 3° ordre celui de la charité... E. Mounier écrit : « Pour la personne, être c'est aimer ». A. Schweitzer (1875-1965), inquiet comme Teilhard de l'avenir de l'humanité, voyait dans l'approfondissement d'une éthique d'amour et de compassion personnelle et générale une possibilité de restaurer la civilisation.
Cette démarche synthétique à la manière aristotélicienne « homme, la mesure de toute chose » doit permettre d'atteindre un absolu, une unité, un Tout, la Vérité telle que l'évoquaient déjà les philosophes antiques qui parlaient d' « une âme du monde », « La pensée tire le monde » (Platon, les stoïciens). Déjà au Moyen Age, maître Eckhart (1260-1327) souligne l'interdépendance de toute chose. B. Pascal poursuit comme Teilhard cette démarche vers l'absolu. Ce thème est aussi développé par F. Bacon (1561-1626), philosophe anglais, précurseur de la science expérimentale, il exprime un lien inséparable entre l'homme et l'univers ainsi qu'une vision holistique de l'univers, rassemblant une vaste chaîne d'êtres animés et inanimés; la nature et l'homme ne peuvent être séparés... G-W-F. Hegel parle lui d'une totalité réelle en développement. Chez G-W-F. Hegel, la totalité est plutôt contemplée et fermée, alors que chez Teilhard, elle reste ouverte sur l'action fondée sur la liberté. La pensée de B. Spinoza (1632-77) a également des accents teilhardiens « A l'origine, donc, il y avait deux pôles de l'être, Dieu et la multitude. Et Dieu, cependant, était bien seul, puisque la multitude souverainement dissociée n'existait pas » (Lettre contre la multitude, p 2-3)... Le croyant avec Teilhard va accorder une place centrale au Christ récapitulateur de l'homme et de l'univers (Sainte Hildegarde, B. Pascal, J-H. Newman).

Quelles orientations pour nos actions aujourd'hui à partir de la pensée de Pierre Teilhard de Chardin ?
Nous excluons de nos propos les conséquences morales qui feraient à elles seules un trop vaste développement. Naturellement, la pensée de Teilhard va inciter à favoriser tout ce qui unit spécialement dans le domaine de l'éducation de la recherche et de l'action socio-politique. Notre action doit, pour Teilhard, inclure une dimension universelle : « Nous devons agir de telle façon, parce que nos destinées individuelles relèvent d'une destinée universelle » (L'énergie humaine, p 25-57).

Nous avons vu que la démarche de Teilhard s'insérait dans une époque marquée par des bouleversements. La fin du XX° et le début du XXI° siècle ne sont pas moins des périodes de crise :
 -crise écologique avec aussi l'épuisement des ressources énergétiques qui s'est aggravée,
 à nouveau, crise financière et économique avec augmentation du chômage dans les pays dits développés, écarts de rémunération grandissants, toute puissance de la finance, mondialisation jugée comme inquiétante,
 -crise politique institutionnelle dans de nombreux pays malgré l'effondrement des pays sous régime communiste, difficultés de l'Union européenne,
 -crise morale et recherche du sens,
Teilhard souligne « l'importance et la dignité de tout ce qui touche à l'éducation de l'Humanité » (L'avenir de l'homme, p 45). Sa vision de l'éducation est originale : « L'éducation n'est pas un 'sous phénomène' mais elle fait partie intégrante de l'hérédité biologique » (L'avenir de l'homme, p 47) puis : « Les derniers venus parmi les hommes se sont retrouvés en possession d'un héritage accru de santé et de science, c'est à dire en face d'un choix plus conscient » (La vision du passé, p 107). Ce constat prend actuellement un relief particulier car les découvertes récentes de la biologie moléculaire en génétique montrent que nos comportements peuvent modifier notre génome et se transmettre à notre descendance par épigénétique, c'est à dire l'influence qu'a l'environnement sur notre patrimoine génétique. De même, des travaux récents en neurophysiologie relèvent la plasticité de notre cerveau en fonction d'activités choisies. On pourrait donc s'acheminer vers l' « apparition d'une mémoire collective où s'accumule par expériences accumulées et se transmet par éducation une hérédité générale » (L'avenir de l'Homme, p 167).
La recherche et la démarche intellectuelle sont mises en exergue : « pour percer toutes les limites en avant quelles qu'elles soient » (La place de l'homme dans la nature, p 145). La connaissance qui s'accroît est naturellement essentielle au progrès : « Au sein du magma pensant a récemment surgi une nouvelle substance, un nouvel élément, non encore catalogué mais d'une importance suprême: l'homo progressius(...) l'homme pour qui l'avenir terrestre compte plus que le présent (…) facilement reconnaissable : savants, penseurs, aviateurs...etc, tous ceux que possède le Démon (ou l'Ange) de la recherche » (L'avenir de l'homme, p 173). Teilhard ne donne aucune limite à la recherche ce qui pourrait paraître éthiquement contestable mais il insiste heureusement sur la nécessité que parallèlement les progrès scientifiques s'accompagnent d'un progrès moral : « La synthèse scientifique de l'homme (si l'on peut dire) se prolonge nécessairement en progrès moral », « Plus nous avancerons, par les chemins de la matière, vers le perfectionnement de notre organisme, plus il faudra (…) qu'elle s'achève dans les fibres de notre conscience, par la domination de l'esprit sur la chair, par l'harmonisation et la sublimation des passions » (Science et Christ, p 59). Il conclut : « Il y a moins de différence qu'on le croit communément entre Recherche et Adoration ».

Au niveau socio-politique, Teilhard plaide donc pour davantage d'entraide et de solidarité, « Notre espérance ne sera opérante que si elle s'exprime par plus de cohésion et de solidarité humaine » (L'avenir de l'homme, p 96-7). L'expérience d'amitiés féminines l'ont persuadé qu'une société où les deux sexes jouiraient des mêmes droits gagnerait en richesse humaine.
Il découle de sa pensée, un certain nombre de positionnements politiques :
 -un refus de l'individualisme au profit d'une socialisation,
 -une critique des totalitarismes au profit d'une prise de conscience de la personne.

Il parle de la démocratie en terme de « socialisme mou », il y voit en effet une certaine exacerbation de l'individualisme sans assez de considération collective ! Il se rapproche ainsi de la pensée de Platon (La république, 105). Reprenant, la devise républicaine et parlant de la liberté, il admet son rôle fondamental mais il pose la question de son utilisation à visée individuelle, égoïste ? Concernant l'égalité, qui revêt trop pour lui l'idée d'uniformité, il aurait préféré complémentarité... Quant à fraternité, il s'agit pour lui d'une valeur chrétienne. Fréquentant des personnalités ayant des responsabilités dans le parti communiste et suite à son séjour en Chine déchirée par les affrontements, il reconnaît dans le communisme une passion de l'universel et un sens de l'avenir mais sa tendance matérialiste va à l'encontre de l'épanouissement de la personne : « La Matière a voilé l'Esprit', il n'y a plus de métamorphose spirituelle de l'univers ». Dans une lettre à un ami paléontologue H. Begouën, il parle de « christianiser le marxisme » ! Concernant le fascisme, il y voit une dimension collective mais cette pensée préfère le « racial à l'humain », elle confond fin et infini, elle entraîne une forme brutale de socialisation et l'individu est également écrasé par le groupe.

Il est davantage attiré par les débuts des organismes internationaux auxquels il a collaboré parfois directement par ses textes pour l'UNESCO en 1947 et 1949, parfois de façon indirecte via ses relations avec le Père de Breuvery et la constitution de l'ONU entre 1950 et 1955; il s'est notamment penché sur la question des ressources énergétiques de la planète avec une vue prospective, comme il en avait l'habitude, proposant de ne plus utiliser les ressources énergétiques de la planète, ce qu'il considérait comme primitif mais plutôt celles du soleil et du cosmos ! Pour Teilhard, « L'âge des nations est passé. La tache pour nous, maintenant, si nous ne voulons pas périr, , est de secouer nos anciens préjugés, et de construire la terre ». C'est cette devise qui est inscrite sur le fronton de l'Université Georgetown à Washington....

Pierre Teilhard de Chardin a écrit : « Je serai compris lorsque j'aurai été dépassé ». Cette prédiction , nous le verrons, est en cours de se vérifier car une grande partie des constats et des intuitions de Teilhard sont en cours d'évaluation voire de confirmation notamment à la lumière des progrès récents plus spécialement dans le domaine des nouvelles physiques et de la biologie (génétique et neurosciences) qui deviennent compatibles avec sa pensée.
La question du sens fait toujours débat chez les scientifiques mais, de plus en plus, certains s'éloignent d'une prise de position purement positiviste. Nous verrons aussi qu'un bon nombre de penseurs dans différents domaines (biologie, paléontologie, physique, philosophie, sociologie, lettres...) rejoignent voire nuancent ou enrichissent sa pensée au niveau :
 -de la constitution de la noosphère, de ses mécanismes (loi de complexité-consciente, union différenciante, esprit-matière) et des conditions de sa réalisation (aspects politiques et écologiques notamment),
 -du mouvement de spiritualisation qui semble l'habiter,
 -de l'aboutissement en Dieu.

Pour A. Einstein , « La seule chose qui soit compréhensible, est que le monde soit intelligible ». Les vues de Teilhard au niveau évolutif sont partagées par : Y. Coppens, paléontologue, pour qui « L'évolution spécialement est trop bien faîte pour être le fruit du hasard », ailleurs « L'histoire de notre univers a donc un sens, une direction et en même temps du sens »; F. Mantovani, Pr à l'Université de Modène, relève « une formation de l'univers à partir d'un enchaînement d'événements fort improbables »; enfin, Trinh Xuan Tranh, astrophysicien à Princeton et de confession bouddhiste admet que « pour l'univers, compte tenu de ses paramètres précis, le hasard est impossible ».... Si E. Morin pose également la question du sens, c'est pour constater l'impasse de notre existence et de la planète vouée à l'entropie, d'où comme J. Monod, son pessimisme et sa désespérance.
E. Morin constate, comme J-M. Pelt, pharmacien-biologiste et A. Dambricourt-Malassé, paléontologue, une montée de complexité-conscience et une « auto-organisation »de la matière. Y. Coppens en 2005 s'exprime de la façon suivante : « La matière de l'Univers se complique et s'organise dès qu'elle existe, encore davantage lorsqu'elle devient vivante dès quatre milliards d'années (…), dès que son système nerveux le lui permet il y a trois millions d'années sur la Terre. ». Il complète, toujours très proche de la pensée de Teilhard : « Nous aurons quelque chance d'aller vers une forme plus compliquée et mieux organisée de matière pensante que je nomme volontiers Surhumaine ou Superhumaine ». J. Koralewski, astrophysicien, écrit quant à lui dans « Complexification et évolution de l'Univers : Au lieu de laisser le hasard maître du jeu, je postule quant à moi que la complexification serait en quelque sorte une boussole menant l'Univers vers un stade où l'ultime potentialité de la matière soumise aux lois de la physique s'exprime et se matérialise. En particulier, je trouve qu'il y a là une possibilité de donner un sens chrétien au monde ». C. de Duve, prix Nobel de médecine, relève que « l'univers a en lui même une spontanéité créatrice qui se développe et s'accroît avec la montée de complexité des psychismes ». Cette montée de complexité nécessairement s'accompagne de tâtonnements, comme l'avait pressenti Teilhard. Cette constatation est aussi notée par B. Latour, philosophe et sociologue; elle est également pour lui à favoriser...

Un grand nombre de penseurs s'accordent sur un resserrement des liens d'union dans l'humanité à la source de la socialisation. Pour J. Rostand, biologiste et académicien, il s'agit avant tout d'un phénomène naturel quasi biologique : « Sans doute, la vie est elle assimilation, capture mais elle est aussi génération, élan vers autrui », il complète : « Le besoin de s'unir(...) se manifeste dès les prémices de la vie organique : chez les infusoires, chez les microbes, peut être même chez les virus. » (Ce que je crois, p 78). A. Gridzingue, sociologue, y voit une propriété de l'être humain : « L'individu est intrinsèquement altruiste (…). Ce trait est avantageux du point de vue de l'évolution. Des travaux pluridisciplinaires, mêlant économie, psychologie expérimentale, théorie des jeux, anthropologie et biologie, dessinent une nouvelle conception du développement, pour qui toutes les sociétés sont fondées sur des comportements coopératifs ». Il est ajouté, en parlant des grands groupes sociaux : « Les groupes qui transmettent une culture de réciprocité s'adaptent mieux que les autres, car il savent mieux coopérer », (La permanence du lien social, Le Monde, 22 02 2008). J. Attali, dans « Une brève histoire de l'avenir, p 366 », évoque, à l'avenir, une intelligence collective pour les entreprises industrielles et parle d'économie relationnelle, favorisée par les nouvelle technologies de l'information et de la communication.... J. de Rosnay, scientifique, écrit dans « Les scénarios du futur, p 229 : Mon approche se fonde sur une co-évolution de l'homme et de la société, une évolution anthropo-technico-sociétale. La transformation de l'homme me paraît inséparable de son intégration dans la société qui elle même, le transforme en retour » mais aussi, « L'évolution technologique est capable d'une plus grande accélération que l'évolution biologique. La biosphère a évolué au cours de milliards d'années, la technosphère en quelques dizaines de siècles » (p 29); il complète son propos en précisant le terme de cybersphère guère éloigné du mot noosphère. La notion d'unité sociale se précise ainsi de plus en plus, A. Jacquard , philosophe, déclare « Un véritable surhomme est réalisé, non pas un être manifestant à titre individuel plus de force ou intelligence , mais un être multiple, une communauté. ». De même, G. Wackerman, écrivain, dans le même esprit écrit : « Une mondialisation d'un type nouveau, impliquant une démarche conjuguée ayant pour finalité une mutation profonde des pratiques sociétales et un changement corrélatif des rapports avec l'espace. ». A. de Saint Exupéry (1900-44), dans un genre plus littéraire et poétique, rend compte, convaincu d'un bonheur possible, de la construction de la terre future tendue vers l'unité humaine, fondée sur la solidarité, la responsabilité dans la liberté et le bannissement de tout individualisme : « être homme, c'est sentir en posant son pied que l'on contribue à bâtir le monde » (Terre des hommes).
Les réflexions d' H. Reeves, J. de Rosnay & Y. Coppens dans leur ouvrage collectif « La plus belle histoire du monde » confirme cette direction « Nous sommes en train d'inventer une nouvelle forme de vie : un macro-organisme planétaire qui englobe le monde vivant et les productions humaines, qui évolue, lui aussi et dont nous sommes les cellules » mais elle apporte une dimension supplémentaire dans le sens non pas d'une dissolution dans un ensemble mais d'une union différenciante : « Quand les cellules se mettent en société, elles acquièrent à une individualité plus grande encore que si elles sont isolées. L'étape de macro-organisation comporte, c'est vrai, un risque d'homogénéisation planétaire, mais aussi des germes de diversification. Plus la planète se globalise, plus elle se différencie » ( p 155). J-M. Pelt, insiste que ce qui fait fonctionner le monde du vivant c'est la complémentarité et la coopération des êtres qui le composent : « Les forces d'union qui régissent la nature ne se basent pas sur la loi du plus fort mais sur la loi du grand nombre le mieux organisé a besoin également du plus faible » (Au fond de mon jardin, p 276). G. Nicola, biologiste et journaliste, ajoute : « L'évolution n'est pas la logique du plus fort du moment, mais un jeu permanent d'adaptation et de relation entre individus et espèces qui devient basique pour la survie de la biosphère ». J-F. Dortier, primatologue, est sur la même longueur d'onde lorsqu'il écrit dans la revue « Sciences Humaines » de janvier 2010 : « Le néo-darwinisme qui a prévalu au XX° siècle, a mis au centre du mécanisme de l'évolution (…) la compétition entre individus et espèces. Or, les très nombreuses études sur les fondements de la morale et de la sociabilité mettent aujourd'hui en avant le rôle fondamental de la coopération de groupe, de l'entraide et de la synthèse entre espèces, comme l'un des moteurs de l'évolution ». A. de Saint Exupéry, le dit d'une autre façon : « Si tu diffères de moi, loin de me léser, tu m'augmentes» (Lettre à un otage) ! La tradition chrétienne va également dans cette direction, Mgr J-C. Descubes, archevêque de Rouen, dans sa préface à l'encyclique « L'amour dans la vérité » de Benoît XVI souligne « l'explosion de l'interdépendance planétaire » (p 50) et parle « du projet de Dieu qui souhaite une plus grande unité de l'humanité ».

Comment en pratique peut se réaliser cette noosphère ? La connaissance des enjeux est primordiale, associée au discernement, à la volonté d'agir dans l'effort parfois, dans une perspective d'amour où l'homme soit considéré à sa juste valeur. De bonnes conditions politiques et environnementales sont essentielles. Les nouveaux média vont également avoir un rôle important.
Comme Teilhard, Benoît XVI précise le chemin : « Le faire sans savoir est aveugle et le savoir sans amour stérile L» (L'amour dans la vérité, p 45) mais il complète « Il y a l'amour riche d'intelligence et l'intelligence pleine d'amour ( p 46). On conçoit aussi que ce type d'évolution soit soumis à des impératifs notamment celui d'une anthropologie que partagent d'ailleurs E. Morin et J. Monod. Mgr J-C. Descubes dans la préface à l'encyclique de Benoît XVI donne la signification chrétienne de l'homme : « Parole de Dieu et sur Dieu, elle est inséparablement parole sur l'homme et pour l'homme» puis Benoît XVI, lui même insiste sur la dimension particulière de l'homme dans son encyclique « L'amour dans vérité, p 21 & 25), « La vocation du progrès pousse les hommes à « faire, connaître et avoir plus, pour être plus », « L'Homme est constitutivement tendu vers 'l'être davantage' » puis il rappelle la valeur inconditionnelle de la personne humaine. Il s'agit en quelque sorte d'un programme que ne renierait pas Teilhard!... Ces liens plus étroits ne se conçoivent que confortés par l'Amour, ainsi R. Aron, philosophe et écrivain : « L'homme ne donne pas son âme à une humanité abstraite, à un parti tyrannique, à une scholastique absurde, parce qu'il aime des personnes, participe à des communautés vivantes » (Marxismes imaginaires, p 121). A. Camus, écrivain et philosophe, admet cette nécessité : « La révolte ne peut se passer d'un étrange amour » (L'homme révolté, p 378). J. Rostand, y retrouve des racines propres à l'être humain; « L'Amour n'est pas moins primitif, pas moins fondamental que l'égoïsme » (Ce que je crois, p 78), il ajoute : « Si féroce que se montre si souvent l'animal humain, il n'en est pas moins un animal social, un animal qui a besoin d'aimer, il s'identifie à un semblable, qui ne peut trouver son contentement en solitude ». P-A. Sorokin, sociologue à l'Université d' Harvard, évoque dans cet amour d'union altruiste l'atmosphère des écrivains russes notamment Dostoïevski, il compare également l'amour à un forme d'énergie comme la lumière, la chaleur ou l'électricité ! Benoît XVI dans son encyclique met en exergue : « amour-charité-forces extraordinaires » puis le Pape François poursuit : « La Compagnie de Jésus doit donc aujourd'hui, plus que jamais être contemplative dans l'action ...Cet amour nous entraîne donc à agir de façon parfois apparemment banale comme le soulignait Teilhard, A. de Saint Exupéry partage cet avis « Les nécessités qu' impose un métier transforment et enrichissent le monde ». Pour A. Camus, « la vraie générosité envers l'avenir consiste à tout donner au présent » (L'homme révolté, p 378). La notion d'effort n'est pas absente y compris dans les écrits d'A. de Saint Exupéry. Cette action pourra se déployer dans les domaines de l'éducation, de la recherche, de la politique et de l'environnement :
 pour Benoît XVI, « Un meilleur accès à l'éducation » est gage de solidarité et condition essentielle de coopération (L'amour dans la vérité, p 103),
 pour Y. Coppens, dans le domaine de la recherche : « surveillons les activités de la Science, soyons vigilants mais n'ayons jamais peur d'elle » (2005),
 La politique est à la fois condition et outil actif de cette noosphère, elle ne doit pas s'égarer dans des impasses comme le note A. Koestler, écrivain, à propos du communisme et que Teilhard avait également relevé, « l'individu-rouage d'une horloge remontée pour l'éternité et que rien ne pouvait arrêter ou influencer, était placé sous le signe de la fatalité économique » plus loin, il note « La définition de l'individu était une multitude d'un million, divisée par un million » (Le zéro et l'infini, p 284); Benoît XVI dénonce la logique purement marchande et relève d'autres formes possibles de développement économique (L' amour dans la vérité, p 53- 71), il met en garde, lui, contre le libéralisme financier. L. Senghor, ancien président du Sénégal, reconnaît à Teilhard le réalisme de sa pensée en matière d'environnement, de mondialisation et de vision des civilisations , il considère aussi que Teilhard a complété l'analyse socialiste de K Marx en lui apportant un néohumanisme qu'il essayera plus tard d'appliquer pour gouverner son pays. J Stiglitz, ex-vice président de la Banque Mondiale et prix Nobel d'économie, « constate que la mondialisation économique est en avance sur celle politique », il brosse ensuite les conditions d'une organisation de la communauté internationale (Un autre monde, p 393). Prenant le relais du Pape Jean XXXIII dans son encyclique de 1963 « Pacem in Terris », Benoît XVI souhaite lui aussi la création d'une Autorité Publique à compétence universelle, ce souhait est relayé par M. Camdessus, ancien expert et président du FMI, mandaté en 2001 par la commission épiscopale des évêques de la communauté européenne pour réfléchir à la constitution d'un groupe de gouvernance globale à vocation mondiale, « La gouvernance mondiale, notre responsabilité pour faire de la mondialisation une opportunité pour tous »... Un début de réalisation est donc en cours avec le G20 rassemblant les chefs d'état et de gouvernement des principaux pays développés et avancés.... Dans « l'amour dans la vérité », afin d' « orienter la mondialisation de l'humanité en termes de relationnalité, de communion et de partage » (p 71), Benoît XVI souhaite que l'ONU se dote d'une architecture économique et financière avec autorité sur la politique mondiale, sur les questions économiques, pour la paix, pour les questions alimentaires et les flux migratoires mais gouvernée sur le principe de subsidiarité...
 la question écologique est primordiale si l'on souhaite que l'histoire humaine se poursuive, « Sommes nous en mesure de coexister avec notre propre puissance ? Si la réponse c'est non, l'évolution continuera sans nous ». J. de Rosnay, appuie ce challenge : « En tant qu'objet et sujet de la révolution biologique, l'homme tient entre ses mains l'avenir de l'espèce humaine. (…) Une des mille façons de prédire (notre avenir) est d'en avoir envie, c'est encore d'inventer solidairement cet avenir incertain» (Les scénarios du futur, p 237) (H. Reeves, J. de Rosnay et Y. Coppens). J. de Rosnay en trace les grandes lignes : « Il convient de changer l'organisation sociale ainsi que les mentalités et de modifier les pratiques individuelle de transport, de consommation, d'énergie, de biens et de services. Chacun doit se mobiliser à son niveau : citoyens, ONG, pouvoirs publics, entreprises. Seul, l'écocivisme au quotidien, multiplié par des millions d'individus, et associé à une modification du système de production, pourra avoir un impact sur l'écosystème planétaire. C'est certainement l'un des choix collectifs les plus importants que l'humanité aura à assumer... » (Les scénarios du futur, p 111). Benoît XVI, le « pape vert », parle dans son encyclique d'alliance avec la nature, de sauvegarde de l'environnement, de développement 'durable' ou 'soutenable', du lien entre l'homme et la nature, du capital à transmettre aux générations futures, « La nature est l'expression d'un dessein d'amour et de vérité. Elle nous précède et Dieu nous l'a donnée comme milieu de vie. Elle nous parle du Créateur » (p 83), «Quand l''écologie humaine' est respectée dans la société, l'écologie proprement dite en tire avantage », il replace la technologie dans son contexte « La technique s'inscrit donc dans la mission de cultiver et de garder la terre » (p 117), il faut se méfier de la « fascination de la technique » et du recul moral (p 118).
Les nouveaux médias ont une action amplificatrice des tendances observées, elle deviennent la trame d'une réflexion qui s'accélère. Y. Coppens souligne en 2005, « quant aux développements extravagants de nos communications (…) ils doivent évidemment une nouvelle fraîcheur au concept visionnaire de noosphère, l'immense machine à penser ». J. Attali partage cette opinion mais c'est surtout J. de Rosnay qui détaille : « On peut s'attendre à ce que l'internet du futur et ses outils d'inter-relation créative, liés à l'émergence d'une forme d'intelligence collaborative, voient se manifester (…) les innovations déterminantes pour l'avenir de nos sociétés. On est ainsi à l'aube de ce nouveau contre pouvoir fondé sur l'intelligence connective. Il devient nécessaire de réinventer une cyberdémocratie » (Les scénarios du futur, p 104).
Quelle direction à cette socialisation de l'avenir ?
Parallèlement à cette réflexion. On reste interpellé par les développements récents en sciences qui vont dans le sens de l'intuition de Teilhard et de son 'esprit-matière'... Déjà, J. Rostand écrivait dans « Ce que je crois », « Je serai fortement tenté d'admettre une continuité entre la matière inerte et la matière vivante. Nous voyons que, dans l'évolution du globe l'inanimé a dû précéder l'animé. A cet égard, on ne saurait nier que la découverte des virus, protéines a notablement réduit l'intervalle entre le monde moléculaire et le monde vital » ( p 41); à cet égard, le prion, agent infectant sous forme de protéine, sans doute le virus dont parle J Rostand, est un jalon supplémentaire de l'évolution. J. Rostand poursuit dans la même direction que Teilhard : « Ou bien les propriété ne sont qu'un effet de l'arrangement structural des éléments de la matière (théorie de l'émergence) , ou bien ces propriétés existaient déjà à l'état de pré-vie ou d'infra-vie, en ces éléments eux mêmes (…). Des biologistes modernes, comme Vandel, voient dans l'organisation de la matière, le premier avatar de l'intelligence » et encore « La conscience, l'esprit si l'on veut (…) accompagne toutes les manifestations de vie. Que tout soit appelé matière ou tout appelé pensée, cela revient quasiment au même. Qu'est ce que cette conscience qui accompagne la vie dès ses plus humbles manifestations? » (p 40 & 42). A. Koestler, de façon sans doute plus intuitive dans « Le zéro et l'infini» écrit : « Comme la pensée semble être un produit naturel de la vie, ne doit on pas en déduire conformément aux prévisions du matérialisme le plus radical, que la pensée est une propriété implicite de la matière brute ? ». C'est essentiellement dans le domaine de la physique quantique que la pensée de Teilhard se trouve le plus à l'aise. Ainsi, dans son ouvrage « Malicorne », H. Reeves, parle de dématérialisation de la particule de matière identifiée tantôt sous forme d'onde, tantôt sous forme de particule. L. de Broglie, physicien quantique, remarque en effet que « dans les cas envisagés par la nouvelle mécanique où des particules de même nature occupent en quelque sorte simultanément la même région de l'espace, l'individualité des ces particules s'atténue jusqu'à disparaître » (La physique nouvelle et les quantas, p 228); M. Planck, père de la physique quantique, ajoute « Pour la nouvelle mécanique, chaque point matériel du système se trouve à tout moment simultanément dans tous les endroits de l'espace entier dont le système dispose, (…) on le voit : ce qui se trouve en cause ce n'est rien moins que la notion élémentaire de la mécanique, celle du point matériel » (L'image du monde dans la physique moderne, p 15). Donc, la distinction corpuscule-onde est devenue impossible pour les nouvelles physiques quantique et relativiste. L. Le Moigne parle de particules élémentaires sous trois formes : matière- énergie- information, il forge d'ailleurs le terme d' 'inforgétique'... E. Morin parle de trialectique matière-énergie-information... Pour Trinh Xuan Thran, le big-bang serait dès l'origine de l'énergie et de l'information. Un certain nombre de penseurs du monde scientifique ou non ont ainsi fait acte de ce constat : M. Planck : « Une réalité métaphysique se tient à l'horizon du réel » (L'image du monde, p 74); M. Serres : « Le terme matière était un terme global qui, dès le moment où il s'est trouvé analysé dans la physique, s'est trouvé de plus en plus dénué de sens, de sorte qu'un bon matérialiste, actuellement ne peut l'être que métaphysiquement » (La matière aujourd'hui, p 237); E. Schröedinger, physicien quantique, également : « La conclusion finale de la sagesse occidentale, que toute transcendance doit disparaître une fois pour toutes, ne peut s'imposer réellement dans le domaine de la connaissance (…) parce que là nous ne pouvons nous passer d'être guidés par la métaphysique » (Ma conception du monde, p 21); B. d'Espagnat, autre physicien quantique, renverse les paradigmes et conclue que « la conception matérialiste est vue comme une métaphysique externe à la science ». Mais ce sont S. Ortoli et J-P. Pharabod qui vont le plus loin dans l'extrapolation : « L'abolition du carcan matérialiste et l'émergence de nouvelles possibilités philosophiques (…), le fait que ces morceaux de matière se soient révélés n'être que des constructions mathématiques (…) n'obéissant pas au déterminisme, a porté un coup fatal au matérialisme classique. (…). L'idéalisme qui voit en l'existence autonome de l'esprit, refait surface. (…) quoiqu'il en soit, une chose est certaine : la situation philosophique et religieuse n'est plus bouchée comme il y a quelques décennies » (Le cantique des quantiques, p 125). L. Schäfer, physicien à l'Université d'Arkansas, estime que la physique quantique est une ouverture à la transcendance (In search of divine reality science as a source of inspiration). Le Père T. Magnin, physicien, recteur de l'Université Catholique de Lyon, estime que la position purement matérialiste devient intenable, que la position actuelle du physicien face au réel et celle du théologien apophatique sont proches. La plasticité du cerveau au cours de l'existence et les modifications génétiques induites par l'environnement et le comportement sont des arguments de poids en biologie pour l'entité esprit-matière. Pour D. Bohm, physicien, l'apparition des nouvelles physiques mène à une conception organique du cosmos comme un Tout ce qui rejoint le constat d 'H. Reeves « Nous sommes de la poussière d'étoiles ». Le Père T. Magnin conclue « L'Esprit émerge du fond des choses »...
Un mouvement de spiritualisation de l'évolution semble perceptible : J-M. Pelt pose la question de la finalité du processus évolutif, F. de Waal, primatologue, fait l'hypothèse : « je crois que nombre de sentiments et d'aptitudes cognitives, qui sous-tendent la morale existaient déjà avant notre apparition sur cette planète » (Le bon singe, les bases naturelles de la morale, Sciences Humaines, janvier 2010). Peu à peu, L. Ferry, fait un pas supplémentaire dans la montée de spiritualisation tout d'abord : « La Nation, la race et le divin lui même ne paraissent plus aussi sacrés que la souffrance ou la dignité des simples humains (…) tout se passe comme si le sentiment du sacré, malgré la mort de Dieu subsistait » (L'homme-dieu, p 170), puis « Le lent processus de désenchantement du monde par lequel s'opère l'humanisation du divin, s'avère compensé par un mouvement parallèle de divinisation de l'humain. Ce qui rend au plus haut point problématique le diagnostic selon lequel nous assisterions purement et simplement à l'érosion des transcendances sous toutes leurs formes, vaincues qu'elles seraient par les effets d'une dynamique implacable : celle de l'individualisme démocratique. Tout indique au contraire, que des transcendances se reconstituent, d'abord dans la sphère des sentiments individuels, mais sans doute, bien au delà d'elle, à travers la prise en considération de l'humanité dans son ensemble. Pour être vécues dans l'immanence aux sujets, elles n'en définissent pas moins un nouvel espace du sacré » (p 164) et enfin, « Nous découvrons l'esprit comme propriété structurelle de tous les systèmes complexes. Le sens se pose de lui-même à partir de l'évolution. En ce sens, Dieu est quelque chose qui se dessine lui-même dans le monde et avec le monde » (L'homme-dieu, p 85).
Jean Paul II dans son encyclique « Ecclesia de Eucharista » reprend l'idée chère à Teilhard exprimée dans la « Messe sur le Monde » soit l'avénement du Christ à travers l'évolution du monde. Il reprend dans son encyclique « Redemptor Hominis » et dès la 1° ligne une parole qu'aurait apprécié Teilhard à la fois dans son vocabulaire et sa signification : « Le Rédempteur de l'homme Jésus-Christ est le centre du cosmos et de l'histoire »...Benoît XVI met l'accent sur l'aboutissement au Christ ressuscité et totalisateur comme le Père Teilhard de Chardin. Pour lui, Dieu n'intervient pas dans la matière, il y est présent et le monde ne fait qu'un avec Dieu.


Les caractéristiques de la pensée de Pierre Teilhard de Chardin sont:
 la grande cohérence entre ce qu'il a élaboré tout au long de son existence et l'action qu'il a ainsi menée. Elle illustre bien le propos de N. Segard : « Je ne conçois pas de réflexion qui ne se traduise pas par le geste ou l'action »,
 non seulement un témoignage mais également une prophétie au sens où M-J. Coutagne, Pr de philosophie à l' Université d'Aix-Marseille, le conçoit : il existe chez Teilhard une exigence de rationalité, une vision de l'avenir et une revendication éthique. De plus, les faits actuels semblent aller dans la direction qu'il a prévu,
 un point de départ scientifique illustrant parfaitement la réflexion, d 'A. Einstein : « La Science est l'échelle de Jacob, elle ne s'achèvera qu'aux pieds de Dieu »,
 son optimisme, mais sa pensée se veut avant tout partage de l'essentiel : une Espérance au sens chrétien du mot car Pierre Teilhard de Chardin avait avant tout l'ambition d'actualiser l'image du Christ pour le monde présent,
 son imperfection dont Teilhard avait conscience en écrivant dans l'avertissement de son livre « Le phénomène humain » la part de subjectivité qu'elle pouvait revêtir. Elle se veut simplement un repère sur le chemin de la construction du monde.

Cette réflexion se poursuit actuellement dans les constats des scientifiques actuels : « Il y a un vrai butoir à la connaissance du réel » (B. d'Espagnat). De façon générale, elle doit nous inciter à la modestie, intégrant ainsi la réflexion de G. Marcel « Le mystère est un problème dont je fais partie » ou celle de B. Vergely « Il est difficile de penser le monde lorsqu'on est dans le monde ».
Terminons pour dire que la pensée et l'action de Teilhard s'intègrent bien dans la devise de l'Union Européenne et qu'il l'aurait sans doute apprécié : « L'unité dans la diversité »...


 

Lundi 23 Mars 2015 19:14