Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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page 169 - Écrits du temps de la guerre (Grasset)


Henri GUYOT / La Nostalgie du front
Dépassements, franchissement des limites. Il y a assurément plusieurs dépassements et transgressions dans ce texte de Teilhard.

Tout d'abord le plus évident. C'est le dépassement qui soulève le cœur devant l'horreur. Comment arrive-t-on à éprouver de la nostalgie devant l'horreur ? Si l'on s'en tient à ce point de vue devant le dépassement et la transgression, Teilhard devrait être couvert d’opprobres et montré du doigt.
Puis il y a ensuite le dépassement du guerrier qui avec ses seules règles, part à la conquête du monde. La guerre le rend libre : liberté suprême de tuer, piller et violer. Mais, bien analysé, finalement ce dépassement n'est pas autre chose que la manifestation brutale d'un struggle for life qui s'exprime dans la guerre comme partout dans la nature même au plus profond de nous quand des cellules cancéreuses s'ingénient aveuglément à se développer dans un corps qu'elles vont détruire.
Il y a aussi le noble dépassement du soldat qui défend sa patrie, sa famille contre « ces féroces soldats qui viennent jusque dans nos bras égorger nos fils et nos compagnes. » C'est le dépassement le plus généralement admis et que l'on couvre d'honneur et de drapeaux.
Enfin il y a un autre dépassement plus subtil, mais à mon avis très courant, celui-là seul qui est capable d'instiller de la nostalgie. Il est souvent peu commenté. Il est pourtant fréquent au milieu de l'action, une action d'homme libre et conscient jouant sa carte maîtresse par-dessus les convenances habituelles, soit sa propre vie, dans une geste fantastique où les seules règles sont exclusivement personnelles. Après, quand le combattant s'évade de l'action, il reconnaît à peine le monde ordinaire bien classé, bien arrangé, monde paraissant soudain très fade et étranger au monde « en avant » qui l'a un moment illuminé.

Cette expérience se découvre dans les circonstances vécues par Teilhard et, malheureusement, dans celles de beaucoup d'autres. Il semble aussi qu'on peut rencontrer cette exhalation dans d'autres situations : escalades périlleuses en montagne, navigation solitaire, soit chaque fois qu'il y a confrontation totale et personnelle avec le danger et où la mise du jeu est sa propre personne toute entière librement engagée.
Il est d'ailleurs curieux d'observer la fascination que procure ce genre d'expérience aux jeunes gens. Il est ainsi arrivé à beaucoup d'entre nous de raconter à ses enfants ses propres histoires de guerre avec l'espoir secret de les en dissuader à tout jamais. Mais, surprise, vous l'avez sans doute remarqué, on ne les en dissuade pas ; ces histoires les attirent au contraire comme une belle fable. Une belle fable. D'Annunzio s'en servait beaucoup, surtout pour conquérir les dames. La bella favola, disait-il parlant de sa méthode. Teilhard, comme d'Annunzio se disant prince de Montenevoso, flottait un peu au-dessus de terre. S'il n'avait pas, ailleurs dans le texte aussi analysé la nature même de la confrontation en tant que, en quelque sorte, un géopsychiatre improvisé, on pourrait le prendre pour un romantique très cousin de d'Annunzio. Se connaissaient-ils ? N'y aurait-il pas quelque parenté dans ce délire du grandiose. L'un et l'autre apparaissent plus romantiques que soldats.
 

Jeudi 3 Décembre 2015 09:19