Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

Recherche






Galerie
J'avais écrit il y a déjà quelque temps un texte qui après tout peut bien s'inscrire dans une réflexion concernant l'avenir de l'homme. Peut-être suis-je un peu présomptueux ? Mon impression est simplement d'espérer qu'il peut servir à quelque chose. Jugez le simplement au titre de son éventuelle utilité. Sert-il à quelque chose ou ne sert-il à rien, c'est le seul critère.


Le monde musulman pose sans cesse et depuis longtemps au monde occidental d’éternelles questions concernant la foi et la croyance en Dieu, au risque d’être assourdissant. Ces questions, sans être spécialement destinées aux occidentaux, étaient déjà présentes au début, au VIIème siècle, à l’époque de Mahomet (il fallait être fidèle au véritable enseignement d’Abraham). Elles se sont posées tout au long des conquêtes militaires musulmanes. Elles ont fini par rencontrer l’Europe. Ibn Seoud, au début du XXe siècle, s’en faisait encore l’écho. Aujourd’hui l’intégrisme musulman en retentit encore. On dirait même que cette religion, pourtant en grande partie dictée, résonne d’autant plus fort qu’elle rencontre un certain vide de la pratique religieuse (ou une pratique religieuse dévoyée comme au VIIe siècle par des comportements mercantiles). Dans ce vide, les réponses énoncées par le monde occidental le sont toujours en termes de laïcité, progrès moral (le mot moral est un terme général flou, souvent sans référence à Dieu), d’intérêt public, de macroéconomie… Bref, réponses toujours à côté de la question au risque de paraître prononcées par des incroyants.
Pire encore, les diplomates et hommes politiques démocrates et républicains occidentaux proclament volontiers qu’ils sont athées, comme si cette déclaration leur procurait un label d’équité, de justice, et le droit d’être des arbitres éventuellement musclés. Et c’est le résultat inverse qui se produit : ce label athée paraît tout de suite équivoque puis enfin devient un langage coupable d’infidèle.
Ce sont alors dialogues de sourds, arrogances, invectives réciproques et enfermement de plus en plus large de chacune des deux populations dans des intégrismes de plus en plus rigides. Comme on vient de le dire plus haut et comme l’a si bien démontré Bernard Lewis, spécialiste du Moyen-Orient, ce n’est pourtant pas d’aujourd’hui que les musulmans posent des questions. Disons, pour faire court, depuis au moins la conquête d’Egypte par Bonaparte. Ils ont beaucoup cherché à comprendre pourquoi ils avaient accumulé des retards. Ils ont essayé de copier les structures, les armées, acheté des usines clé en main, embauché des ingénieurs occidentaux et… paradoxe, créé trop souvent des états totalitaires ou fanatiques sans toujours assurer un progrès social. Cruel paradoxe en effet pour ces hommes d’Orient qui ont aidés au Moyen-âge l’Europe à préserver les sciences grecques en la conduisant finalement à la Renaissance.
Ensuite pour les musulmans, ça n’a pas marché et maintenant, ils pensent que seul leur Dieu est le vrai Dieu et que cette inadaptation à la modernité est à reprocher, non pas à certains d’entre eux, mais à de soi-disant incroyants imaginés tout exprès. Il faut dire que la violence née de la colonisation et de la décolonisation est restée un fait de société qui ne facilite pas l’émergence libre et démocratique de l’innovation sociale et politique.

Peut-on répondre autrement à cette fameuse question ? Oui et non.
-Oui car la réponse se trouve dans les textes et savoir-faire de nombreux savants et chercheurs occidentaux. Elle se trouve même maintenant dans quelques pays de l’Extrême Orient (Asie du sud-est, Inde, Japon).
-Non car la réponse n’est pas toujours claire, pour chacune des deux parties. L’une ne sait pas la donner, l’autre ne sait pas la recevoir.

Je m’explique :

1° Oui, cette réponse se trouve dans les prémices d’une spiritualité moderne. Elle est abondante et sous-jacente dans les textes et réflexions du monde intellectuel et scientifique. Il faudrait citer en vrac Descartes, Pascal, Newton, Aldous Huxley, Einstein, Konrad Lorentz, Alexis Carrel, Rémi Chauvin, Murray Gell-Man (prix Nobel, inventeur du quark), Antoine de Saint-Exupéry, Venkata Raman un Hindou, autre prix Nobel, un bon nombre d’astrophysiciens et chercheurs en physique théorique et… Teilhard de Chardin… La liste est très incomplète d’autant qu’il faudrait citer quelques auteurs de l’antiquité, de la Renaissance et du siècle des lumières. On pourrait même citer un musulman, Avéroès.

2° Non, car la réponse n’est pas vraiment exprimée dans tous ces textes. Ces chercheurs ou penseurs n’ont pas écrit spécifiquement pour éclaircir la pensée musulmane, leur objectif est plus vaste ou ailleurs. Par exemple si les idées de Teilhard de Chardin ont des vertus conciliatoires entre les deux courants spirituels évoqués, tant mieux, mais elles n’ont pas été directement exprimées pour servir une thérapie de redressement des comportements contournés de la pensée musulmane. Ses idées sont plus universelles. Elles ont aussi des vertus conciliatoires pour les oppositions entre individus, générations, courants de pensées et même pour les contradictions internes de chacun de nous.

Et puis, la réponse n’est pas toujours très lisible, même pour les occidentaux. La raison en est que ceux-ci sont souvent prisonniers d’une vision saint-sulpicienne de leur religion (on est volontiers athée par rapport à cette vision). Ils n’arrivent plus à représenter correctement ce que pourrait être une spiritualité moderne ancrée dans le grand courant des sciences avancées et non pas rejetée par lui.

Le chemin est donc encore long et plein d’aléas. Mais comment penser, cependant, que les jeunes gens d’aujourd’hui, à qui on enseigne sur toute la surface du globe la physique théorique et tant d’autres sciences modernes, ne finiront pas par briser leurs archaïsmes. Il est bien possible que ce soit cette prise de conscience, largement entamée dans le monde musulman, qui provoque les soubresauts intégristes. N’y avait-il pas d’autre solution que de taper sur la fourmilière ? Personne de l’orient à l’occident ne pourra faire l’économie d’une réforme de sa religion au profit d’une spiritualité moderne et résolument nouvelle inscrite comme les autres sciences dans les courants de recherche. Elle est une trame pour tout le savoir humain.

Il va falloir briser l’enfermement des consciences. Et aborder la spiritualité comme un objet d’étude, quitte à rechercher pour celle-ci une méthode spécifique comme Descartes et Claude Bernard l’on fait en leur temps pour l’exploration scientifique.
Le problème est que cette attitude pourrait en même temps briser ainsi le cadre religieux et moral traditionnel des peuples. Ceux-ci sont conditionnés par des réflexes renvoyant depuis des siècles une image quelque peu empreinte de superstition qui fait confondre foi religieuse et religiosité. Autre difficulté : il n’est pas donné à tout le monde – et en particulier à l’ensemble d’une société – de vivre constamment la révolution permanente de son comportement vis-à-vis de sa foi et de ses multiples facettes. Nous progressons tous vers une nouvelle conscience, mais elle est encore pour chacun de nous infra-humaine.
Il faudrait inventer et proposer un cadre et des structures évolutives bonnes pour tous ici et maintenant.
Certes le monde chrétien pourra plus facilement accepter les réformes dans la mesure où le Christ doit sans cesse être considéré comme un homme ultra moderne, représentant une aide permanente pour faire un pas de plus sur le chemin de la foi. A l’inverse, il serait plus difficile de le faire pour la religion musulmane car, comme on l’a déjà dit, elle reste pour beaucoup une religion dictée.
Cependant il devient de plus en plus clair que Jésus Christ, Mahomet ou Bouddha sont des phénomènes généraux cosmiques, s’établissant à un moment donné de l’élévation de la vie et de la conscience, aussi bien sur terre qu’en chaque point de l’univers, sous d’autres noms et sourdant en représentations transitoires et évoluantes.

Tout espoir n’est pas perdu. Il n’est pas perdu à condition que chacun s’efforce de voir et savoir en sachant briser l’enfermement de ses croyances. Le risque sera toujours de rendre ce processus aléatoire par des erreurs personnelles ou collectives.


.

*Lectures :
Bernard Lewis : Que s’est-il passé ? L’islam, l’occident et la modernité – Gallimard
Raymond Ruyer : La gnose de Princeton – Fayard
Murray Gell-Man : Le quark et le jaguar - Albin Michel
Rémi Chauvin : La biologie de l’esprit – Edition du Rocher
Jean Heidmann, Alfred Vidal-Madjor, Nicolas Prantzos, Hubert Reeves – Sommes nous seuls dans l’univers ? Fayard
Aldous Huxley : Jouvence
Antoine de Saint Exupéry : Terre des hommes – Citadelle
Jean-Paul II : Entrez dans l’espérance – Plon, Mame
Pierre Teilhard de Chardin – Seuil
Alexis Carrel : Corps et âmes – Pourquoi j’ai écrit « Corps et âmes »
Ahmed Youssef : L’orient de Jacques Chirac – Edition du Rocher
Benoist Méchin : Ibn Séoud - le loup et le léopard – Albin Michel
Pierre Rabischong : Le programme homme – PUF
René Girard : La violence et le sacré – Grasset. (Voir ses écrits au sujet du mimétisme et du concept du bouc émissaire).




Mardi 26 Octobre 2010 07:29