Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Chapitre 14 - Agitation ou genèse
Chapitre 15 – Les directions et conditions de l’avenir
Chapitre 16 – L’essence de l’idée de démocratie
(Pages 273 à 315 tome 5 L’avenir de l’homme – Seuil)


A première vue, si l’on s’en tient à l’énoncé de ces têtes de chapitre, il n’est pas immédiat de mettre en évidence le fil rouge qui les relie. Il faut pour y parvenir en pointer les étapes de déroulement en suivant la réflexion de biologiste de l’auteur.

Il dit tout d’abord, dans le chapitre "Agitation ou genèse ?", qu’il est possible de déterminer un axe d’évolution suggéré par les quatre remarques suivantes :
1 – La vie n’est pas un accident.
2 – La réflexion est la forme supérieure de la vie.
3 – Le phénomène social est significatif des progrès de la réflexion.
4 – Le phénomène chrétien est l’axe même de la réflexion.

En réfléchissant sur ces quatre points quels commentaires peut on faire ?

- Point 1 : pas grand-chose à dire. On le sait Teilhard dit et répète que la vie et les êtres animés sont les termes supérieurement caractéristiques du phénomène évolutif.

- Point 2 : la réflexion est une forme supérieure de la vie. En effet, la matière d’abord réussit à s’organiser. Dans ce processus, la vie n’est pas une anomalie et le degré de conscience est un indicateur de marche, un paramètre d’appréciation de l’évolution. On peut aussi faire une autre remarque : il est dit dans le texte que le goût de vivre est la forme universelle de la vie. Il se manifeste partout et en tous points, même à l’intérieur de chaque granule du corps de chaque être vivant. C’est ainsi qu’on soupçonne maintenant le cancer d’être comme une manifestation vitale primordiale de cellules atypiques cherchant à se développer (elles sont en effet capables de se vasculariser). De même notre corps abrite virus, bactéries, microorganismes semblant préoccupé d’une seule chose, leur survie et leur goût de vivre sans toujours se soumettre à la tutelle de notre corps. D’ailleurs nous ne pourrions pas vivre sans certains d’entre eux. Nous avons en outre en action des ADN ou ARN communs à tous les êtres vivants. Mais alors pourquoi et comment ce goût de vivre très partagé crée des êtres individuellement différenciés ?

- Point 3 : le phénomène social est significatif des progrès de la réflexion. On ferait bien sur ce point des commentaires en forme de questions : c’est quoi le phénomène social ? Existe-t-il une issue au-delà de l’élément humain ?

- Point 4 : le phénomène chrétien. Le chrétien, selon Teilhard, aurait la chance d’avoir une source complémentaire de connaissance. Pour lui Dieu apparaît comme un postulat assorti d’une déclaration de foi. Cette clé au sommet de la pyramide de son raisonnement paraît échapper à l’analyse de savant à laquelle Teilhard nous a habitués. Dieu et le Christ se décrètent. Pourtant, si on suit la manière habituelle de ses réflexions, le Christ principalement ne devrait être qu’une représentation humaine transitoire aidant entre autres à la recherche du mystère du goût de vivre ou du goût « d’arranger » de la réflexion. Cela sous-entendrait que le Christ doit être évolutif et cosmique et plus seulement historique et dogmatique.

Une fois le jalon Dieu ou Christ planté dans le processus de raisonnement, Teilhard peut continuer à chercher sereinement dans le chapitre XV quelles sont les conditions et les directions de l’avenir. Il aborde ce chapitre en remarquant que, sous l’effet des compressions subies par les hommes, subies par l’espace et les idées, notre planète devient trop petite. On assiste alors selon lui par nécessité
a - à une montée de l’unification sociale,
b - à une montée de la technique,
c - à une montée de la vision.
Ces montées impliquent des conditions pour la réussite de la vie.

1° Conditions de survie. On brûle nos réserves.
2° Conditions de santé crées par l’explosion démographique. Comment faire pour éviter la famine et l’étouffement ? Il prononce le mot d’eugénisme mais reste sur des interrogations.
3° Conditions de synthèse. Il dit que les hommes se trouvent pris dans un vortex d’organisation qui les entraîne vers une intensification de leur pouvoir de réflexion. Ce processus doit s’effectuer dans une union réalisée par amour et dans l’amour en dehors de toute cœrcition totalitaire et Teilhard croit au succès biologique final de l’homme. C’est une certitude, certitude dérivée qu’elle est d’un ordre supra phénoménal d’un acte de foi surnaturel. Cet acte de foi doit se traduire par un sens de l’espèce partagé par tous. Il en arrive ainsi à une conclusion qui a un sens politique tel qu’on entend ce mot habituellement aujourd’hui. Cela arrive selon le phylum ci-après :

Biologie → socialisation de compression → sens évolutif → sens de l’espèce → esprit de démocratie.

Nous avons laissé en cours de route le jalon péremptoire affirmé en acte de foi plus haut : le Christ et Dieu. Peut-être peut on essayer de voir si ce jalon aussi peut évoluer, on pourrait ainsi aller plus loin et faire un pas de plus « dans l’après Teilhard ». Faisons deux tentatives sans doute parmi d’autres possibles dans ce domaine. Voici :
1° Essayons de revisiter avec un œil actuel quelques éléments du credo chrétien que nous connaissons.
2° Essayons d’explorer quelques émergences scientifiques récentes autour de la notion présentée par Teilhard à propos du goût de vivre.

Le credo chrétien. Certains de ses éléments en sont – rappelons-le – la résurrection de la chair, la vie éternelle et la communion des saints. Ce sont des mots que nous avons un peu oublié de fréquenter au cours des dernières décennies. Tout au moins nous avons perdu l’habitude de la prendre au pied de la lettre comme autrefois. Ne peut-on pas renouveler l’éclairage qu’on leur donnait en s’appuyant sur des avancées de la biologie ? On sait par exemple que les mitochondries des cellules du vivant contiennent des briques qui nous viennent de l’homme de néandertal. On sait en outre, comme le dit Didier Raoult* dans son ouvrage « Dépasser Darwin » que l’homme est non seulement une mosaïque mais aussi un écosystème à lui tout seul. Nous sommes, dit-il, des chimères génétiques. Il dit aussi que l’homme n’est pas le fruit d’une création unique, mais l’objet de synthèse d’organismes d’origines extrêmement différentes. De plus l’homme continue à intégrer des gènes d’origines externes.
A ce compte-là, on peut très bien dire que la résurrection de la chair et la vie éternelle prennent progressivement dans leur consistance relative, comme dans leur évolution, des aspects réels de plus en plus lisibles pour les gens de notre époque. Notre patrimoine génétique partagé prend de plus en plus de densité. Dans ce contexte, si on élargit cette notion à une communauté moderne d’un futur encore incréé, la communion des saints n’est plus qu’un corollaire évident (la communion des saints, si l’on s’en tient à l’origine de la formule, exprime d’abord la solidarité reliant entre eux tous les membres de l’Eglise). Elle devient une connaissance immédiate** partagée par tous.

Le goût de vivre. Nous avons vu plus haut qu’il se manifeste partout et en tous points. Mais, que diable, où se trouve donc le moteur de ce goût de vivre ? Pourquoi y a-t-il un moteur plutôt que pas de moteur ? Qu’est-ce que le moteur ? C’est l’amour, disent Teilhard et quelques autres. Mais alors, qu’est-ce que l’amour ? On déplace la question. Où ? Récemment on vient de dire que le codage de l’ADN et plus généralement la vie serait quantique. Ce sont les biologistes qui le disent. Ils butent en effet sur les mystères qu’on pourrait en quelque sorte expliquer quantiquement :
- mystère des végétaux qui convertissent presque 100 % de la chaleur du soleil (c’est un rendement énorme),
- mystère de la remarquable stabilité de l’ADN, molécule qui se transmet de générations en générations.
- mystère de l’activité des cellules. La vie pourrait bien ne pas être entièrement chimique. Certains processus naturels paraissent pilotés par des actions régies par les propriétés des atomes et particules élémentaires. Pour faire bref, on dirait que les particules qui animent le vivant se comportent comme si elles avaient le don d’ubiquité et passaient en même temps par deux fentes percées sur un écran. (Voir également les mécanismes des phénomènes de catalyse, de sublimation et en général les arrangements chimiques).

Les biologistes en viennent à rêver d’un ordinateur quantique. En tout cas, peut-être bien sommes-nous prêts pour un pas de plus. Jusqu’où ? Ce qui est certain et qui se dessine, c’est que les mystères de la vie sont prêts à tutoyer les mystères de l’univers. Cela fait naître pour l’instant l’ambition de comprendre la notion de force vitale sans que ces intuitions soient trop suspectes d’ésotérisme scientifique. Attendons la suite. Il est de nos jours plus important que jamais de rester éveillé.


Bibliographie :
Didier Raoult : Dépasser Darwin – Plon
Etienne Klein : Petit voyage dans le monde des quanta – collection Champs sciences – Flammarion.
Sciences et vie : octobre 2010 – On a découvert un nouveau code génétique.
Sciences et vie : avril 2011 – La vie serait quantique.




* Didier Raoult, professeur de microbiologie à l’université de Marseille, dirige l’unité de recherche sur les maladies infectieuses. Contrairement à Teilhard, il ne parle pas d’évolution dans l’histoire de la vie, mais préfère dire changement.
** Connaissance immédiate = selon le langage des philosophes logiciens c’est une connaissance immédiate qui s’oppose à la connaissance discursive selon les étapes des règles de la méthode exposées par Descartes ou les méthodes scientifiques habituelles.




Lundi 26 Septembre 2011 13:51