Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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« CROIRE QUAND MEME / Libres entretiens sur le présent et le futur du Catholicisme »
EDITIONS TEMPS PRESENT, février 2011,

Entretiens menés par Karim Mahmoud-Vintam en collaboration avec Lucienne Gouguenheim


J.P. Frésafond/COMPTE RENDU DE LECTURE DU LIVRE de Joseph MOINGT s.j.
Cet ouvrage se présente sous la forme d’une entretien entre le Père Moingt s.j. et ses deux interlocuteurs. Il fallait bien être à deux contre un pour équilibrer le débat !

Le père Joseph Moingt est né en 1915. Il fut professeur de théologie à Paris à l’Institut Catholique de Sèvres, et Directeur pendant plus de trente ans de la revue « Recherches de Sciences Religieuses ». Il est considéré comme l’un des plus grands théologiens vivants.

Les entretiens se sont déroulés durant quatre journées et quatre thèmes ont été abordés :
-A bâtons rompus,
-De la foi au Christ aux dogmes de l’Eglise,
-D’une Eglise à l’autre,
-Au plein vent du monde, épilogue

Pour quiconque s’intéresse à ce genre de questions, ce livre est agréable et facile à lire car il est très bien écrit, avec des mots du langage courant, ceux d’une discussion à bâton rompu ; les parties ne sont pas épargnées, les interviewers étaient des professionnels érudits, connaissant bien le sujet et le père Moingt est un baroudeur de la dialectique dont les « retours de volée » sont redoutables.

Après que le décor fut planté, les questions brèves et incisives ont été posées et elles ont donné lieu à des réponses approfondies.

-Page 38 l’auteur évoque le silence, vertu qui aide à réfléchir, contrairement à la parole qui empêche de penser, rendant ainsi hommage à Socrate l’un des pères de la pensée de la Grèce antique ; en cela il est aussi l’un des fondateurs indirects de la pensée occidentale.

-Vers la page 91, dans le même ordre d’idée, l’auteur parle des prophètes qui selon lui n’entendent pas la Parole de Dieu avec leurs oreilles mais à travers leur esprit.

-Page 96, le père donne une bonne définition de l’Eglise : elle n’est pas une religion elle est l’Evangile. Il n’hésite pas à classer l’Ancien Testament de « légende » s’appuyant pour cela sur l’exemple de Moïse. Selon le père Moingt, les dieux avant Jésus-Christ sont des manifestations imaginaires du Dieu unique, appuyant cette idée par une remarque originale : « Avec l’arrivée de Jésus-Christ, il est arrivé quelque chose à Dieu et, peut-être a-t-Il changé… »

-Page 109, des idées très intéressantes sont proposées à propos de la foi : « Il n’est pas nécessaire d’être un homme de foi pour être un homme de bien ; être un homme de bien est suffisant ». ou encore : « S’oublier au profit de l’autre est déjà de la foi. » et puis : « La foi chrétienne est un engagement et non une croyance. »

-Page 132, la question du péché originel est abordée, un peu comme Teilhard de Chardin mais il ne le cite pas, malgré la similitude de pensée : « Le péché originel est une force d’inertie » et cela correspond à la définition que je donne du mal en tant qu’absence de bien. Je m’explique : l’évolution est une pulsion de la matière depuis la particule jusqu’à l’homme. Tout le monde vivant est soumis à cette pulsion qui pousse chaque espèce vivante à envahir le monde ; c’est la loi de la vie, sauf qu’à partir de l’homme elle est modulée par la réflexion en discernant ce qui est moralement dicté par la loi de la liberté, qui s’arrête là où commence celle de l’autre. En augmentant son niveau de conscience la notion de responsabilité apparaît et limite la liberté d’où l’idée de péché originel qui n’est pas autre chose que cela : un être humain ne doit plus se comporter comme un animal. J’observerais qu’il est évident que, vue sous cet angle, la notion de péché originel (ou de chute) n’a plus besoin d’un Sauveur ou d’un Rédempteur qui efface une présumée-faute, commise par personne si ce n’est par le Créateur. L’homme n’a plus besoin d’un Rédempteur ou d’un Sauveur mais d’un « PHARE » qui indique la direction à viser en même temps qu’Il donne le goût de vivre puisque désormais un « SENS » est tracé.
Du temps de Teilhard, le Vatican a eu peur pour le dogme chrétien alors qu’il n’était pas attaqué, mais présenté sous un angle accessible à la raison contrairement au dogme chrétien. C’est pour cette raison que Teilhard a été interdit d’enseigner. Ne voulant pas suivre totalement la piste teilhardienne, le père Moingt a choisi la voie de la Révélation pour transmettre son message de foi, sans oublier tout de même de le « poinçonner » du sceau de l’inertie

-Page 158, le père Moingt répond à la question sur la croyance en Dieu et, là aussi, il choisit la voie dogmatique, celle de la révélation biblique. Pour convaincre les non-croyants de l’existence de Dieu (pour eux il vaut mieux parler de Principe Créateur), la théorie de Teilhard est mieux adaptée que le dogme du Dieu d’Abraham et de Moïse, deux personnages dont l’existence est un mythe ; mais comme le suggère le père Moingt à propos de Moïse, un mythe fondateur doit-il être historiquement avéré ?

-Page 163 l’auteur signale courageusement que le Vatican actuel combat les intentions prises par Vatican-2 qui, selon lui, sont trop ouvertes aux incroyants et aux autres religions. Telles sont les causes de cette tendance théocratique autocratique et conservatrice. (Voir en -annexe à la fin un extrait in extenso des pages 162, 163, 164 et 165 de ce livre).

-Page 168 l’auteur évoque les causes internes de cette tendance de l’Eglise qui, prise dans son ensemble, s’oppose à l’introduction de l’élite laïque dans l’Institution, qu’elle soit philosophe, scientifique ou théologienne. Le père Moingt, lui, se défausse lorsqu’il est questionné par des laïques sur les problèmes soulevés par la sexualité,parmi d’autres problèmes de société. Le père se défausse en disant que c’est aux chrétiens de « dire la loi morale au monde car ils ont double qualité : chrétiens et élite laïque »

-Plus fort encore, pour les questions relevant de l’éthique, il oppose la « loi naturelle » à la « loi morale », comme si tout cela ne ressortait pas de la conscience unique de chaque individu.

-Page 223 l’auteur se lance dans les mystères de l’au-delà et dit au passage que "le père Teilhard de Chardin avait de bonnes idées sur ce sujet », sans citer une seule de ces idées ferai-je observer.
Personne ne sait ce qu’est l’au-delà, , et ce serait sans risque et même très adroit de « récupérer » Teilhard sur un tel sujet ; notamment avec ses théories concernant l’évolution de la matière, celles qui, scientifiquement, sont en mesure de donner la foi ainsi qu’un sens à la vie. Mais de cela l’Eglise et le père Moingt s’en gardent bien.

-En revanche, de la page 228 à 231, le père propose une bonne approche dans la définition du Royaume de Dieu ; notamment en se référant au Prologue de St Jean lequel, soit dit en passant, a été supprimé de la messe quotidienne et conservé uniquement pour célébrer les fêtes de Pâques. Mais page 232, le père Moingt se réfère au Pater Noster, la plus belle prière du monde, pour dire : Dieu fait faire le monde par l’homme » (tout comme le disait Teilhard.

-Depuis la page 234 et pratiquement jusqu’à la fin du livre, le père développe son idée d’une Eglise non institutionnelle, qui témoigne de Jésus, phare de l’humanité et serait ainsi un facteur d’universalisme et devrait « aller dans le monde » à l’imitation de Saint Ignace de Loyola, qui a inauguré une nouvelle manière d’agir : « le je n’est pas seulement contemplatif, il est actif ».

-Quant à la situation de l’Eglise actuelle, dit l’auteur, il ne s’agit pas uniquement de sa crise à elle mais d’une crise de civilisation ; l’humanité n’a pas intégré ce que représente l’Autre, cet autre nous même. L’auteur écrit qu’un croyant qui voudrait vivre en solitaire risquerait de ne pas rester longtemps croyant ; pour vivre, la foi doit être sociétale (comme le disait Teilhard).
-Le livre se termine par un dernier point fort : « L’Eglise à venir doit se présenter sous deux formes sociétales, l’une institutionnelle et traditionnelle ; l’autre doit être plus libre et axée sur l’Evangile. Cette institution laïque pourrait aller jusqu’à la célébration de l’Eucharistie. » Cette dernière assertion est courageuse !

En conclusion : ce livre contient l’essence du nécessaire progrès qui sauvera l’humanité de son auto-destruction.


(1) Extraits du livre, citation intégrale :
Page 162 à 263 : « Pourriez-vous définir, en quelques mots pour le profane, ce qu’a été Vatican II ? En quoi Vatican II a-t-il constitué une rupture par rapport à ce qui l’a précédé ?"

Vous savez, dans tous les conciles, il y a une majorité et une minorité : une majorité qui se rattache à ce qui se disait ou se faisait auparavant, et une minorité qui veut aller de l’avant. Ou bien c’est l’inverse ! A Vatican II, il y a eu une majorité qui a voulu réconcilier l’Eglise avec la société de son temps. Mais la minorité était assez nombreuse quand même pour faire entendre sa voix. On a voulu faire l’unanimité, donc on a abouti à des textes de compromis, qu’on peut interpréter dans la ligne de la continuité -et on revient à Vatican I et à Trente- soit dans la ligne de la nouveauté introduite par Vatican II -tendance que combattent trop souvent de nos jours le Vatican et une partie de la haute hiérarchie de l’Eglise en plusieurs pays.
Alors, quels sont ces éléments de nouveauté ? Je les énoncerai comme ils me viennent à l’esprit, sans me soucier de les ranger en ordre de priorité.

C’est la volonté de l’Eglise de se réconcilier avec les autres confessions chrétiennes, de reconnaître qu’elles ont gardé l’essentiel des enseignements du Christ et une bonne partie de la tradition chrétienne, de les traiter en Eglises-sœurs (quoique l’expression soit employée avec parcimonie) ; c’est donc un encouragement donné au mouvement « œcuménique », déjà ancien, qui tendait à relativiser un peu les formules dogmatiques, pour faciliter l’union des chrétiens dans une foi moins pointilleuse, ou moins sclérosée, moins mise en formules.

C’est aussi la volonté de se réconcilier avec les religions non chrétiennes, de les traiter avec respect en reconnaissant la valeur de leurs apports spirituels et leur contribution à la paix entre les peuples ; de saluer plus particulièrement la parenté d’origine entre le christianisme et le judaïsme et de se réconcilier avec le peuple juif, qui a -hélas !- de douloureux et récents motifs de se plaindre de l’hostilité de l’Eglise. Et une mention spéciale au troisième monothéisme musulman, de plus en plus mêlé au monde actuellement ou anciennement chrétien.

C’est encore la volonté d’instaurer une nouvelle forme de gouvernement de l’Eglise, caractérisée par l’idée de la collégialité, qui voulait donner aux Eglises locales un peu d’autonomie, qui leur permette de répondre aux besoins particuliers de leurs pays respectifs, de faire valoir leur culture nationale ou régionale…

Page 164 à 165 : … « Donc une Eglise envisagée comme communion d’Eglises ? »
C’est ça ! Exactement ! La théologie des pères Tillard et Rigal ! Mettre de la « collégialité » et de la « subsidiarité » dans l’Eglise et desserrer l’étau monarchique, afin que les affaires de l’Eglise universelle ne soient pas toutes réglées exclusivement par les fonctionnaires du Vatican, et que les évêques d’un même pays puissent se concerter entre eux pour décider des problèmes propres à ce pays. Laisser un peu de liberté au évêques locaux pour leur permettre de devenir, s’ils le voulaient du moins, l’expression des fidèles dont ils ont la charge.

Autre élément de nouveauté : la place faite aux laïcs, voulue par l’Eglise avec notamment la mise de la parole de Dieu à la disposition des laïcs, afin qu’ils ne soient plus uniquement à la remorque de « l’enseignement » de la hiérarchie, et puissent comprendre leur foi par eux-mêmes et l’interpréter, la prendre en charge en quelque sorte. Et l’invitation faite aux laïcs à prendre des activités et des responsabilités dans l’Eglise, ce qui revenait à les traiter en personnes « majeures » -comme ils le sont dans la société civile et politique -et ouvrait la voie à une relative démocratisation de l’Eglise, afin qu’elle ne soit plus la dernière monarchie absolue du globe et puisse entrer dans le débat commun des peuples civilisés.

Enfin, au principe de ce que je viens de dire, il y avait la volonté de l’Eglise de se réconcilier avec l’esprit moderne, c'est-à-dire en gros -en très gros !- avec l’esprit des Lumières. Annuler les condamnations portées contre les « idées nouvelles » au cours du XIXe siècle et reconnaître les Droits humains, la liberté de conscience et la liberté de religion. Ce qui a été effectivement fait par la Constitution « Gaudium et spes », mais qui n’a pas produit à l’intérieur de l’Eglise l’effet de libération qui aurait dû en résulter, car c’est cette « ouverture » sur le monde -un monde sécularisé et laïcisé- et sur la « modernité » une modernité accueillante à toutes les libertés, mais aussi à l’incroyance et à la permissivité en matière morale, c’est donc cette ouverture, cette parenthèse dans l’histoire de l’Eglise, que la papauté voudrait ardemment refermer.

Voilà les éléments de nouveauté de Vatican II. On comprend que bien des évêques, des prêtres et des fidèles en aient été déstabilisés. C’était assurément accepter de faire entrer un certain vent de modernisme dans l’Eglise. D’où de fortes réactions qui ont conduit à une montée en puissance de l’ancienne minorité de Vatican II, soutenue et maintenant remplacée par des évêques plus récemment choisis et nommés et par un nouveau clergé issu en grande partie de congrégations nouvelles. Les deux volumes des « Carnets du Concile » du père Henri de Lubac, dont j’ai fait l’analyse, montrent bien quelles étaient les craintes et les répugnances de la minorité conciliaire qui ont depuis explosé bruyamment : la peur des « sciences humaines », de « l’exégèse historique », la peur que le pouvoir d’enseignement des évêques n’en subisse le contrecoup ; la crainte du « relativisme religieux » qui pourrait amener des chrétiens à déserter l’Eglise, et qui dévaloriserait la propagation de la foi chrétienne dans les pays de mission ; la peur de faire aux laïcs une trop grande place, susceptible de démonétiser le ministère consacré et de tarir les vocations religieuses ; la crainte de desserrer les liens de l’unité chrétienne et l’uniformité de la liturgie ; par-dessus tout, pour m’en tenir là, la répugnance à l’égard de l’ouverture au monde dénoncée comme athéisme
.

(Fin ce citation)
 

Samedi 20 Août 2011 18:04