Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

Recherche






Galerie

Chapitre 7, tome 10, Editions du Seuil


1-Le Phénomène christique (terme que je préfère au mot christologie) pose problème, comme l’écrit Teilhard, à beaucoup de chrétiens qui, à ce titre, refusent la notion d’évolution de la matière, la jugeant incompatible avec l’apparition du Christ. Teilhard dit : pas de chute, pas de faute et dans ces conditions quid du Rédempteur. Ces mêmes chrétiens acceptent l’évolution des espèces selon la théorie de Darwin dans une manifestation fixiste globale. Ils refusent de mêler Dieu à l’évolution de la matière ; Dieu étant parfait Il ne peut être mêlé à une matière qui ne l’est pas. Ils préfèrent dire que si Dieu existait Il ne permettrait pas toute cette misère du monde. Ils évoquent en cela la faute originelle qui est responsable de ces misères et imaginent que le rôle du Christ est de l’effacer, « cette faute » en raison de quoi ils le nomment « Rédempteur » ». Ils ne voient pas que son rôle est de toute autre nature. Jésus n’efface pas, il ECLAIRE la seule voie possible pour que l’humanité trouve son salut.

2-Les chrétiens traditionnalistes imaginent, selon les Ecritures, le scenario suivant :
.d’une part, il y a un Dieu parfait, immatériel et éternel.
.d’autre part il existe une matière imparfaite dans laquelle Dieu ne peut pas être puisqu’il est parfait mais, ce qui ne l’empêche pas d’être partout. Pour sortir de cette incohérence, une seule solution : il faut un hypothétique premier couple humain qui trahisse Dieu en osant manger les fruits de l’Arbre de la Connaissance, planté au milieu du Paradis Terrestre. Naturellement, Dieu a puni ce premier couple en le rendant mortel, en le chassant du paradis et en lui promettant de multiples souffrances… ça y est nous tenons le coupable et Dieu échappe à l’imperfection !

3-Le principe de mon raisonnement est le suivant : Dans l’absolu Dieu est parfait ; dans l’univers manifesté Il est potentiellement parfait, mais pas tout de suite. Essayons de faire coïncider ce postulat avec l’apparente triple incohérence décrite ci-après :
-Première incohérence : Dieu a envoyé son Fils sur Terre qui est à la fois Dieu et homme, dès son avènement.
-Deuxième incohérence : Dieu, qui est parfait, ne peut être dans une matière imparfaite
-Troisième incohérence : puisque la matière est imparfaite par nature, son évolution ne peut en aucun cas produire un quelconque phénomène christique, sauf en accomplissant un « miracle » contraire aux lois de la nature (parachutage). Pour faire tomber ces incohérences, voici trois méthodes en s’inspirant de Teilhard :

La première : il faut admettre que de son vivant Jésus est un Dieu en devenir, Il atteindra cet état après sa mort. Pour comprendre, se référer au symbole du cône (inventé par Teilhard) dont le sommet est un point de singularité (Cf « Phénomène Humain » tome 1), symbole d’achèvement.

La deuxième : il faut admettre que Dieu est Energie. Dieu étant la matière cette dernière est aussi une énergie. L’énergie initiale peut être appréhendée sous deux formes : ondulatoire et corpusculaire, et les deux à la fois (seule explication de la manifestation).

La troisième : Teilhard écrit « Dieu s’est dilué dans la matière » au commencement de sa manifestation est la seule cause probable du phénomène de l’évolution allant de l’entropie maximale à la néguentropie absolue ; état dans lequel l’esprit de Dieu retrouve sa perfection.

4- Le phénomène de « manifestation » dans un processus évolutif est une aventure à risques où l’Homme est le partenaire associé unique, et s’il se désintéresse de « l’affaire » c’est l’échec assuré sur terre. Mais heureusement pour Dieu l’expérience à risques est reproduite sur le nombre infini de planètes habitables que contient le nombre infini de galaxies dans l’univers. L’échec d’une planète fait partie du risque et ne compromet pas le résultat global. On pourrait imaginer que les échecs de certaines planètes enrichissent une sorte d’expérience qui en tire des conclusions prospectives…

5- Teilhard a clairement exposé le problème : phénomène christique et évolution sont compatibles et complémentaires. On ne peut concevoir l’un sans l’autre, sauf à souscrire aux thèses fixistes et créationnistes mais, dans cette option, les explications théologiques connues ne tiennent que s’il y a des miracles postérieurement à la création. Teilhard s’extirpe péniblement de cette inconfortable position en disant que la gravité de l’incompatibilité des deux écoles n’est pas d’ordre scientifique mais intellectuel… le problème est justement bien là car le combat entre science et religion dure depuis des siècles. . La personnalité et le cas Teilhard en est le meilleur exemple de complémentarité des contraires.

6- Déjà à son époque Spinoza pensait vaincre les inhibitions religieuses en utilisant le raisonnement logique, maître mot de sa pensée, mais il n’obtint que son bannissement ; en France il n’aurait pas échappé au bûcher et c’est le fait d’être juif dans un pays chrétien qui le sauva.
Trois siècles plus tard Teilhard fit mieux et il aura fallu attendre le début du XXIe siècle pour qu’il soit enfin réhabilité. Cette levée d’interdiction ne changera pas grand-chose, à mon avis, quel Teilhard va-t-on nous vendre ?
Le traditionnaliste contemporain comprend toujours « foi contre raison » quand on prononce « foi et raison ». Beaucoup de personnes choisissent de s’imprégner de la parole des saints plutôt que de réfléchir par elles-mêmes alors qu’elles en auraient les capacités. Cet état d’esprit m’a toujours intrigué. J’ai l’impression que certains dogmes religieux sont gravés dans le cerveau des personnes, prédisposées à s’abandonner à des préceptes sacrés, quels qu’ils soient, à l’image d’une puce électronique placée dans les circuits neuronaux.
J’imagine une cause psychologique quant à cette réticence, avec foi et raison on pourrait craindre à première vue la disparition d’un merveilleux mystère alors que la science, bien réfléchie, n’efface pas le mystère qui demeure entier mais on change de « merveilleux » car c’est l’organisation complexe et intelligente de la nature qui est merveilleuse et, en plus, la pensée scientifique réoriente le cap de la réflexion.

7- Maintenant, essayons de définir le phénomène christique. Selon Teilhard (et la doctrine chrétienne bien comprise) il s’agit d’un processus évolutif déterminé vers l’esprit dont la grande probabilité conduit le phénomène humain aux plus hauts sommets de spiritualité possibles pour un corps charnel. Ensuite, il suffit que ce corps disparaisse physiquement pour que son âme atteigne le milieu divin.
Ce phénomène christique peut se produire dans n’importe quelle zone de l’univers l’homme est apparu. Pour cela il suffit à cet homme de dire : . Sum tantum dic verbo et sanabitur anima mea (Dites seulement une parole et mon âme sera guérie) comme dans la célébration d’une messe chrétienne ; ou bien encore « Va, ta foi t’a sauvé » comme dit le Christ dans les Evangiles.
La pulsion religieuse qui habite l’homo sapiens lui fait dire à peu près la même chose dans toutes les religions. Une parole sincère a autant de réalité qu’une montagne.

8- Pour adhérer à un phénomène christique tel qu’il est décrit ci-dessus, il faut admettre que l’Energie créatrice est une énergie initiale unique qui se manifeste différemment à chaque palier d’évolution gravi par la matière. Elle agit ainsi jusqu’à l’achèvement du phénomène humain d’abord et christique ensuite.
Maintenant, il y a une autre idée proposée par Teilhard afin de faire sauter l’obstacle que les traditionnalistes ont dressé pour éviter le concordat foi et raison. . Cet obstacle est la « chute » et par cette idée Teilhard décrit l’état « dilué » de l’esprit de Dieu à partir de son investissement dans la matière ; explications : lors d’un précédent chapitre, Teilhard a employé le mot « dilué » dans l’acception suivante : Avant la manifestation de l’univers, la Divine-Energie est -si l’on peut dire- à l’état pur ; à partir de la manifestation de l’univers, cette Divine-Energie est à l’état dilué (qu’il y ait eu un ou plusieurs bigbang , ou qu’il y ait eu une « création continue » ne change rien au concept). Par le phénomène évolutif cette Energie Divine tend à se concentrer de plus en plus. Tout progrès se paye d’une manière ou d’une autre, telle est une explication de cette nouvelle version de la chute.

9- Je pense que le « phénomène Christique » est une anticipation exemplaire de ce que sera l’achèvement du phénomène humain et je ne trahis pas Teilhard qui évoque cette pensée avec des mots différents. Son « cône » avec un sommet qui est un point de singularité en est l’un des exemples. La symbolique du Point Omega a la même signification.

10- CONCLUSION
On peut dire maintenant que les processus d’évolution de la matière sont compatibles avec le phénomène christique. Il n’y a plus aucune raison de séparer esprit et matière, on peut même formuler la nouvelle équation teilhardienne à la suite de celle d’Einstein :
« ESPRIT = MATIERE »
Pour les personnes gênées par la pensée scientifique et philosophique de Teilhard et qui se défaussent en déclarant qu’il est décalé, je recommande à nouveau de lire ou relire ses tomes 1 et 7. Nul ne peut prétendre connaître Teilhard s’il ne les a pas lus plusieurs fois. Ces textes sont tellement denses qu’à chaque lecture on passe encore à côté de plusieurs idées ; ce qui s’explique par le fait qu’à chaque fois la sensibilité du lecteur monte d’un cran et qu’il perçoit des choses qui auparavant lui étaient indétectables. Lire et relire est un acte positif, l’esprit s’endort moins en lisant du Teilhard qu’avec des mantras. Les connexions entre neurones se complexifient de plus en plus avec Teilhard dont la pensée est globalisante.


Vendredi 16 Novembre 2012 19:22