Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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L'Avenir de L'Homme, Editions du Seuil
Chapitres 320,21,22 et 23



-Chapitre 20 : COMMENT CONCEVOIR ET ESPERER QUE SE REALISE SUR TERRE L’UNANIMISATION HUMAINE , (Paris, le 15 janvier 1950)

INTRODUCTION

Comment supporter le spectacle décourageant de la marée humaine dispersée et de la fourmilière agitée ? Cependant, au fond de nous même demeure la conviction qu’il pourrait en être autrement, ce chaos est contre nature. La situation est-elle désespérée ou y a-t-il des indices positifs ? N’y aurait-il pas certaines énergies qui, dans la multitude affolante des milliards de consciences formant la couche réfléchie de la terre, comme des déterminismes internes et externes pour accéder à un premier degré de compréhension forcée … énergies d’attraction par raison d’affinités internes, libres et consenties ?

1- UNIFICATION FORCEE OU COMPRESSION, COURBURE GEOGRAPHIQUE ET COURBURE MENTALE

a) La croissance démographique ininterrompue agissant sur une surface limitée provoque la formidable compression que nous connaissons et qui a des conséquences profondes sur nos âmes : inventions et arrangements ; réflexion puis réflexion sur soi pour développer le sur humain qui est en nous par un phénomène mystérieux. L’effet de compression primaire génère une rétroaction sur l’individu, laquelle a pour effet retour d’augmenter la compression qui lui a donné naissance, et ainsi de suite. Mais ce n’est pas tout

b) La chaine d’actions-rétroactions qui vient d’être décrite ne tarde pas à se transformer en raison d’existence. Penser pour survivre d’abord et vivre pour penser ensuite. Telle se découvre la loi fondamentale de l’anthropogenèse. Toute l’histoire humaine le prouve, rien n’a jamais empêché une idée de grossir, de se communiquer et de s’universaliser, telle est la situation actuelle : une coalescence forcée du réfléchi sur lui-même. N’est-ce pas une garantie pour la réussite de la cosmogénèse ?

2- UNIFICATION LIBRE,OU ATTRACTION : UN POINT DE CONVERGENCE A L’HORIZON

Bien que contraints géographiquement et psychiquement, les hommes ne sympathisent pas forcément entre eux. Deux chercheurs scientifiques poursuivant le même projet, même s’ils sont amis, finiront par se détester, sauf à être tous deux sous l’influence d’une énergie affective supérieure liée à un projet général, lui-même d’intérêt supérieur. Peut-on prévoir des sympathies de circonstances pareilles ? Je pense que oui.
Si l’on veut définir le résultat principal de l’inéluctable unification scientifique du dernier siècle écoulé, on constate que le gain de connaissances acquises concerne moins notre mainmise sur les forces naturelles de la planète que l’éveil de nos consciences à l’égard des forces sociales de développement. En clair, nous devons cohérer par le dedans pour minimiser les noyaux rebelles de nos individualités.
Si l’on superpose aux deux actions resserrantes de ce que j’ai nommé « la courbure géométrique » et « la courbure mentale » de la terre, la troisième force suprêmement attrayante de notre destinée planétaire, nous parviendrons à une synthèse suffisamment séduisante qui arrachera librement nos consentements.
Il est prématuré d’affirmer qu’une telle disposition soit opérationnelle, mais des indices nous donnent à penser que le processus est initié. Il semblerait que le sens de l’espèce reprenne le dessus, mais nous devons y ajouter quelques aménagements, et c’est là que les avis se partagent sur deux propositions :

-Soit une solution de type marxiste qui polariserait, et dynamiserait les individus jusqu’à leur faire entrevoir et admettre l’accession à un certain état de réflexion et de sympathie collective dont chacun profiterait, dans la mesure où il ferait corps avec tout le système.
-Soit une solution de type chrétien faisant apparaître au sommet d’un centre autonome de rassemblement qui serait capable de susciter et d’entretenir les forces d’unanimisation attendues, une super personne rayonnant d’un super amour. Sans l’existence d’un pareil foyer il ne peut y avoir de convergence et de cohérence possible pour l’humanité. Il faut un véritable Ego au sommet du monde pour consommer, sans les confondre, tous les ego élémentaires de la terre.

J’ai parlé d’un point de vue chrétien mais ,ailleurs, n’est-ce pas Albert Camus qui a écrit dans SISYPHE que : « Si l’homme reconnaissait que l’univers peut aimer, il serait ressuscité » et n’est-ce pas Wells qui fait dire à l’un de ses personnages, le biologiste humanitaire Steel : « La nostalgie de trouver au-dessus et au-delà de l’humain quelque universal lover. »
Et je conclue : si efficace que se révèle, malgré sa jeunesse, cette foi nouvelle née de l’homme en quelque ultra humain, il ne semble pas que son élan vers « quelque chose » en avant puisse s’achever sans se combiner avec une autre aspiration, plus fondamentale encore, descendant, celle là, d’en haut et de quelqu’un.

(Notre de JPF : la conclusion a été très abrégée car elle reprenait, en les citant en condensé tous les arguments qui composent ce chapitre.)

Chapitre 21 DU PRE-HUMAIN A L’ULTRA-HUMAIN (ou les phases d’une planète vivante),
Paris le 27/4/81950

(Note de J.P.F. : Dans les huit pages de ce chapitre, Teilhard résume les 350 pages de son tome-1, LE PHENOMENE HUMAIN, en énumérant les idées fortes de ce livre. Contrairement à son attitude optimiste, il développe dans ce chapitre des pensées pessimistes originales. Afin de ne pas reprendre des théories mainte fois développées dans les chapitres précédents, je ne ferai pas une contraction de texte mais une énumération des idées fortes de ce passage du livre (ce chapitre a une dimension apocalyptique).

L’astronomie classe les étoiles en fonction des couleurs qu’elles émettent, ces couleurs étant analysées par spectrographie, on peut connaître l’âge , la composition chimique et l’évolution des étoiles observées. A mon sens, il serait plus passionnant et plus émouvant de reconstituer au cœur des galaxies l’histoire des planètes vivantes, mais les planètes « vivantes » ne rayonnent pas suffisamment pour que nos instruments actuels puissent détecter un « rayonnement vital ». Cela sera-t-il possible un jour ?

Mais pour observer et étudier la vie, nous avons notre planète Terre sur laquelle la vie est loin d’avoir atteint son plein développement, et l’étude des phénomènes de sédimentation, de fossilisation etc …offre la vision d’un passé biologique de plus d’un milliard d’années ; ce qui permet de tracer la courbe de l’évolution de la vie qui nous permet de déchiffrer notre propre destinée.

Il y a plus de 600 millions d’années, sous l’influence du rayonnement solaire, le film sensible des eaux juvéniles s’est chargé, ça et là, de protéines asymétriques et foisonnantes. Un tel évènement ne pouvait manquer de se produire étant donné les conditions physico chimiques qui régnaient alors. Si improbables qu’elles puissent paraître, ces extraordinaires combinaisons organiques d’une phénoménale complexité ont permis une certaine libération de la matière. Tout se passe comme si la vie était en « pression » partout dans l’univers.

De par sa nature la matière vivante présente l’extraordinaire pouvoir de se reproduire indéfiniment, comme si elle devait envahir la totalité de la surface de la terre, créant ainsi une compression toujours plus forte. On peut comparer cela au comportement d’un gaz, lequel change d’état lorsqu’il est soumis à des pressions croissantes et devient alors liquide. La vie, quant à elle, lorsqu’elle est soumise à la compression d’une forte promiscuité, s’échauffe psychiquement. La vie cherche, et trouve après tâtonnements, des combinaisons collectives et individuelles qui permettent aux espèces concernées d’émerger au-dessus des autres, comme s’il existait une compétition pour obtenir la « cérébration » la plus performante.
Cette vision orthogénique de l’évolution animale a maintenant rallié la presque totalité des chercheurs, dans la mesure où elle implique l’existence d’une chaine psychique continue remontant aux origines de la vie ; soit une constante qui serait présente dans l’immense intervalle des temps géologiques jusqu’au niveau de la phase « réflexion » de l’évolution.
C’est à partir de cette dernière phase que s’opère une transformation importante : chaque élément supérieur engendré par cette évolution crée un agrandissement de sa zone d’influence par le simple fait de son ultra cérébration. Ce phénomène croît de manière exponentielle et se poursuite jusqu’à ce qu’apparaisse une « tache » de rayonnement supérieur plus actif couvrant l’Afrique et le sud de l’Asie, comme une série d’étincelles préludant l’incandescence caractéristique de l’humanisation.
Avec la conscience, l’homme sait qu’il sait, soit un rejaillissement complet de la vie terrestre sur elle-même ; nouveau tour de spire plus serré que le précédent.
Jusqu’à l’homme on peut dire que c’est la sélection naturelle qui a donné la cadence de l’évolution, tandis qu’après l’homme les forces d’invention ont pris le relais.Ce changement est tout intérieur et sans retentissement direct sur l’anatomie, il entraine deux conséquences décisives sur l’avenir :

La première est d’augmenter la zone d’influence de chaque individu.
La seconde, bien plus révolutionnaire, est d’offrir à un nombre croissant d’individus la possibilité de se joindre et de s’unanimiser toujours plus étroitement.
Jusqu’au XIXe siècle l’évolution de l’humanité s’est faite en régime d’expansion, pui, au début du XXe siècle, cette évolution s’est poursuivie en régime de compression et c’est à ce point qu’un formidable évènement se dessina ; les fragments de l’humanité s’interpénètrent jusqu’à réagir réciproquement les uns contre les autres, la compression biologique se transforme en compression réfléchie, la substance humaine commence à se planétiser.

Nous savons maintenant que l’humain date de plusieurs centaines de milliers d’années et très probablement quelques millions d’années, et en considérant la durée de vie probable de notre espèce, on peut considérer qu’elle en est encore au stade embryonnaire du point de vue organisationnel. A supposer qu’aucune catastrophe ne vienne interrompre ce parcours, comment l’aventure humaine se terminera-t-elle ? Faut-il envisager une sénescence de l’e’spèce, ou bien le paroxysme de la noosphère ?

(a) Hypothèse de la sénescence
L’analogie entre notre sénescence individuelle et celle de toute l’humanité doit être corrigée car nous ne savons pas si notre espèce vieillira comme la somme de ses éléments.

(b) Hypothèse alternative
Si on fait intervenir le facteur Esprit, la première hypothèse ne tient plus car avec la noosphère, par nécessité statistique, c’est le principe de convergence qui s’impose. En avant de nous, ce n’est pas l’engourdissement de l’âme qui est probable mais, au contraire, un point critique de réflexion collective qui s’annonce ; un état suprême. Serait-ce une terminaison satisfaisante pour le phénomène humain ? C’est en ce point que se découvre jusque dans son fond le problème posé à notre science par l’existence d’autres planètes vivantes dans l’univers.
J’ai toujours supposé que dans la noosphère comme dans la biosphère subsiste le besoin de croître. Il n’y a pas de sélection naturelle possible et encore moins d’inventions réfléchies si l’individu ne s’oriente pas du dedans vers le super vivre ou du moins vers le sur vivre. Alors, qui ne voit le drame d’une humanité perdant soudain le goût de sa destinée ? Si tel était le cas, le mécanisme psychique de l’évolution s’arrêterait définitivement.
Cette hypothèse d’échec n’est pas un mythe, l’existentialisme sartrien le prouve. Il est moins important de savoir comment la vie est apparue sur terre que de comprendre comment elle pourrait s’éteindre. Une fois devenue réfléchie, la vie spirituelle ne peut accepter de disparaitre sans se contredire biologiquement elle-même. L’idée de point critique de réflexion, fruit de la socialisation, loin d’être une étincelle, correspond au contraire à notre passage, par retournement, sur une autre face de l’univers.

Chapitre 22 : LA FIN DE L’ESPECE(New York, 9 décembre 1952) Revue Psyché, février 1953

Au milieu du XIXe siècle l’homme apprit avec étonnement qu’il y avait une genèse des espèces dans laquelle il se trouvait pris, alors qu’il pensait que le monde animal était juxtaposé à côté de l’humanité. La vie était mouvante et l’homme en était la dernière phase … Cette nouvelle stimula la curiosité ou l’indignation. L’affaire Galilée avait eu moins d’effets car elle ne touchait que les princes de l’Eglise, tandis que l’évolution était une transposition des valeurs planétaires. L’homme était donc un simple « dernier venu ». Mais pour la majorité des esprits cette nouvelle provoqua une certaine exaltation, l’homme avait enfin un avenir scientifiquement démontrable, l’évolutionnisme se présentait à point nommé et justifiait scientifiquement la foi au progrès.
Par un mouvement naturel, comme une marée, l’exaltation cède la place au découragement : l’homme constata que les espèces grandissent, puis s’éteignent. La disparition des espèces animales est un phénomène aussi mystérieux que leur apparition. Perdant leur pouvoir de spéciation en vieillissant, les espèces survivent, ce qui est somme toute une forme de mort. ; ou bien encore elles s’évanouissent en se relayant l’une l’autre pour raison d’inadaptabilité ou de sénescence. Il est désormais possible d’estimer en millions d’années la vie moyenne des espèces. Ainsi, l’homme découvre que les germes de sa disparition sont en lui ; l’angoisse existentielle est le pressentiment qu’un mur infranchissable se dresse devant lui.
Selon les préconisations de la psychiatrie, il ne faut pas fermer les yeux face à notre destin, mais regarder froidement l’ombre de la mort, elle ne s’exorcise pas, elle s’affronte en connaissance de cause. Il ne faut ni s’abriter dans l’infini du temps ni se réfugier dans les profondeurs de l’espace. Il n’y a aucune pudeur à avoir face à ces problèmes. La science ne peut ni supprimer la mort ni nous envoyer dans une autre planète pour nous y réfugier. Il n’y a pas de sursit à attendre, tout ce que l’on raconte sur les échappatoires de la mort et la fin de la planète pour rassurer les gens est scientifiquement faux. Pour comprendre la fin il faut connaître le commencement ; il faut aimer toute la trajectoire de l’évolution. (note de JPF : lire les tomes-1 et 7 sur lesquels se construit toute la pensée de Teilhard).

L’humanité ne va pas se dissipant mais se concentrant sur elle-même ; elle dérive laborieusement vers un point critique de spéciation ; la fin d’une espèce réfléchie est une renaissance hors du temps et de l’espace.
L’idée du salut de l’espèce est une évasion psychique par excès de conscience et n’est pas encore reconnue par les scientifiques ; mais cependant, mise à l’épreuve d’une pensée prolongée, cette idée s’incruste dans les esprits car elle respecte la croissance exponentielle de la courbe du phénomène humain. Elle s’oppose au pessimisme régnant.
Ce qui discrédite la foi au progrès et à l’évolution vers l’ultra-humain, c’est la promesse d’un âge d’or qui convient à un, idéal petit bourgeois qui demande un naturalisme païen. Si les lois de la biogénèse peuvent nous procurer une amélioration des conditions de vie, une illusion de bien-être, ce n’est pas cette question que nous devons nous poser ; ce qu’il nous faut demander, c’est une soif de plus-être, elle seule peut sauver la terre pensante.

C’est sur sa pointe de concentration spirituelle, et non sur une base d’arrangements naturels, que se crée l’équilibre de l’humanité pour qu’elle se dirige vers une issue devant s’ouvrir au sommet du temps et répondre à nos espoirs d’évasion et de Révélation. C’est cela qui pourra le mieux réduire le conflit entre ténèbres et Lumière, entre exaltation et angoisse.

(Note de JPF. : A la fin de ce chapitre, les Editions du Seuil et le Comité de la Fondation Teilhard de Chardin ont ajouté un extrait du livre « LA VIE COSMIQUE » que Teilhard avait écrit en 1916. C’est un texte original : )

N.d.E.
Sous-tendant cette vue ultime , persiste la première intuition mystique exprimée, dès 1916, dans La Vie Cosmique. L’extrait ci-après manifestera l’unité de la vision chrétienne fondamentale et de la recherche scientifique à son terme.

b[« Incapable de se mélanger et de se confondre en rien avec l’être participé qu’il soutient, anime, relie, Dieu est à la naissance, à la croissance, au terme de toutes choses […]. L’affaire unique du Monde, c’est l’incorporation physique des fidèles au Christ qui est à Dieu. Or, cette œuvre capitale se poursuit avec la rigueur et l’harmonie d’une évolution naturelle.
A l’origine de ses développements, il fallait une opération d’ordre transcendant, qui grefferait -suivant des conditions mystérieuses, mais physiquement réglées,- la Personne d’un Dieu dans le Cosmos Humain. (…) « Et Verbum caro factum est » Ce fut l’Incarnation. De ce premier et fondamental contact de Dieu avec notre race, en vertu même de la pénétration du Divin dans notre nature, une vie nouvelle est née, agrandissement inattendu et prolongement « obedientiel » de nos capacités naturelles : la Grâce. Or, la Grace est la sève unique montant dans les branches à partir du même tronc, le Sang courant dans les veines sous l’impulsion du même Cœur, l’influx nerveux traversant les membres au gré d’une même Tête ; et la Tête radieuse, et le Cœur puissant, et la Tige féconde, sont inévitablement le Christ […]
L’Incarnation est une rénovation, une restauration de TOUTES les Forces et les Puissances de l’Univers : le Christ est l’instrument, le Centre, la Fin de toute la Création animée et matérielle ; par Lui, tout est créé, sanctifié, vivifié. Voilà l’enseignement constant et courant de Saint Jean et de Saint Paul (le plus « cosmique » des écrivains sacrés), enseignement passé dans les phases les plus solennelles de la Liturgie … mais que nous répétons et que les générations rediront jusqu’à la fin, sans pouvoir en maîtriser ni en mesurer la signification mystérieuse et profonde -liée qu’elle est à la compréhension de l’Univers […]

Chapitre 23 : CONCLUSION, TEXTE SUR LA FIN DU MONDE (version intégrale).
(Note du Comité de rédaction de Mademoiselle Mortier « Pour clore ces écrits concernant L’AVENIR DE L’HOMME, nous extrayons les pages suivantes d’une œuvre qui aura sa place dans une publication ultérieure : MON UNIVERS, résumant en une lumineuse synthèse, ce que le penseur et le religieux pressentait de la Fin du Monde, elles s’achèvent sur la citation paulinienne qui, à la dernière page de son « Journal » exprimera sa suprême vision : « Dieu tout en tous »)
[…] Pressés les uns contre les autres par l’accroissement de leur nombre et sa multiplication de leurs liaisons, serrés entre eux par l’éveil d’une force commune et le sentiment d’une angoisse commune, -les hommes de l’avenir ne formeront plus, en quelque manière, qu’une seule conscience ; et parce que leur initiation étant terminée, ils auront mesuré la puissance de leurs esprits associés, l’immensité de l’Univers et l’étroitesse de leur prison , cette conscience sera véritablement adulte, majeure. Ne peut-on pas imaginer qu’à ce moment se posera pour la première fois, dans une option finale, un acte vraiment et totalement humain, le OUI ou le NON en face de Dieu, proféré individuellement par des êtres en chacun desquels se sera pleinement épanoui le sentiment de la liberté et de la responsabilité humaine ?
On a quelque peine à se représenter ce que pourra être une fin du Monde. Une catastrophe sidérale serait assez symétrique à nos morts individuelles. Mais elle amènerait la fin de la Terre, plutôt que celle du Cosmos, et c’est le Cosmos qui doit disparaître.
Plus je songe à ce mystère, plus je lui vois prendre, dans mes rêves, la figure d’un « retournement » de conscience, d’une éruption de vie intérieure, d’une extase… Il n’y a pas à nous creuser la tête pour savoir comment l’énormité matérielle de l’Univers ^pourra jamais s’évanouir. Il suffit que l’esprit s’inverse, qu’il change de zone, pour qu’immédiatement s’altère la figure du Monde.
Lorsqu’approchera la fin des temps, une pression spirituelle effrayante s’exercera sur les limites du réel, sous l’effort des âmes désespérément tendues dans le désir de s’évader de la Terre. Cette pression sera unanime. Mais l’Ecriture nous apprend qu’en même temps elle sera traversée par un schisme profond, les uns voulant sortir d’eux-mêmes pour dominer encore plus le Monde, les autres, sur la parole du Christ, attendant passionnément que le Monde meure, pour être absorbé avec lui en Dieu.
Alors , sans doute, sur une Création portée au paroxysme de ses aptitudes à l’union, s’exercera la Parousie. L’action unique d’assimilation et de synthèse qui se poursuivait depuis l’origine des temps se révélant enfin, le Christ Universel jaillira comme un éclair au sein des nuées du Monde lentement consacré. Les trompettes angéliques ne sont qu’un faible symbole. . C’est agitées par la plus puissante attraction organique qui se puisse concevoir (la force même de cohésion de l’Univers !)que les monades se précipiteront à la place où la maturation totale des Choses et l’implacable irréversibilité de l’histoire entière du Monde les destineront irrévocablement ,
les unes, matière spiritualisée, dans l’achèvement sans limites d’une éternelle communion ;
les autres, esprit matérialisé, dans les affres conscientes d’une interminable décomposition.
A cet instant, nous apprend Saint Paul, (I Cor. XV, 23, sq) quand le Christ aura vidé d’elles-mêmes toutes les puissances créées (rejetant ce qui est facteur de dissociation et sur-animant tout ce qui est force d’unité), Il consommera l’unification universelle en se livrant, dans son Corps, complet et adulte, avec une capacité d’union enfin complète, aux embrassements de la Divinité.
Ainsi se trouvera constitué le complexe organique : Dieu et le Monde, le Plérôme, réalité mystérieuse que nous ne pouvons pas dire plus belle que Dieu tout seul, puisque Dieu pouvait se passer du Monde, mais que nous ne pouvons pas non plus penser absolument accessoire, sans rendre incompréhensible la Création, absurde la Passion du Christ, et inintéressant notre effort. « Et tunc erit finis ». Comme une marée immense, l’Etre aura dominé le frémissement des êtres. Au sein d’un océan tranquillisé, mais dont chaque goutte aura conscience de demeurer elle-même, l’extraordinaire aventure du Monde sera terminée. Le rêve de tout mystique aura trouvé sa pleine et légitime satisfaction. « Erit omnibus omnia Deus ».
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Jeudi 24 Novembre 2011 16:34