Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

Recherche






Chapitres 2 et 3 du tome V Editions du SEUIL « L’AVENIR DE L’HOMME » :
-Hérédité sociale et progrès p. 41 à 53
-La grande option p. 57 à 81


1) EDUCATION ET VIE
-Un des caractères les plus extraordinaires de la vie est son additivité dirigée (caractères acquis), parce qu’elle ajoute sans cesse à elle-même de nouvelles caractéristiques qu’elle transmet aux descendants de chaque espèce animale. Une part essentielle du phénomène se fait pendant la fécondation de la femelle. Mais en plus, quelque chose se transmet et grandit à travers la chaine du vivant, raison pour laquelle les sciences étudient l’hérédité cellulaire.

-Admise par le transformisme à ses débuts, la transmission germinale des caractères acquis reste contestée par la génétique qui n’y trouve pas de preuve irréfutable. Tout se passerait alors comme si les individus de chaque espèce animale se transmettaient passivement, sans le transformer par leur activité, un germe qui évoluerait en eux. Hypothèse invraisemblable, et dont le grave inconvénient serait d’enlever aux individus toute responsabilité dans l’évolution de leur espèce.

-Pour saisir le mécanisme additif de la vie, regardons ce qui s’opère secrètement dans la cellule. Observons aussi ce qui est visible à notre échelle de grandeur, c'est-à-dire la transmission par l’éducation, qui est un processus si commun qu’il ne semble contenir aucun mystère. Ceci étant établi, se pose alors la question des questions : comment donner une valeur biologique à ce processus ? Peut-on comparer celui-ci au déterminisme profond qui confine au développement de la vie ? C’est inéluctable. L’éducation serait chose spécifiquement humaine lorsqu’il s’agit d’éducation raisonnée ? Soit, mais ne suffit-il pas de regarder le monde des bêtes pour apercevoir, comme pour l’humain, que la transformation n’est possible que si elle contient à la mesure de l’esprit une propriété commune dont les ébauches se reconnaissent déjà dans le passé. Les animaux dressent leurs petits à des gestes de survie, de chasse, etc… avons-nous besoin de plus de preuves pour estimer que l’éducation est une fonction universelle coextensive à tout le monde vivant ?
L’éducation est un mécanisme superposé à la transmission de la vie … Mais Bergson n’a-t-il pas fait observer combien arbitraire est la limite entre la zone des déterminismes organiques et la zone de spontanéité, au cours de l’embryogenèse. Ceci relaie cela et ceci est probablement capable de réagir sur cela.

Des biologistes refusent d’admettre la transmission germinale des caractères acquis ; mais ont-ils réfléchi au cas des innombrables insectes qui meurent sans connaître leur progéniture et qui transmettent cependant leurs comportements à une descendance qu’ils ne verront jamais ?

Une conclusion parait légitime : loin d’être un phénomène artificiel et accidentel de l’additivité biologique, l’éducation n’est rien moins qu’une forme essentielle et naturelle de l’additivité biologique ; en elle nous voyons l’hérédité dépasser l’individu pour entrer dans sa phase collective et devenir sociale ; ainsi nous faisons apparaître l’importance de tout ce qui touche à l’éducation de l’humanité.

2) EDUCATION ET HUMANITE
Pour saisir toute l’importance de ce phénomène, faisons un jeu et imaginons l’expérience suivante : essayons de nous abstraire de toutes les choses pratiques ou intellectuelles transmises par nos ancêtres depuis le début de l’humanité ; éliminons toutes les méthodes de communication, coupons nous de l’industrie, de l’agriculture, oublions toute l’histoire, le langage, etc, allons jusqu’à cet état inconcevable que serait notre conscience totalement vierge de toute influence humaine ; que resterait-il de nous même après ce dépouillement ? Est-ce un vêtement ou une part de notre âme que nous venons de laisser tomber ?

Reprenons maintenant toutes les enveloppes éducatives que nous avons essayé de quitter, en revivant leur histoire. Pour construire chacune d’elles que de tâtonnements, que de fragilité face à une hypothétique mais probable catastrophe qui laisserait l’homme dans le même état qu’au moment de son apparition. Comment ne pas reconnaître dans cette progression tâtonnante les mêmes moyens que ceux employés par la vie elle-même, dans son développement irréversible ! Considérée dans son état actuel, l’humanité est organiquement inséparable des développements de son éducation. Ce milieu additif n’est rien moins qu’une sorte de matrice aussi réelle que le sein de nos mères. Il est la mémoire de notre race où puisent et s’achèvent nos mémoires individuelles. Ce milieu additif fait partie intégrante de l’hérédité biologique.

-Il est difficile de distinguer un ordre dans la masse croissante des expériences humaines qui constitue le patrimoine moral de l’humanité, aussi, prenons de la hauteur de vue ; ainsi il deviendra évident que ce chaos cache un ordre, celui de l’humanité prenant conscience d’elle-même. L’humanité se constitue sur l’élévation des consciences individuelles ; en aucun cas nous devons nous prétendre plus intelligents que nos pères, mais grâce à leurs efforts additionnés, nous comprenons mieux qu’ils ne pouvaient le faire eux-mêmes. Un état humain de conscience collective s’établit et porte un peu plus loin celui des générations nouvelles.

-La fonction spécifique de l’éducation est la preuve définitive de sa valeur biologique jusque dans les choses de l’esprit.

3) EDUCATION ET CHRETIENTE (uniquement des commentaires)
Il est inutile de soumettre ce paragraphe à une contraction de texte étant donné qu’il reprend intégralement les arguments scientifiques précédents, pour les placer sous la bannière chrétienne. C’est une option que je réprouve car, située dans un livre scientifique, elle risque de se priver de l’écoute des profanes cherchants. C’est une discrimination. Je cite Teilhard : « …puisque ces pages sont écrites pour des éducateurs chrétiens… »phrase lourde de sens venant s’ajouter au titre du paragraphe. On peut attribuer un double sens à cette discrimination : soit les éducateurs chrétiens ont besoin de recevoir une leçon, soit ils sont les seuls habilités à en donner. Dans les deux cas il y a maladresse et je m’explique. Faisant référence au Verbe Incarné, Teilhard laisse supposer que seuls les chrétiens sont en mesure de comprendre de quoi il s’agit ; or ce concept nous ramène à celui du Verbe Lumière dont il est question dans le Prologue de Jean et l’on touche ainsi à l’un des ésotérismes les plus anciens de l’humanité dont l’origine se situe dans l’Egypte ancienne ; lequel a été transmis par Moïse à la tradition judéo chrétienne (voir dans le site de notre Association mon travail intitulé « Doctrine du Verbe Lumière »).

CHAPITRE 3 « LA GRANDE OPTION »
1- Au bord de la socialisation humaine
2- Les chemins possibles
3- 3Le choix de la route
4- Les propriétés de l’union
5- Le vrai milieu de l’action humaine

1) AU BORD DE LA SOCIALISATION HUMAINE

Les espèces grandissent, vieillissent et meurent. Ceci étant posé, l’humanité se comporte comme une espèce, elle est donc assujettie à un cycle défini de développement sur sa courbe de croissance, quelle est sa position en ce moment ? A cette question il est possible de répondre pourvu que soit considéré un phénomène bien connu des biologistes qui est l’ASSOCIATION (ou la socialisation). Mais là ne s’arrête pas le mouvement, ainsi, apparaissent les coraux à partir de polypes fixés ou errants, les fourmilières ou la ruche à partir des hyménoptères indépendants … sur chaque rameau zoologique, une même force de groupement semble avoir joué par paliers.

-Pour les associations les plus anciennes le mécanisme de groupement ne peut être que conjecturé ; mais pour les sociétés de formation plus jeune, les étapes du processus sont encore reconnaissables dans la matière, dans la nature actuelle. On connaît des abeilles libres et d’autres qui s’organisent en collectivités limités à structures lâches, et ainsi, par des étapes intermédiaires, on arrive à la ruche qui est organiquement centrée sur la reine. Tout se passe comme si, au cours de son existence phylétique, chaque forme vivante atteignait avec plus ou moins de succès ce que l’on pourrait appeler un point de socialisation.

-Ceci étant admis, revenons à l’espèce humaine et cherchons à la faire rentrer dans le schème, parce que nous faisons partie de cette espèce humaine, nous sommes bien placés pour le faire.
Notre rythme de croissance est très rapide par rapport au rythme de croissance de la vie qui est, lui, extrêmement lent ; sa grandeur submerge l’humanité, l’évolution de la vie échappe à nos intuitions, la science prend le relais et ce que nous ne saurions percevoir directement est reflété dans les formes vivantes qui nous ont précédés.

-Au origines l’homme a dû vivre par petits groupes autonomes, après quoi, des liaisons se sont établies entre familles, puis entre tribus, les liens se sont alors compliqué, ce régime s’est maintenu pendant des millénaires.

-Maintenant, et ce depuis plus d’un siècle, une transformation s’opère dans les systèmes sociaux modernes, par l’intermédiaire de nouveaux systèmes politico économiques qui, savamment, géométrisent les masses au détriment des individus et cela au nom de la complexification croissante des règles géopolitiques et à cause de l’effet de compression produit par une démographie galopante sur la surface limitée de la terre. De ces facteurs concomitants résulte une transformation de fond qui induit un changement d’état humain, en nous l’humanité approche de son point critique de socialisation.

-L’homme n’est pas un insecte (ceux-ci vivent par synergie de leurs instincts de base), il ne peut pas sombrer dans l’anéantissement de sa personnalité parce qu’il est réfléchi et capable de prévoir ses actions, il assimile les lois de la nature, les transforme et leur donne un sens, une valeur morale. L’homme ne peut pas continuer à vivre sans faire des transformations en lui et autour de lui pour forger UN TOUT hominisé en nous et autour de nous. Plus profond que toutes les questions techniques, le problème de valeur qui se pose à chacun de nous pour faire face à notre destinée, à nos responsabilités à l’égard de l’évolution, se présente à nous sous la forme d’un tourbillon bien plus fort que nous, mais que nous pouvons raisonnablement avoir une espérance si, en notre qualité d’homme conscient, nous le jugeons, l’examinons, afin de décider quelle sera la grande option qui décidera de la victoire de l’homme esprit sur l’homme matière.

2) LES CHEMINS DU POSSIBLE

Trois possibilités formant entre elles une suite logiquement liée paraissent exprimer et épuiser toutes les possibilités qui se présentent à notre choix :
a) Pessimisme ou optimisme,
b) Optimisme d’évasion ou optimisme d’évolution,
c) Evolutionnisme de pluralité ou évolutionnisme d’unité.

a) Pessimisme ou optimisme
L’être est-il bon ou mauvais ? Malgré sa forme savante, ce dilemme est essentiellement pratique, il représente l’alternative fondamentale sur laquelle tout homme, par le fait même qu’il est né, est forcé de se prononcer. Sans l’avoir voulu, sans savoir pourquoi, nous nous trouvons engagés dans un monde qui parait s’élever dans un état de grande complexité organique. Ce courant universel dans lequel nous sommes pris nous laisse entrevoir une préférence donnée par la nature, à l’être sur le non-être, à la vie sur la non-vie. ETRE et VIVRE se mesurent par un accroissement de conscience, mais ce choix instinctif de la nature résiste-t-il à l’opération critique de notre pensée ? Cette question pouvait rester dormante aussi longtemps que la nécessité ne concernait que la préservation d’un présent agréable. Mais la question devient pressante dès qu’il s’agit de sacrifier notre individualisme pour servir toute l’humanité. N’y aurait-il pas lieu pour l’homme devenu conscient des contraintes imposées par la vie de faire grève à une évolution aveugle qui n’est peut-être pas un véritable progrès ?
A mesure que l’effort collectif est demandé aux hommes coûte davantage, ce problème posé aux esprits clairvoyants finit par se révéler à la masse sous cette forme : faut-il reconnaître un sens et un but à l’univers ? Sur cette question de fond l’humanité se divise en deux camps :
-D’un côté les négateurs de toute signification et de toute valeur,
-De l’autre côté les adeptes de la possibilité d’existence d’une valeur et de l’utilité d’une conscience.

Cela consiste, pour les premiers, à la désertion totale et, pour les seconds, à la conscience d’un devoir.

b) Optimisme d’évasion ou optimisme d’évolution ?
Après avoir opté pour la valeur de l’être et admis que le monde a un sens, cela nous oblige-t-il à aller plus loin et a fortiori jusqu’au bout ?
Il y a très longtemps les sages de l’Inde s’étaient posé la même question à laquelle ils avaient apporté la réponse suivante : plus nous organisons le monde, plus nous fortifions le réseau qui nous emprisonne et, ainsi, nous accroissons le multiple, ce qui nous empêche de trouver la bienheureuse unité et, dans ces conditions, il n’y a que l’ascèse pour briser la grande illusion et se persuader du néant qui nous entoure ; faisons en nous la nuit et le silence, ainsi apparaitra, aux antipodes des apparences, l’ineffable réalité.
Ainsi parlait la sagesse orientale.
Le monde chrétien occidental contemporain va vers la même tendance, sous des formes différentes ; lui aussi redoute la socialisation qui guette l’espèce humaine avec le formatage de masse comparable au Karma collectif de l’Hindouisme. Avec une rapidité effrayante, ce que nous appelons « civilisation » tisse autour de nous un filet.
Ainsi donc nous devons nous évader en choisissant l’un des deux rameaux qui se présentent à nous :
1-le rameau de ceux qui considèrent que le progrès consiste à rompre les attaches entre le monde de la matière et le monde de l’esprit.
2-le rameau de ceux qui considèrent la valeur ultérieure de l’évolution de la matière vers l’esprit.

Mais il y a ceux qui veulent échapper à ce choix par une attitude d’abstention. Cette attitude conduit au néant, oublions ceux qui ont fait ce choix, on ne peut rien pour eux tant qu’ils maintiennent cette option.
Quant à ceux qui ont choisi le second rameau, une autre alternative s’offre à eux .
c) Evolutionnisme de pluralité ou évolutionnisme d’unité.
-Le titre de ce paragraphe induit un fractionnement de l’humanité en des catégories qui s’emboîtent les unes dans les autres, ainsi nous avons une première option s’exprimant par la foi en l’être, laquelle débouche sur la foi au progrès et qui aboutit en la foi aux valeurs spirituelles de la matière. Ces trois catégories humaines sont elles-mêmes nuancées par la question de savoir sous quelle forme faut-il imaginer l’Etre Suprême que nous cherchons ?
Ainsi, nous arrivons à la dernière question ; cet Etre Suprême se développe-t-Il en s’éparpillant ou bien tend-il à se concentrer en un foyer unique ? Autrement dit faut-il penser pluralisme ou monisme, bifurcation ultime avec laquelle s’opèrerait un triage de l’humanité ?
-Selon le pluralisme, le monde dérive vers une autonomie croissante de ses éléments. Dans cette perspective dispersive, la socialisation de l’humanité apparait comme une régression, culminant vers l’isolement des individus, ce qui serait une absurdité, sauf à imaginer le cas de l’émergence d’un individu exceptionnel …
-Aux yeux du monisme, au contraire, rien n’existe et ne compte que le tout, et l’option divergente est une erreur fondamentale. Pour s’achever et se sauver chaque individu doit faire tomber les barrières. De ce point de vue les mouvements totalitaires ne seraient ni des hérésies ni des régressions biologiques (…) car ils opèreraient dans le mouvement cosmique (…) le plural doit être considéré comme le substrat initial dont la réduction graduelle indique la tendance du processus naturel, car l’univers se ramasse sur un centre. Convergence ou divergence, cette option apparaît comme finale et clôt notre analyse (…)

-En présence de cette apparente indétermination de la vie doit-on rester indécis ? Les animaux qui sont, eux, entièrement dépendants de leurs instincts n’ont pas ce problème ; tandis que l’homme qui, lui, a franchi le pas de la réflexion a l’obligation de faire un choix, au risque de déchoir de sa nature d’être humain.

3) LE CHOIX DE LA ROUTE

a) Recherche d’un critère
La classification que nous venons d’établir n’est pas une fiction et, en présence de cette diversité, la répartition des attitudes humaines se résume par un haussement d’épaule et « d’une affaire de tempérament ». Pourtant, à chaque question posée précédemment correspond un univers de type spécial : désordonné/ou ordonné, encore jeune/ou épuisé, dispersif/ou convergent; un seul type de ceux là est dans le vrai (…)

-La physique nous a montré que la fraction d’énergie inutilisable est croissante (en vertu de la loi voulant que toute organisation nouvellement apparue se paye par une dissipation d’énergie) ; mais cette loi est confrontée à une donnée qui ne peut pas encore être considérée comme scientifique, celle d’une montée de l’univers vers des états d’improbabilité et de personnalité grandissante ; soit deux expressions complémentaires de la flèche du temps.
Pour les besoins de notre démonstration, l’entropie (information diluée à l’extrême dans la matière initiale) sera mise de côté provisoirement au profit de la néguentropie qui est la tendance inverse, vers laquelle évolue la matière dans des états où elle dégage de plus en plus d’information. Tel est notre choix entre les deux alternatives en présence.

b) La réduction des alternatives
Avoir admis que par son histoire le monde exprime une marche vers l’esprit, c’est reconnaître que nous n’avons plus à opter entre l’être et le non être. Un doute sur la primauté de la conscience par rapport à l’inconscience serait à la rigueur concevable dans le cas d’un esprit qui émergerait subitement du néant ; mais cette conjecture serait contradictoire au postulat d’une nature évolutive. De même, sous leur forme radicale le pessimisme et l’agnosticisme sont condamnés par le fait même que nous existons.

-Plus délicate déjà apparait la décision à prendre sur l’alternative dont nous avons déjà parlé : « optimisme d’évasion, ou optimisme d’évolution ». Dans quelle direction nous attend la plus grande conscience ? La réponse n’est pas évidente. En soi l’idée d’une extase humaine hors du tangible n’aurait rien de contradictoire, elle s’adapterait même aux exigences finales d’un monde à structure évolutive, mais cela à une condition, c’est que ce monde soit parvenu à un développement tel que son âme puisse s’en détacher comme un fruit mûr. Or nous n’avons aucune raison de penser que la conscience humaine ait atteint ce point là.

Pour prolonger efficacement le développement de la conscience terrestre, quelle option devons-nous choisir ? Sera-ce un accroissement jaloux de notre individualité pour obtenir plus d’autonomie ? Ou bien sera-ce dans les associations et le don de nous-mêmes à la collectivité ; refus ou acceptation de la socialisation humaine, monde de divergence ou monde de convergence ; où est l’issue ?

-S’il existe un processus observable dans l’évolution de la nature vers une plus grande conscience, c’est bien celui qui s’obtient par une différenciation croissante faisant surgir de toujours plus fortes individualités qui de facto entraînent des oppositions. Paradoxalement, pour rester dans la logique de ce mouvement chaque individu doit se dégager de toute influence extérieure, geste séparatif plus ou moins inscrit au fond de lui.

-Vu sous un certain jour, un univers de structure pluraliste divergent peut susciter localement des paroxysmes de conscience. Outre que ces états sont dérisoirement limités, ils sont destructeurs de l’esprit qui les anime. D’autre part, ces mouvements s’étendant de proche en proche, ils amorcent une volatilisation générale de la masse humaine. Adopter l’hypothèse d’une divergence finale de l’esprit revient à introduire un principe de désagrégation dans la partie pensante du monde et c’est rétablir aux antipodes de cette conscience devenue fugitive le primat et la stabilité prépondérante de la matière. Au lieu de croître, la néguentropie régresse.

-Pour sauver la prééminence de l’esprit, la voie de l’unification est la seule pensable. En dépit du sacrifice de nos libertés instinctives, nous découvrons un autre type de liberté, celle qui est voulue en connaissance de cause.

4) LES PROPRIETES DE L’UNION

-Nous devons réagir contre les préjugés qui opposent entre eux pluralité et unité, éléments et TOUT, individualité et collectivité. Nous raisonnons comme si chacun des deux termes de ces couples variaient en raison inverse l’une de l’autre : ce qui est gagné pour l’un est perdu pour l’autre. A l’origine de ce préjugé intervient le malaise que ressent un individu qui est pris dans la foule ; mais pourquoi chercher un modèle de collectivité dans ce qui n’est qu’un agrégat ? A l’opposé de ces groupements massifs et inorganisés, la nature se révèle pleine d’associations construites et régies par des lois ; dans le cas de parcelles unités, le rapprochement des éléments ne tend pas à annuler leurs différences, mais au contraire à les exalter ; la véritable union (la synthèse) ne confond pas, elle différencie. Il est essentiel de comprendre avant de se décider pour la grande option.

-Dans la ruche, comme dans le cas des cellules formant notre corps, l’union et donc la spécialisation des éléments se font dans le domaine de certaines fonctions matérielles comme : nutrition, reproduction, défense etc … d’où la transformation de l’individu en « pièce de rechange » . Mais, imaginons un autre type de groupement au sein duquel est apparu pour les individus une autre possibilité d’achèvement mutuel et psychique, nous avons là ce qu’on peut appeler une fonction de personnalisation qui active l’influence différenciante de l’union qui agit vers la liberté des choix, la richesse de spontanéité et l’épanouissement harmonisé des valeurs individuelles. Tel est le cas de l’humanité entre les éléments, du fait de la pensée se constitue un milieu spécial et nouveau au sein duquel les individus acquièrent la faculté » de s’associer et de réagir entre eux pour l’achèvement d’une conscience.La socialisation ne signifie pas la fin de la personne mais l’ERE de la personne. Dans cette synergie c’est l’amour qui est l’énergie de développement ; Il faut que l’humanité se décide enfin à reconnaître que cette énergie est l’énergie fondamentale de la vie. L’énergie amour nous interdira à jamais de nous scléroser dans le modèle de la vie des fourmis.

Avec l’amour et dans l’amour, c’est l’approfondissement de notre moi qui provoquera le jaillissement fantaisiste sur toutes les voies inexplorées que nous découvrirons. Nous pouvons dire adieu à un univers de divergence et de dispersion des personnalités, et nous saluons un univers de convergence dont les qualités d’union différencient.
Si l’union différencie ceci a pour résultat de conférer à une union de convergence le pouvoir de prolonger sans les confondre les fibres individuelles qu’elle rassemble. Dans un univers de convergence, chaque élément trouve son achèvement non pas dans sa propre consommation mais dans son incorporation au sein d’un pôle supérieur de conscience, seule conception en laquelle il peut entrer en contact avec les autres âmes humaines.


Notes personnelles de J.P. Frésafond
Les 20 premières pages du 3ème chapitre, ainsi que les 75 pages précédentes concernant les chapitres 1 et 2 ne m’ont posé que les problèmes habituels de la contraction de texte. Certes j’ai eu parfois recours à une réécriture de quelques lignes obscures, mais la compréhension des textes était convenable.

Dans ce paragraphe 4, de la page 76 à la page 78, je ne comprends pas ce que Teilhard veut dire et je ne peux donc pas travailler sur son texte car nous sommes, à mon sens, dans un délire mystique. Je suis désagréablement surpris par Teilhard dont le raisonnement scientifique est habituellement remarquable. Il s’embarque ici dans une théorie onirique sur un thème qui, par définition, ne peut être appréhendé par l’intelligence humaine. Il va trop loin dans l’imaginaire. Pour parler de cela il eût fallu écrire un conte fantastique afin de mettre le lecteur en état d’extase.

5) LE VRAI MILIEU D’ACTION HUMAINE

Lorsque les historiens étudient la philosophie à travers les âges, ils s’attachent à la naissance et à l’évolution des idées, notamment, mais cela ne suffit pas.
Une géométrie est faite de points, de lignes, de figures, mais elle dépend aussi du type d’espace dans lequel elle s’applique et suivant le type d’espace les propriétés de la géométrie considérée sont modifiées. Ce qui est vrai dans la géométrie l’est aussi dans la philosophie.

Philosopher c’est organiser les lignes de réalité qui nous entourent, la philosophie est un ensemble cohérent de relations harmonisées dans un univers doué de certaines propriétés. Ces propriétés peuvent évoluer, tout comme un dessin tracé sur une surface souple et qui se modifie quand la surface change de contours ; le passé de l’intelligence est plein de mutations qui trahissent le mouvement des idées humaines.

-Avant le XVIème siècle la philosophie raisonnait selon une conception statique de l’univers. Après cette époque les raisonnements philosophiques se sont appuyés sur la géométrie déformable d’un univers mobile

A notre époque moderne la philosophie a intégré la notion d’espace-temps. Enfin, la perception de l’abime des deux infinis s’est transformée avec l’apparition d’un troisième infini, celui de l’infiniment complexe, ce qui change tout notamment pour l’homme qui peut enfin se situer, étant lui-même le fer de lance de la complexité. Ainsi va la philosophie.

-Revenons aux conséquences psychologiques de la « grande option » en vertu de laquelle l’humanité tend à s’établir dans la perspective générale de son intégration à un univers convergent formé d’esprit et de conscience. Quelles vont-être les suites intérieures d’un tel changement ? Jusqu’ici l’homme agissait au jour le jour, instinctivement et plus ou moins rationnellement. Avec le sens de l’unification universelle à laquelle il s’éveille, tout bouge, tout se dilate, tout s’éclaire, tout s’imprègne d’une saveur d’absolu émanant du pôle suprême de personnalisation. Après cela, serait-il possible de faire marche arrière ?

-Malgré la grandeur de la minute présente d’autres heurts idéologiques nous attendent ainsi que d’autres synthèses. L’acte suivant du drame doit se placer sur un autre plan et se jouer dans un monde nouveau dans lequel chaque élément n’agira plus que dans la conscience de pourvoir à une œuvre de personnalisation totale.
Au-delà de ce que nous nommons « point critique de socialisation » la masse de l’humanité va sans doute émerger dans le milieu biologiquement requis pour atteindre la plénitude et accomplir son destin.


Samedi 6 Novembre 2010 14:59