Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Le MILIEU DIVIN, TOME-4, Editions du Seuil
Contraction de texte par JP Frésafond, 2e partie pages 71 à 102 (sujet pour le 23 mai 2014)


JP Frésafond, Contraction de texte, DIVINISATION DES PASSIVITES
Page 71 Par le développement de ses puissances, l’Homme découvre un champ d’action plus grand et il finit par adorer ce contre quoi il lutte ; voir le combat de Jacob contre l’Ange. Il est saisi par ce dont il croyait s’emparer.

Page 72 Le chrétien étant, en droit, le plus humain des hommes est soumis à ce renversement psychologique qui fond ensemble la joie d’agir et le désir de subir, il se développe moins en lui-même qu’il ne se perd en Dieu. Cela fait de l’Homme un serviteur, bien plus qu’un maître de l’univers.
Le moment est venu d’examiner le nombre et la nature de la divinisation de nos passivités.

1) EXTENSION, PROFONDEUR ET FORMES DIVERSES DES PASSIVITES HUMAINES

-Les passivités forment la moitié de nos expériences et cette expression concerne ce qui n’est pas agi et qui par définition est subi. Cette expression ne préjuge en rien des proportions selon lesquelles action et passion se partagent notre domaine intérieur.

Page 73 Inconsciemment nous pensons que l’action occupe la première place, mais en réalité les passions sont plus étendues et plus profondes, elles accompagnent nos opérations conscientes et dirigent nos efforts. Mais leur zone d’influence s’étend bien au-delà, nous découvrons avec effroi que nous n’émergeons dans la réflexion et la liberté que dans une étroite mesure au delà de laquelle nous pénétrons dans une nuit chargée de « présence ».
Dans cette ambiance nous ne sommes pas inertes, nous réagissons par un prolongement inconnu de nous-mêmes dans les ténèbres lourdes de promesses et de menaces de la divine « Présence ».

Page 74 Au milieu des énergies confuses qui peuplent cette nuit, notre seule apparition induit la formation de deux groupes d’influences. D’un côté il y a les forces amies qui soutiennent notre effort, ce sont les passivités de croissance. De l’autre côté il y a les forces contraires qui ralentissent notre marche vers le « plus être », ce sont les passivités de diminution. En faisant face à ces deux forces peut-être verrons-nous la puissance de Dieu ?

2) LES PASSIVITES DE CROISSANCES ET LES « DEUX MAINS » DE DIEU

Pages 74,75 Que possèdes-tu que tu n’aies préalablement reçu ? Autant, sinon plus que la mort, nous subissons la vie. Pénétrons au plus secret de nous même et cherchons à percevoir les forces qui nous animent. Nous découvrirons alors la profondeur et l’universalité de nos dépendances.
Moi qui suis supposé méditer tous les jours, je suis descendu au fond de moi-même, d’où émane mon pouvoir et, plus je m’éloigne des évidences conventionnelles, plus je me suis rendu compte que je m’échappe à moi-même, un autre personnage se découvre en moi, un inconnu qui ne m’obéit plus. Je découvre un abîme sans fond d’où sort le flot que j’ose appeler « ma vie ».

Page 76 Quelle science pourra dire la nature de cette énergie, si tant est qu’elle ressemble à une énergie d’amour préexistante à nous même ? Nous n’arriverons jamais à capter les sources de la vie. Je me reçois bien plus que je me fais. L’Homme, dit l’Ecriture, ne pourra jamais ajouter un pouce à sa taille, ni augmenter son potentiel d’aimer, ni accélérer la maturation de son esprit, la VIE naissante lui échappe absolument. Encore sous le choc de ma découverte, j’ai voulu oublier cette énigme en recommençant à vivre « en surface » au-dessus des abîmes. Mais face au spectacle des agitations humaines, j’ai vu réapparaître l’Inconnu auquel je voulais échapper.

Page 77 L’Inconnu ne se cachait plus au fond d’un abîme, il se dissimulait dans la forêt des hasards dont est tissée l’étoffe de l’univers. Mais c’était bien le même mystère, je l’ai reconnu malgré le trouble généré par cette recherche.
Après la conscience d’être « un autre » une seconde chose m’a donné le vertige, c’est la suprême improbabilité de me trouver au sein d’un monde réussi. A ce moment là, comme quiconque voulant faire la même expérience intérieure, j’ai ressenti la même détresse que celle d’un atome perdu dans l’univers. Et si quelque chose m’a sauvé, c’est d’entendre une voix dans la nuit : « C’est moi, ne craignez point ».Oui mon Dieu je le crois, il ne s’agit pas seulement de mon apaisement mais de mon achèvement, c’est Vous qui êtes à l’origine de l’élan et au terme de l’adoration.

Pages 78,79 Vous êtes à l’origine de la Vie qui sourd en moi et dans la matière qui me supporte… c’est Vous que je rencontre.
(ndlr : cette prière mystique se déroule à l’identique sur deux pages et pour des raisons techniques j’ai fait une coupure sans, je le pense, avoir modifié le sens du message de Teilhard).

Page 80 Chacune de nos vies est tressée de deux fils : celui du développement intérieur selon lequel se forment nos idées, affections, attitudes humaines et mystiques, ainsi que le fil de la réussite extérieure.
Mon Dieu, pour qu’à toute minute Vous me trouviez tel que vous me désirez, parce que Vous me saisissez par le dedans et le dehors de moi-même, faites que je ne rompe jamais le double fil de ma vie (les « Deux mains de Dieu »).

3) LES PASSIVITES DE DIMINUTION

-Adorer Dieu qui est caché sous les puissances internes et externes qui animent notre être, c’est s’ouvrir à tous les souffles de la vie ; ainsi nous trouvons-nous ramenés par le désir de subir Dieu, à un devoir de grandir.
Ainsi est venu le moment de sonder le côté négatif de nos existences. Que Dieu soit saisissable à travers toute vie est facile à comprendre. Mais peut-on dire la même chose quand il s’agit de la mort ? Cette question est spécifique des perspectives chrétiennes. Les puissances de diminution (puisqu’il s’agit bien d’elles) sont nos véritables passivités, leur nombre est immense, leurs formes sont infiniment variées et leur influence continuelle.

Pages 82,83 Les passivités de diminution ont deux origines, elles sont externes ou internes.
-Les externes sont représentées par nos mauvaises chances comme épidémies, accidents, guerres, révolutions, etc.
-Les internes sont désespérément inutilisables, elles sont constituées par nos défauts naturels comme, par exemple : infériorités physiques ou mentales, paresse, vieillesse, etc
Nous sommes tous condamnés à mort, formidable passivité que celle de l’écoulement du temps.

Page 84 Surmontons la mort en y découvrant Dieu et le divin se trouvera du même coup installé en nous. Ici, comme dans les cas de la diminution de nos activités humaines, nous trouverons la foi chrétienne absolument formelle dans ses affirmations. Le Christ a vaincu la mort (ndlr : dans son texte Teilhard ne précise pas s’il s’agit de la mort physique ou de la mort spirituelle, ou des deux à la fois).

Page 85 L’attitude chrétienne face au mal prête à de redoutables méprises comme par exemple : une fausse interprétation de la résignation chrétienne, avec une fausse idée du détachement chrétien, deux choses qui motivent des antipathies vis-à-vis de cette religion. Voici ma réponse : « Pour ceux qui aiment Dieu, tout se transforme en bien », ce à quoi les non-chrétiens répondent : « Comment cela adviendra-t-il ? » La réponse s’énonce sur deux plans différents .

a) Lutter avec Dieu contre le mal : « Dieu m’a touché. » Cette parole est excellemment vraie, mais elle contient dans sa simplicité une série complexe d’opérations indispensables au terme desquelles seulement la possibilité existe d’avoir le droit de la prononcer. Si nous cherchons bien dans le contexte de nos relations avec le mal (que nous dénommons « instants nature ») il faut commencer par dire : Dieu désire me libérer de cet amoindrissement, Dieu veut en plus que je l’aide, que je l’aide à éloigner de moi « ce calice » car il est conscient de cette situation. C’est donc Dieu qui suscite les progrès de l’humanité, croyants et non croyants n’échappent pas à cette règle. Comment ne pas reconnaître ici une présence divine ?

b) Notre défaite et sa transfiguration
P.87,88, 89 Nous souffrons et nous mourons . Comment, si Dieu combat avec nous, pouvons-nous être battus, que signifie cette défaite ? Cela reste un des mystères les plus troublants. Nous entrevoyons ceci :
-d’une part l’œuvre entreprise par Dieu de s’unir à la matière suppose pour celle-ci une lente préparation ; elle est déjà existante mais elle est inachevée. La création dans sa totalité, par nature, ne peut échapper au risque qu’entraine l’imparfaite organisation qui est sienne.
-d’autre part, puisque la victoire du bien sur le mal ne peut s’achever que dans l’organisation totale du monde par rapport aux temps géologiques, nos vies extrêmement courtes n’ont aucune chance, en ce moment, de vivre le plérôme qui est, nous l’espérons, d’une grande probabilité.
-Dieu n’est pas vaincu par les morts successives de sa création car les progrès de celle-ci vont dans un sens certain ; c’est spirituellement d’ailleurs que nous vaincrons, car la perfection de Dieu ne peut aller contre la nature des choses. La perfection est un état qui ne peut se concevoir qu’en dehors de l’espace-temps. En Dieu Créateur tout n’est pas immédiatement bon, mais tout est susceptible de le devenir.

P. 90,91,92 (NDLR : ces pages sont remplies d’ambiguïtés scolastiques ; certains diraient jésuistiques. J’ai opéré par « traduction » pour présenter leur sens caché, avec le maximum de fidélité.)
-Dieu ressemble à un artiste qui profiterait d’une impureté de la pierre qu’il est en train de sculpter pour en tirer parti en trompe l’œil, faisant croire au spectateur que ce défaut de la pierre avait pour fonction initiale de mettre l’artiste à l’épreuve.
-Selon les chrétiens, en trois modes principaux, la Providence convertit le mal en bien ; on retrouve le même schéma dans la vie de Job.
-L’insuccès joue pour nous le rôle du sécateur sur la plante que l’on taille, il canalise la sève vers les zones essentielles de notre être… même St.Augustin n’hésite pas à penser que la douleur et la culpabilité sont de la joie : « Felix dolor, felix culpa.
-Par effet de sa toute puissance, Dieu va « faire au mieux ». Les évènements malheureux tels la mort d’un proche, Dieu nous suggère de les considérer comme de « purs imbrûlés » qui vont devenir un facteur immédiat de l’union que nous rêvons d’établir avec Lui. S’unir à Lui c’est mourir partiellement en ce que l’on aime.

P.93,94 Cette annihilation en l’autre doit être d’autant plus complète que l’on s’attache à plus grand que soi. Tel est l’arrachement requis pour notre passage en Dieu. La mort est chargée de pratiquer jusqu’au fond de nous même la dissociation attendue, elle nous mettra dans l’état organiquement requis pour que fonde sur nous le Feu Divin.
-En soi, la mort est une incurable faiblesse, elle est compliquée par l’influence d’une « faute originelle ». Elle est typique de ces diminutions contre lesquelles il faut lutter, sans espoir d’une victoire personnelle.

c) La communion par diminution
P. 95,96 (NDLR : ce texte est une prière.)
Mon Dieu, il m’est doux qu’en me développant moi-même j’augmente votre emprise sur moi. Il m’est doux, sous la poussée de la vie, parmi les jeux favorables des évènements, de m’abandonner à votre Providence. Faites qu’après avoir utilisé toute croissance « pour Vous faire » j’accède à la communion au cours de laquelle je vous possèderai et que je me diminuerai en Vous
-Après m’être aperçu comme étant un « plus moi-même », mon heure étant venue, faites que je vous reconnaisse sous les espèces de chaque puissance étrangère qui voudra me détruire.
-Au moment dernier, quand je m’échapperai à moi-même, absolument passif entre les mains des grandes forces qui m’ont formé, donnez moi de comprendre que c’est à Vous que revient le rôle de me brûler dans l’union qui doit nous fondre ensemble, apprenez moi à communier en mourant.
d) Page 97 La vraie résignation. L’analyse qui précède nous a permis de justifier devant nous même l’expression si chère aux chrétiens : « Dieu m’a touché, Dieu m’a pris, que sa volonté soit faite. » Elle donne un autre résultat en nous mettant en mesure de justifier devant les non-chrétiens la légitimité et la valeur de la résignation.
Cette résignation est blâmée par les non-croyants qui la traitent d’opium religieux.
-Après le dégout de la Terre on reproche aux Evangiles de répandre la passivité devant le mal et la culture perverse de la souffrance. Cette accusation est plus efficace pour ralentir la progression du christianisme que les objections en provenance de la science et de la philosophie.

P. 98,99,100 Dans ces propos, le croyant est en phase avec ceux qui pensent que le phénomène humain ne réussira que si l’Homme va au fond de lui-même pour lutter contre le mal, l’achèvement heureux est à ce prix, ne rien lâcher, n’avoir pour repère que la faible consolation d’un stoïcisme sacrificiel.
-Mais dans le domaine du surnaturel, une dimension de plus existe, elle permet à Dieu d’opérer insensiblement un mystérieux retournement du mal en bien, la résignation du chrétien devient un élan pour transposer plus haut le champ de son activité. Ainsi donc le chrétien se trouve loin de cette soumission, justement critiquée, qui peut risquer de ramollir sa volonté. Comprenons le bien, ce n’est pas une attitude passive que de faire la volonté de Dieu. D’un mal dû à ma négligence je n’aurai pas le droit de penser que c’est Dieu qui me touche. Le mal dû à ma négligence peut devenir volonté de Dieu si je me repens. Tout peut se reprendre et se refondre en Dieu.

P. 101,102 (NDLR : la deuxième partie de ce livre s’achève par une lettre que Teilhard adressa à son ami de toujours, le Père Auguste Valensin sj, avant l’édition du « Milieu Divin ». Teilhard fait un résumé très clair de ce livre et de sa motivation pour l’écrire. Il s’exprime dans un style stoïcien ce qui, remarquons le, n’est pas étrange pour un prêtre de la Compagnie de Jésus. Jésus n’était-Il pas « stoïcien » Lui-même, comme la Galilée dont Il était un enfant ?
La lecture de cette lettre est vivement conseillée, on y retrouve le Teilhard des terrains scientifiques, celui que nous aimons et qui est unique.)

Mercredi 23 Avril 2014 18:00