Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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1er chapitre de "L'AVENIR DE L'HOMME" en vue de la réunion de travail de l'association Lyonnaise P. Teilhard de Chardin le 22/10/2010


Ce chapitre qui s’étend sur quatorze pages est difficile à analyser, il est dense et porte la barre très haut. Pour dégager ses lignes de force j’ai eu recours une fois de plus à la technique de la contraction de texte le plus fidèlement possible, mais dépendante de ma propre compréhension de la pensée de Teilhard. Puisse ce travail aider les lecteurs du texte original.Je n’ai complété ce travail d’aucun commentaire personnel.

Depuis qu’un premier homme découvrit que dans le ciel et sur la terre rien n’est définitivement fixe, depuis qu’une première voix a retenti sur le radeau terre » et cria à tous ceux qui sommeillaient : « mais nous bougeons, nous avançons », c’est un spectacle dramatique de voir maintenant l’humanité divisée en deux camps irrémédiablement ennemis, les uns disant « nous avançons » et les autres répétant « mais non nous ne bougeons pas ». Malheureusement ces derniers ont pour eux le sens commun, la routine, la paresse, le pessimisme et aussi, jusqu’à un certain point, la morale et les religions ; la recherche même du progrès exaspère, vouloir changer c’est tendre à ruiner l’ordre traditionnel péniblement établi… Cependant, émus par le cri de la vigie du radeau, les curieux interrogent les clapotis des vagues et le sillage, ainsi que le ciel et les étoiles ; toutes ces observations se relient et prennent un sens, l’univers apparemment incohérent et figé, revêt les signes d’un mouvement. Il devient alors évident que le monde, dans son état actuel, est le résultat d’un mouvement. Que l’on observe la position des couches rocheuses, le groupement des formes vivantes, ou la structure des langues parlées, une conclusion s’impose : nulle chose n’est compréhensible que par son histoire ; qu’est-ce à dire sinon que l’univers, lui aussi, a évolué. Même le psychisme de l’âme humaine entre dans la loi commune puisqu’il occupe une place parfaitement définie dans l’ascension des vivants vers la conscience. Quoi qu’en disent les fixistes qui se débattent encore dans un monde imaginaire, autrefois le cosmos s’est mu tout entier, c’est indubitable ; mais bouge-t-il encore ? Nous abordons ici la vraie question.

Tel est le paradoxe fondamental de la nature qui semble s’être brusquement figée ; mais cette fixité n’enlève rien à la certitude de sa mobilité passée, car cette apparence n’est peut-être qu’un mouvement très lent, ou une phase de repos entre deux mouvements . Si nous ne voyons pas à l’œil nu se soulever des montagnes c’est parce que cela se fait avec un rythme lent et saccadé. Alors, pourquoi la vie ne serait-elle pas soumise, elle aussi, à un rythme semblable ?

Il est remarquable que la transformation morphologique des êtres semble s’être ralentie au moment précis où sur terre apparaissait la pensée. Si l’on rapproche cette coïncidence au fait que la seule direction constante suivie par l’évolution biologique a été l’apparition d’un cerveau plus grand et plus complexe, ce qui généra une conscience plus grande, on en vient à se demander si le véritable moteur profond de tout le soulèvement des forces animales, n’a pas été le besoin de connaître, de penser, et si ce besoin ayant enfin trouvé son issue dans l’être humain, toute la pression vitale ne serait pas tombée dans les couches du VIVANT ; aussi s’expliquerait la concentration de la vie évolutive depuis la fin du tertiaire, sur notre petit groupe de primates supérieurs. Depuis l’oligène, beaucoup de formes vivantes ont disparu, et en dehors des anthropoïdes, aucune espèce véritablement nouvelle n’est apparue ; cela n’insinue-t-il pas que les phyla à psychisme supérieur ont drainé toute la puissance disponible pour assurer l’expansion de la vie ?

Se demander si l’univers évolue encore revient à décider si oui ou non l’espèce humaine est encore en évolution. A cette question la réponse est oui, l’homme dans sa nature propre est encore en plein changement entitatif (évolution qualitative) ; mais pour s’en apercevoir il faut ne faut pas oublier la valeur biologique de l’action morale et admettre la nature organique des liaisons inter-individuelles.

Quelle différence y-a-t-il entre les humains actuels et ceux qui nous ont précédés il y a quelques dizaines de milliers d’années, dont l’âme ne nous est pas complètement fermée (grâce aux artéfacts et signes rituels) ? En quoi pouvons-nous estimer être supérieurs à eux ?
Organiquement, les facultés de nos ancêtres valaient probablement les nôtres car leur intelligence esthétique était développée à un point que nous n’avons pas dépassé ; depuis des milliers d’années une perfection maxima de l’élément humain a été atteinte, de sorte que notre individuel instrument de pensée doit être considéré comme définitivement fixé. En revanche, la grande supériorité que nous avons acquise sur l’homme primitif et que nos descendants accentueront dans des proportions inouïes , c’est de nous mieux connaître et de pouvoir nous situer dans l’espace/temps, au point de devenir conscients de notre liaison et de notre responsabilité universelle.

A la fois humiliés et grandis par nos découvertes, nous nous apercevons que notre royauté consiste à servir, comme des atomes intelligents, l’œuvre engagée dans l’univers. Nous avons découvert qu’il y avait un TOUT et nous en sommes les éléments. Nous avons réalisé le monde dans notre esprit, notre corps véritable et total continue à se former. Ceci n’est pas une affirmation sentimentale, mais représente un progrès organique, suite logique du mouvement qui a fait germer la vie et se dilater le cerveau, traduisant ainsi une transformation spécifique de la valeur morale de nos actes.

Entre l’action de nos ancêtres du premier siècle et notre action actuelle, il y a la même différence qu’entre celle d’un enfant de 10 ans et celle d’un adulte de 40 ans et cela parce que grâce aux progrès de la science et de la pensée, notre œuvre moderne , par le bien comme par le mal, est partie d’une base incomparablement plus élevée que celle de nos ancêtres. Nous n’avons pas le droit d’opposer notre action à celle d’un Platon ou d’un Augustin, l’homme en chaque individu n’a pas changé, mais l’acte de la nature humaine moderne a pris une plénitude nouvelle grâce à la réalisation d’une pensée humaine consommée. Mais prudence, des philosophes admettant cette animation progressive de la matière par l’esprit peuvent y voir l’espoir d’une libération terrestre, comme si l’âme devenue maîtresse des déterminismes et des inerties peut devenir capable de dominer et vaincre les souffrances et le mal. Cette espérance est invraisemblable . Le progrès n’est pas ce que le vulgaire pense, le progrès est une FORCE, et la plus dangereuse des forces, il est la conscience de tout ce qui est et de tout ce qui se peut. Dût-on exciter toutes les indignations et heurter tous les préjugés, il faut le dire parce que c’est une vérité : être plus fort c’est d’abord savoir plus. Ainsi s’explique la mystérieuse attirance qui, en dépit des déceptions et des condamnations a priori, ramène invinciblement les hommes à la science, comme à la source de vie. Ainsi il est possible de trouver dans cette voie une confirmation sérieuse de notre foi dans le progrès.

Fait extraordinaire, cette idée unitive germe dans un courant qui porte des hommes de sensibilités opposées à se rapprocher dans ce concept émergeant selon lequel il existerait une unité physique planétaire des êtres et qu’ils en sont les vivantes et actives parcelles ; ce concept traverserait les anciens clans : intellectuels contre autodidactes, fixistes contre progressistes, foi contre science etc …. Cette force transgressive je le rappelle a ses racines dans cette intuition qu’il y a un TOUT et que nous en sommes les particules élémentaires ; cette idée géniale donne un sens à l’univers (et à notre vie en conséquence) et son succès est dû au fait qu’elle correspond à nos aspirations les plus profondes. Mais si aboutissement glorieux il y a , cela se fera sous certaines conditions sine qua non.

Cette vision utopique ne supprimera pas ipso facto la survivance des clans opposés. D’un côté il y a toujours les partisans de la vision rigoriste et stérile d’un univers formé de pièces invariables et juxtaposées, opposés au courant ayant foi en une vérité vivante qui se construit à partir de la volonté et de l’action. On a l’impression que toute la puissance mystique naturelle qui est dans l’homme se développe et se concentre spontanément. Ce n’est pas une mode, il faut y voir une résonnance très profonde.

Ce nouveau mouvement est une force qui anime tous les esprits encore mobiles ouverts à une philosophie dont le propre est d’être une règle théorique d’attitude et d’action morale, et la convergence de tous les humains vers un nouveau sens de l’espèce dont l’information est cachée en nous et qui induira notre unité collective.

L’opus humanum qui laborieusement, par la science à travers l’inertie du mal se réalise, est autre chose qu’un acte de moralité supérieur, c’est un nouvel organisme vivant. Cette espérance ne parait pas être dans la perspective chrétienne et, de ce fait, ceux qui décrivent cette espérance y saluent, au moins implicitement, l’apparition d’une religion destinée à supplanter tous les cultes passés. Mais d’où viennent donc ces provocations, si non de ce que ni les progressistes, ni les conservateurs n’ont suffisamment mesuré les développements de la Christogenèse ? Le Christ Universel, nous le découvrons maintenant, s’achève peu à peu par la somme de nos efforts individuels. De quel droit donnerions-nous toujours à cette consommation une signification métaphysique, et la limiterions-nous exclusivement au domaine abstrait de l’action purement surnaturelle ?

Sans l’évolution biologique qui a construit notre cerveau il n’y aurait pas d’âme sanctifiée. Sans l’évolution de la pensée, pourrait-il y avoir un Christ Universel ? Sans le travail continuel de chaque âme humaine pour rejoindre les autres, la Parousie, et la convergence de toutes les noosphères auraient-elles une quelconque probabilité ?

Jamais cette convergence ne se réalisera si les doctrines des anciennes des religions ne se transportent pas sur de nouveaux fondements .

Le moment approche, on peut l’espérer, où un nombre croissant d’adeptes auracompris que, du fond de la matière au sommet de l’esprit, il n’y a qu’une seule évolution possible et que cela passera par un effort sur tous les moyens d’expression de l’humanité, qu’il s’agisse des secteurs industriels, esthétiques, scientifiques, politiques, commerciaux, intellectuels, universitaires, etc. Celui qui tiendra de telles paroles devant l’aréopage public sera jugé comme un rêveur et on le condamnera :

« Le sens commun voit et la science le vérifie, rien ne bouge dira un premier sage. »
« La philosophie le décide, rien ne peut bouger dira un deuxième sage. »

« La religion le défend, rien ne bouge, dira un troisième sage. »

Négligeant ce triple verdict, celui qui a vu quittera la place publique et il rentrera au sein de la nature. Tournant alors les yeux vers les espaces préparés pour les créations nouvelles, il se vouera corps et âme avec une foi raffermie à un progrès qui entraîne ou balaie ceux la même qui ne voulaient pas de lui.

Teilhard a écrit « Note sur le progrès » en 1920, il avait alors 39 ans, se doutait-il que trois ans plus tard l’Eglise Catholique lui interdirait d’enseigner et d’écrire ? Quoi qu’il en soit sa pensée était révolutionnaire, prophétique, unique. Elle est toujours d’actualité.



Mercredi 13 Octobre 2010 14:48