Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Deux avant-propos :

1) Jean-Pierre Frésafond -Voici une lettre que le Père Teilhard de Chardin adressa à l’un de ses amis, le Père Ravier.
Il faut souligner que Teilhard écrivit cette lettre l’avant-veille de sa mort. Remarquons aussi son amertume à propos de ses trois amis ( Valensin, Grand-Maison et de Lubac) qui priaient en terme de « cosmos » et non de « cosmogénèse ».

Rendons hommage à notre savant-philosophe, à l’occasion du cinquante sixième anniversaire de sa mort, survenue le jour de Pâques, après la messe.
Jean-Pierre Frésafond

2) Henri Guyot : Voici les références de la lettre que j'ai lue à Brignais lors de la dernière cession. Elle est extraite d'un cahier vendu par l'Association sous le titre "Pierre Teilhard de Chardin à travers ses lettres". C'est une collection qui s'appelle "Dossiers du Père Noir" (12€). L'ensemble est très intéressant. Teilhard s'y montre plus librement critique que dans ses ouvrages publiés.



Vendredi-Saint 1955
Au Révérend Père Ravier
Rd.Père et Ami,
Je reçois votre lettre du 4 avril, -et j’y réponds- en ce jour prédestiné.
Le sens de la Croix …je ne vois rien de substantiel à ajouter aux quelques pages que je vous envoyai, je crois bien, en septembre 1952 : « Ce que le monde attend de l’Eglise de Dieu : une généralisation et un approfondissement du sens de la Croix. » (Si vous n’avez pas ce court papier, dites le moi, je puis vous en faire avoir une copie.)
Ce que je pensais alors, (et dès le « Milieu Divin »), j’en suis plus convaincu que jamais. Dans un univers de Cosmogénèse, où le mal n’est plus « catastrophique » (c'est-à-dire né d’un accident), mais » évolutif » (c'est-à-dire sous-produit statistiquement inévitable d’un univers en cours d’unification en Dieu), dans un tel univers, dis-je, la Croix, sans perdre sa fonction expiatrice ou compensatrice, devient plus encore le symbole et l’expression de l’évolution (« noogénèse ») toute entière : co-réflexion et unanimisation de l’Humain au travers et à la faveur de la peine, du péché et de la mort.
Et, dès lors, sans atténuation, sans atténuation de la tradition chrétienne, il devient possible de présenter au monde actuel la Croix, non plus seulement comme une « consolation » des misères du monde, mais comme un « excitant » (l’excitant le plus complet et le plus dynamique qui soit) à progresser aussi loin que possible, sur Terre, pour Dieu, en direction de quelque « ultra-humain ».
En régime « Cosmogénèse d’unification » (qui est par définition le régime du Plérôme), Dieu ne saurait créer sans s’incarner, ni s’incarner sans porter le poids souffrant et peccamineux de l’évolution… évolution c'est-à-dire ultra création ! Identiquement, de ce point de vue, Christ Rédempteur = Christ Evoluteur.
Le Christ en Croix est l’expression la plus complète apparue dans la conscience humaine d’un « Dieu de l’évolution » : c'est-à-dire un Dieu divinisant, christifiant, , à la fois l’En Haut et l’En Avant.
Mais ceci bien entendu n’apparaît (et à l’évidence !) que si au préalable on a compris les nouvelles relations établies entre Esprit et Matière, et la nouvelle figure prise par le mal (sous toutes ses formes), en régime de Cosmogénèse : l’Esprit devenant fonction génétique de la Matière, le mal devenant sous-produit de l’unification de l’Esprit à la Matière. Il y a là une « dimension intellectuelle » nouvelle à percevoir (il faut, comme je dis, arriver à voir « non plus un cercle » mais « dans une sphère ») … Et mon désappointement a été souvent de découvrir que des esprits aussi pénétrants qu’un Auguste Valensin, un Grand-Maison ou même un de Lubac , pensaient et priaient encore en « cosmos » et non en « cosmogénèse ». Mais il serait impossible (et heureusement !)de barrer la dérive irrésistible entraînant autour de nous la pensée humaine. Demain, tout le monde pensera « en sphère », en Cosmogénèse. Et alors, tout naturellement, le Dieu crucifié sera devenu (quâ crucifié) le Moteur spirituel le plus puissant (parce que le plus valorisant, et le seul « amorisant » de l’ultra-hominisation.
Voilà ma foi : celle que je voudrais tant confesser publiquement avant de mourir …

Respectueusement et affectueusement toujours, Teilhard.


Mardi 3 Avril 2012 19:09