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Jean-Louis Réquin :  CET UNIVERS ILLIMITE / DE THALES à TEILHARD DE CHARDIN
Nous sommes au milieu du X X° siècle : Teilhard de Chardin dessine un ''contour illimité.''.dans lequel il installe : Pluralité,Unité,Energie :les trois faces de la Matière; ''le Monde nous dit-il, se comporte, pour nos sens, comme un milieu sans surface limite(...) ou encore un domaine courbe où les lignes de notre expérience s'enroulent sur elles-mêmes.''

Vingt cinq siècles plus tôt, sur les côtes occidentales de l'Asie, une idée nouvelle apparaît : il est une ''matière infinie'' susceptible de produire sans limites, des êtres nouveaux. En grec ancien cet Illimité se dit Apeïron .C'est ainsi que l'aurait nommé un philosophe de l'Ecole de Milet : Anaximandre. Le dictionnaire Bailly de notre adolescence en donne une traduction ambigüe : sans fin, infini, illimité, inextricable, mais aussi sans expérience, ignorant.

Qui fut Anaximandre ?: une biographie allégée révèle un philosophe de la Nature, ayant vécu autour de 550 avant l’ère chrétienne et qui aurait dans l'Illimité trouvé le Principe fondateur, l'Apéïron. La traduction, comme la biographie, sont tout de même très décalées lorsque l’on découvre que de Platon à Aristote, de Heidegger à Nietzsche, Anaximandre et le mot Apéïron ont été considérés comme des repères essentiels dans l’évolution de la pensée.

Je vous propose donc de tenter de remettre le philosophe en situation dans le temps mais aussi dans la géographie, puis de tenter de dessiner les contours de son œuvre et enfin de donner à Apéïron un contenu sinon une précision dans sa signification.

UN PEU D’HISTOIRE ET DE GEOGRAPHIE

Il était une fois, à l’Est de la Méditerranée, un pays prospère traversé par le fleuve Méandre : La Carie, colonisée très tôt (autour du XIe siècle avant Jésus Christ) par des populations indo-européennes. Elles se sont très vite intégrées dans un fonds de cultures et de langues, ciment commun des peuples Hellènes. Une ville se créa à l’embouchure du Méandre, en face de l’île de Samos, à peu près a mi distance des détroits du Bosphore et de l’île de Rhodes : Milet.

La plaine qui l’entourait était baignée par la mer Egée. A l’horizon, des îles nombreuses donnaient à la navigation des repères et des buts; le cabotage y était aisé, toute cette Méditerranée orientale était le terrain des jeux des influences, des guerres, mais aussi des échanges féconds et des greffes colonisatrices.

A l’orient d'une ligne imaginaire partant d’Alexandrie pour aller jusqu’à la Sicile les hommes, les idées voyageaient, s'installaient véhiculant une étonnante modernité dans la réflexion sur l'Univers et la conceptualisation de nos origines.
La vallée du Méandre débouchant sur cette mer ouvrait par son intermédiaire l'Europe hellénistique aux richesses matérielles et aux différences spirituelles de l’Extrême Orient. Milet deviendra donc une ville riche, importante. Elle sera, naturellement l’objet des convoitises de l’Empire Perse. Elle comptera jusqu’à quatre ports, elle abritera plusieurs centaines de vaisseaux de guerre, elle accueillera les navires marchands venus de toute la Méditerranée. Ses richesses vont y attirer artisans habiles et architectes majestueux, courtisanes et artistes, mais aussi savants et philosophes. Ces deux derniers termes sont d'ailleurs souvent synonymes. Dans cette période de gloire Milet fondera des colonies multiples et prospères, la cité abritera, cinq siècles avant Jésus Christ, les prémisses d’une pensée abstraite fondatrice de la « Philosophie » (le terme est né dans cette partie du monde).

C'est ainsi qu'entre le 6e siècle et le 4e siècle avant notre ère, Thalès naîtra à Milet, il sera suivi d’Anaximandre et d’Anaximène. Pythagore verra le jour à Samos après un détour en Egypte se fixera à Crotone. Parménide s'installant au sud de Naples animera l’école d’Elée. Empédocle rayonnera bien au delà d'Agrigente en Sicile. Héraclite à Ephèse verra dans le Feu le Principe du monde mais lui aussi s'interrogera sur l'histoire et l'organisation de l'univers.

Quelque siècles s'écouleront, les Perses détruiront et reconstruiront Milet, les alluvions du Méandre repousseront la mer loin du port splendide, Milet s'endormira au fond de l'estuaire ensablé avant de n'être plus que le champ des vestiges de sa splendeur passée.
C'est pourtant là qu'une vie intellectuelle intense avait mêlé la géographie et l'astronomie, exploré la terre, tenté de l’intégrer dans un Cosmos animé par l'Energie, pluriel et unitaire. Cette conception servira de base à la cosmologie grecque mais, bien au delà, préfigure les orientations de la Science moderne. Il en reste la mémoire de ces philosophes pré socratiques de l’école de Milet.


L’ECOLE DE MILET
THALES
-Parmi les ''écoles de Pensée'' c’est une des plus anciennes : On estime que Thalès, son fondateur, est né environ en l'an 680 avant l’ère chrétienne. Platon le fait compter parmi les sept sages, et vraisemblablement l'un des tous premiers à recevoir ce qualificatif. Il est considéré comme étant le géomètre et l'astronome qui découvrit les lois des solstices et de l’équinoxe, il prévoyait les éclipses du soleil, il semble que ce soit lui qui, pour la première fois, ait réussi à mesurer la hauteur d’une pyramide par la taille de son ombre, le jour où la longueur de l’ombre d’un homme est égale à sa taille.
Il serait l’auteur de la phrase célèbre « Connais-toi toi-même », gravée sur le fronton du temple de Delphes.
Les perceptions quasiment scientifiques de Thalès sur l’astronomie le conduisirent à enseigner qu’il existait un principe constitutif au delà des limites du monde sensible, perceptible. Ses tâtonnements intellectuels le conduiront à faire reposer cette construction de l'esprit sur l'un des éléments : l'Eau.

ANAXIMANDRE
Anaximandre était un élève de Thalès. Il semblerait qu’il ait été le premier à dessiner le contour de la terre et à la représenter par une sphère.
Ce fut un excellent cartographe. Il effectua un relevé, sans doute le premier, des positions des Iles Grecques
Il aurait inventé le premier gnomon : structure verticale qui permet dans un cadran solaire un peu élaboré, de dessiner la traduction des mouvements du soleil à travers un point fixe par où passe la lumière et qui permet de projeter l’ombre du gnomon sur le sol. Il existe un gnomon dans l’église St Sulpice à Paris.

Il est surtout resté dans l’histoire de la pensée comme étant celui qui a formulé l’idée que le principe de toute chose était dans l’Illimité, que l’univers est UN.
Il sera très abondamment repris et cité par Saint Augustin, par Cicéron, par Aristote, mais aussi par Pline, Sénèque, Plutarque, pour ne garder que les plus célèbres de ces doxographes.

ANAXIMENE
Anaximène est un peu postérieur à Anaximandre et l’on connaît moins de chose encore de lui, si ce n’est qu’il reprenait, prolongeait et, sans doute, développait à sa façon les notions reçues de Thalès et d’Anaximandre.

QUELQUES RESERVES
Avant de passer au contenu et à l’esprit même du mot Apéïron, enfant de la pensée d’Anaximandre, il faut émettre quelques réserves ou plutôt ''replacer'' en situation les pensées qui nous ont été transmises.

Il s’agit bien d’auteurs dont aucun écrit n’est parvenu jusqu’à nous, ni directement bien sûr ni par une retranscription.
Ce que nous en connaissons est le fait de doxographes : les plus proches d’entre eux ont vécu un siècle et demi à deux siècles après Anaximandre ou Thalès, les plus diserts ont vécu près de huit cents ans après la période de l’école de Milet. Le temps est forcément une lentille déformante, il n’est pas certain que ce soit très important d’ailleurs : les concepts étaient nés, prospèreront et seront les fondations de la métaphysique.

APEIRON
Un ''mot'' dont notre début du XX° siècle a bien du mal à garantir la signification : la traduction classique en est double.
-Sans expérience mais surtout ''Sans limite, sans fin'' ''Illimité''.

Une phrase
« L’Illimité (Apéïron) est le principe dont sont engendrés tous les Cieux et tous les Mondes… C’est ce dont la génération a procédé pour les choses qui sont et vers quoi ces choses retournent sous l’effet de la corruption ».
Dans cette partie du monde et en ce temps là, la représentation mythique et anthropomorphique liait la Création du monde à cette population divine minutieusement décrite par Hésiode. Les Dieux à travers leurs passions, leurs combats, leurs crimes, leurs vices, mais aussi leurs forces, établissaient en étroite relation avec le monde des humains une sorte d'ordre ou en tout cas sa représentation.
Ce fut l'originalité des philosophes de Milet que de présenter une vision très nouvelle de la Nature, de ses origines, de la place de l'homme en son sein; Thalès, le premier, recherche un principe unique, une unité de l’ETRE ; avec, et après lui, les ''Physiologues'' vont développer un système très nouveau qui rompt avec cette Théogonie fondatrice.
Pour être simple nous pouvons retenir le schéma suivant :

1-Il existe un Principe premier unique et invariant. Ce Principe est antérieur, mais aussi concomitant, à notre quotidien perceptible et multiple.
2-Ce Principe est un ''Infini absolu'' illimité (l’Apéïron).Il contient 'tout ce qui existe mais aussi tout ce qui n'a pas encore reçu de détermination.
3-L'Apéïron n’est pas un état premier, fondateur. Il ne donne pas naissance au processus de création. Il est un flux sans limites, en perpétuelle transformation, qui englobe la force créatrice, la création et bien sur les créatures ou pour être plus précis le « Créé' ».

De ces trois caractères vont découler trois conséquences :

* La première concerne notre existence terrestre. C'est une existence limitée par :
-La naissance (Genesis) qui est l'émergence depuis ce courant principiel qu'est l'Apéïron.
-La mort (Phtora) qui est le retour à ce flux illimité par un processus de dissolution, de corruption.

* La seconde concerne l'histoire de la pensée abstraite : on trouve dans ce concept d’Apéïron les prémisses de la vision Hermétique affirmant la continuité de l'Univers. Il est dès lors naturel de poursuivre vers la notion Alchimique de ''Dissolution'' et de retour au continuum originel;
* La troisième se rapporte à la connaissance de la Nature : Apéïron englobant les Idées et les Choses réunit dans une même conception le matériel et le spirituel
Il forme un projet cohérent d'explication où la nature de la Justice, celle de la Vérité, sont intégrées dans un même principe que le Créé matériel ou humain.


Et l’Homme dans tout çà?
L'Homme va se trouver devant un choix :
- Soit il accepte sa finitude entre la naissance et la mort et il participera de ce principe illimité : Son être sera éternel sinon immortel.
- Soit, dans la transgression, il va sortir de ce qui est ''une loi unique et multiple régissant toute chose ''Il veut être l'Illimité (et non plus être dans l’Illimité) Anaximandre nous dit qu’il entre dans l’injustice, la démesure. ''Il s'expose alors à souffrir punition et à payer compensation de son injustice suivant l'ordre du temps''
Sa transgression n'est pas envers une loi fixe et immuable, elle est l'orgueil d'avoir voulu détourner le cours du temps à son bénéfice. Nous sommes bien près du péché qui valut à Adam et Ève leur exil. Il s'agit bien de ''vouloir être l'égal de Dieu ''mais sans en acquitter le coût . La punition, en sera, par compensation, la néantisation, la vraie mort dans l' oubli des hommes .

Conclusions

Le concept d’ILLIMITE (Apéïron) traduit, chez l'homme en général, et plus vigoureusement encore chez Teilhard de Chardin le ''désir profond de penser l'Etre dans sa totalité''.
C'est une continuité assez extraordinaire qui s'exprime entre l'Emergence depuis l'Absolu illimité (chez Anaximandre)et le '' Principe d'Emergence'' (chez Teilhard de Chardin )
Cet illimité, cet infini n'est pas accessible à la compréhension rationnelle. Pour tenter de comprendre ''pourquoi il y a quelque chose plutôt que rien ?'' il nous faut aller au delà du perceptible, trouver les chemins de l'Intuition dans l'espoir de progresser vers la Connaissance.

Immortel, impérissable, non engendré, le concept porté par les Physiologues de Milet restera en filigrame de l'expression de nos origines , Cet ''Archè''des pré-socratiques se retrouve peut-être dans le cheminement de Teilhard de Chardin et en tout cas constitue un des deux axes dans sa progression vers la connaissances de nos sources : ''L'Homme ne progresse qu'en élaborant,lentement,d'âge en âge,l'essence et la totalité d'un Univers déposé en lui.''

Elaboration, certes , mais appréhension de cette connaissance car : ''Une conscience toujours plus organisée de l'Univers passe de main en main ; et son éclat grandit...''
La cohérence, à travers plus de deux millénaires, de ces intelligences exceptionnelles introduit nos réflexions sur ''les liens qui rattachent l'Esprit aux sublimations de la Matière'' à travers les Origines, et l'Evolution du Monde.

Quelques références :
-ARISTOTE : Physique III,4,203b,Flam.p.176.
-Axel KAHN : Nil éditions 2000
-SIMPLICIUS : Physique 24 (cit in Salix 7 p.85)
-Martin HEIDEGGER, Qu'est-ce que la Métaphysique (Gallimard-1988)
-Pierre TEILHARD de CHARDIN, Le Phénomène humain Ed .du Seuil 1955

Mardi 30 Avril 2013 13:46