Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Ce sujet si complexe et pourtant si passionnant que peut être « l’avenir de l’homme », largement détaillé et clarifié par THEILHARD, nous laisse toujours aussi indécis quant à la manière de l'approcher de façon rationnelle sans embrouiller les cartes.
Alors, voici quelques extraits du discours de SOCRATE dans « Le banquet » qui nous paraissent d’une grande pertinence. Ils nous décrivent combien nous sommes tous (teilhardiens compris), les héritiers de penseurs qui ont forgé notre civilisation depuis plusieurs millénaires.
Ce discours s’adresse directement à nos cœurs avec ce même élan qui emmena notre Jésuite dans une œuvre que l’on peut qualifier aujourd’hui de révolutionnaire. D’ailleurs ne disait-il pas : « De quel droit, du reste, comparer et opposer notre action à celle de Platon et d'Augustin ? Toutes ces actions sont solidaires. Et en moi, ce sont encore Platon et Augustin qui prennent possession du plein domaine de leur personnalité. »

Précision de taille avant de commencer, le chapitre 3 « La grande option » ne sera pas abordée ici, en effet, « Du fait du progrès, l’acte de l’homme n’a pas changé en chaque individu : mais l’acte de la nature humaine a pris, en tout homme conscient, une plénitude absolument nouvelle »
Cependant, nous pouvons faire 3 remarques :
1. Dans les propos qui suivent, en complément des évangiles, nous trouvons les fondements sur lesquels le christianisme s’est créé.
2. Nous découvrons aussi, bien avant Darwin, que les prémices d’une connaissance des processus de l’évolution étaient déjà en place.
3. Mieux même, était déjà identifiée dans l’antiquité cette force d’attraction qui tire et anime tous les êtres vivants et plus singulièrement l’humanité dans une dynamique « amorisante », vers « l’Unité physique », la Beauté, le Bon, la Vérité. En quelque sorte une échappée commune des hommes par l’intérieur.
L’origine de ces textes reste plutôt énigmatique, puisque le narrateur, en l’occurrence PLATON, se sert d’un intermédiaire Apollodore, qui rapporte les propos les plus marquants des convives de ce banquet. C’est ainsi que dans l’un de ces discours, SOCRATE cite à son tour l’enseignement qu’il a reçu de la grande prêtresse DIOTIME.
Voici donc la dernière partie du discours de SOCRATE, celle qui nous intéresse dans notre cas. En face à face, des extraits les plus raisonnants de « l’avenir de l’homme » et de « l’Energie humaine » de Pierre Teilhard de Chardin :

LE BANQUET :
DIOTIME : En somme donc l'amour consiste à vouloir posséder toujours le bon.
SOCRATE : Il n'y a rien de plus vrai, répondis-je.
DIOTIME : Si tel est l'amour en général, quel est l'acte particulier où la recherche et la poursuite ardente du bon prennent le nom d'amour ? Quel est-il ? Peux-tu me le dire ?
SOCRATE : Non, Diotime ; autrement je ne serais pas en admiration devant ta sagesse et ne serais pas venu auprès de toi pour apprendre ces vérités ?
DIOTIME : Je vais donc te le dire : c'est la production dans la beauté, soit par le corps, soit par l'âme. (autre traduction : Il s’agit d’un enfantement dans la beauté, soit selon le corps soit selon l’âme)

TDC dans L'AVENIR DE L'HOMME, Education et vie
Une part essentielle du phénomène se passe forcément au moment même de la reproduction. En et par la cellule fécondée, issue des parents, est nécessairement communiquée à l’enfant, dans sa substance et ses particularités essentielles, l’onde de vie.

LE BANQUET
SOCRATE : Voilà une énigme qui demanderait un devin ; pour moi, je ne la comprends pas.
DIOTIME : Je vais parler plus clairement. Tous les hommes, Socrate, sont capables d'engendrer et selon le corps et selon l'âme, et, lorsqu'ils sont parvenus à un certain âge, leur nature demande à produire. Or elle ne peut produire dans la laideur, mais dans la beauté ; l'union de l'homme et de la femme est une production ; et cette production est une œuvre divine, fécondation et génération auxquelles l'être mortel doit son immortalité. Mais ces effets ne sauraient s'accomplir dans ce qui est discordant. Or, la laideur ne peut s'accorder avec rien de ce qui est divin ; la beauté seule le peut. La beauté est donc, pour la génération, semblable au Destin * et à Lucine * . C'est pourquoi, lorsque l'être fécondant s'approche du beau, plein d'amour et de joie, il se dilate, il engendre, il produit. Au contraire, s'il s'approche du laid, triste et refroidi, il se resserre, se détourne, se contracte et n'engendre pas, mais porte avec douleur son germe fécond. De là, chez l'être fécondant et plein de vigueur pour produire, cette ardente poursuite de la beauté, qui doit le délivrer des douleurs de l'enfantement. Car la beauté, Socrate, n'est pas, comme tu te l'imagines, l'objet de l'amour.
SOCRATE : Quel est donc l'objet de l'amour ?
DIOTIME : C'est la génération et la production dans la beauté.
SOCRATE : Soit, répondis-je.
DIOTIME : Il n'y a pas à en douter, reprit-elle.
SOCRATE : Mais pourquoi l'objet de l'amour est-il la génération ?
DIOTIME : Parce que c'est la génération qui perpétue la famille des êtres animés et qui lui donne l'immortalité que comporte la nature mortelle. Or, d'après ce dont nous sommes convenus, il est nécessaire de joindre au désir du bon le désir de l'immortalité, puisque l'amour consiste à aimer que le bon nous appartienne toujours. Il s'ensuit donc que l'immortalité est aussi l'objet de l'amour.
SOCRATE : Tels étaient les enseignements que me donnait Diotime dans nos entretiens sur l'amour.

TDC dans L’ENERGIE HUMAINE
5- L’Energie de personnalisation :

Quel nom faut-il donner, toujours en vertu de notre système, à cette énergie physico-morale de personnalisation où se réduisent en définitive toutes les activités manifestées par l'Étoffe de l'Univers? Un seul, pourvu que nous lui conférions la généralité et la puissance qu'il doit revêtir en s'élevant à l'ordre cosmique : l’amour.
C'est un amour qui construit physiquement l’Univers .
a) Le sens sexuel.
L'attraction mutuelle des sexes est un fait si fondamental que toute explication (biologique, philosophique ou religieuse) du Monde qui n'aboutirait pas à lui trouver dans son édifice une place essentielle par construction est virtuellement condamnée. Fixer une pareille place à la sexualité est particulièrement aisé dans un système cosmique bâti sur l'union. Mais encore faut-il la définir clairement, dans l'avenir comme dans le passé. Quels sont donc exactement le sens et l'essence de l'amour-passion dans un Univers à étoffe personnelle?
Sous ses formes initiales, et jusque très haut dans la Vie, sexualité semble identifiée avec propagation. Les êtres se rapprochent afin de prolonger, non point eux-mêmes, mais ce qu'ils ont gagné. Si intime est cette liaison entre couple et reproduction que des philosophes comme Bergson ont pu y voir un indice que la Vie existait plus que les vivants ; et que des religions aussi achevées que le Christianisme ont jusqu’ici basé sur l'enfant le code presque entier de leur moralité.

LE BANQUET :
SOCRATE : Voilà une énigme qui demanderait un devin ; pour moi, je ne la comprends pas.
DIOTIME : Je vais parler plus clairement. Tous les hommes, Socrate, sont capables d'engendrer et selon le corps et selon l'âme, et, lorsqu'ils sont parvenus à un certain âge, leur nature demande à produire. Or elle ne peut produire dans la laideur, mais dans la beauté ; l'union de l'homme et de la femme est une production ; et cette production est une œuvre divine, fécondation et génération auxquelles l'être mortel doit son immortalité. Mais ces effets ne sauraient s'accomplir dans ce qui est discordant. Or, la laideur ne peut s'accorder avec rien de ce qui est divin ; la beauté seule le peut. La beauté est donc, pour la génération, semblable au Destin * et à Lucine * . C'est pourquoi, lorsque l'être fécondant s'approche du beau, plein d'amour et de joie, il se dilate, il engendre, il produit. Au contraire, s'il s'approche du laid, triste et refroidi, il se resserre, se détourne, se contracte et n'engendre pas, mais porte avec douleur son germe fécond. De là, chez l'être fécondant et plein de vigueur pour produire, cette ardente poursuite de la beauté, qui doit le délivrer des douleurs de l'enfantement. Car la beauté, Socrate, n'est pas, comme tu te l'imagines, l'objet de l'amour.
SOCRATE : Quel est donc l'objet de l'amour ?
DIOTIME : C'est la génération et la production dans la beauté.
SOCRATE : Soit, répondis-je.
DIOTIME : Il n'y a pas à en douter, reprit-elle.
SOCRATE : Mais pourquoi l'objet de l'amour est-il la génération ?
DIOTIME : Parce que c'est la génération qui perpétue la famille des êtres animés et qui lui donne l'immortalité que comporte la nature mortelle. Or, d'après ce dont nous sommes convenus, il est nécessaire de joindre au désir du bon le désir de l'immortalité, puisque l'amour consiste à aimer que le bon nous appartienne toujours. Il s'ensuit donc que l'immortalité est aussi l'objet de l'amour.
SOCRATE : Tels étaient les enseignements que me donnait Diotime dans nos entretiens sur l'amour.

LE BANQUET :
DIOTIME : Quelle est, selon toi, Socrate, la cause de ce désir et de cet amour ? N'as-tu pas remarqué dans quel état étrange se trouvent tous les animaux volatiles et terrestres, quand arrive le désir d'engendrer ? Comme ils sont tous malades, quelle agitation amoureuse, d'abord pendant l'époque de l'accouplement, puis quand il s'agit de nourrir leur progéniture, comme les plus faibles mêmes sont toujours prêts à combattre contre les plus forts, et à mourir pour elle, comme ils s'imposent la faim ou toute autre privation pour la faire vivre ? A l'égard des hommes, on pourrait croire que c'est par raison qu'ils agissent ainsi : mais les animaux, d'où leur viennent ces dispositions amoureuses ; saurais-tu le dire ?
SOCRATE : Je lui répondis que je l'ignorais

TDC dans L'AVENIR DE L'HOMME, Education et vie
L’éducation serait chose spécifiquement humaine, s’il s ‘agit d’éducation raisonnée, bien entendu ! Mais ne suffit-il pas de regarder le monde des bêtes avec un esprit plus éveillé à la notion de naissance et de transformation pour apercevoir que, dans ce cas comme dans tous les autres, l’« humain » n’est possible que s’il contient, transfigurée à la mesure de l’esprit, une propriété commune dont les ébauches se reconnaissent et se perdent dans le passé en arrière de nous ? – Le chien, le chat, les oiseaux dressent leurs petits à mille gestes divers : à la chasse, ou au vol, ou à faire un nid.

LE BANQUET :
DIOTIME : Espères-tu donc, reprit-elle, devenir jamais savant en amour, si tu ignores une pareille chose ?
SOCRATE : Mais, encore une fois, Diotime, c'est pour cela que je suis venu vers toi, sachant que j'ai besoin de leçons. Explique-moi donc ce dont tu me demandais l'explication, et toutes les autres choses qui se rapportent à l'amour.
DIOTIME : Eh bien, dit-elle, si tu crois que l'objet naturel de l'amour est celui dont nous sommes convenus plusieurs fois, ma question ne doit pas te troubler ; car, ici comme précédemment, c'est encore la nature mortelle qui cherche à se perpétuer et à se rendre immortelle autant qu'il est possible. Et son seul moyen, c'est la naissance, qui substitue un individu jeune à un individu vieux. En effet, bien que l'on dise d'un individu, depuis sa naissance jusqu'à sa mort, qu'il vit et qu'il est toujours le même, cependant en réalité, il ne reste jamais ni dans le même état ni dans la même enveloppe, mais il meurt et renaît sans cesse dans ses cheveux, dans sa chair, dans ses os, dans son sang, en un mot dans son corps tout entier ; et non seulement dans son corps, mais encore dans son âme : ses habitudes, ses mœurs, ses opinions, ses désirs, ses plaisirs, ses peines, ses craintes, toutes ses affections ne demeurent jamais les mêmes ; elles naissent et meurent continuellement. Mais ce qu'il y a de plus surprenant, c'est que non seulement nos connaissances naissent et meurent en nous de la même façon (car à cet égard encore nous changeons sans cesse), mais chacune d'elles en particulier passe par les mêmes vicissitudes. En effet, ce qu'on appelle réfléchir se rapporte à une connaissance qui s'efface ; car l'oubli est l'extinction d'une connaissance. Or la réflexion, formant en nous un nouveau souvenir à la place de celui qui s'en va, conserve en nous cette connaissance, si bien que nous croyons que c'est la même. Ainsi se conservent tous les êtres mortels ; ils ne restent pas absolument et toujours les mêmes comme ce qui est divin, mais celui qui s'en va et qui vieillit laisse à sa place un jeune individu semblable à ce qu'il était lui-même. Voilà, Socrate, comment tout ce qui est mortel participe de l'immortalité, et le corps et tout le reste. Quant à l'être immortel, c'est par une autre raison. Ne t'étonne donc plus si tous les êtres animés attachent tant de prix à leurs rejetons ; car c'est du désir de l'immortalité que leur viennent la sollicitude et l'amour qui les animent

TDC dans L'AVENIR DE L'HOMME, Education et vie
Au regard de la physique, un des caractères les plus extraordinaires de la Vie est son « additivité ». La vie se propage en ajoutant sans cesse à elle même ce qu’elle acquiert successivement, - comme une mémoire… Chaque être transmet au suivant l’être qu’il a reçu, non seulement diversifié, mais accentué dans une direction déterminée, suivant la lignée à laquelle il appartient…. Quelque chose passe, quelque chose grandit, à travers la longue chaine des vivants.

LE BANQUET :
DIOTIME : N'en doute pas, Socrate : et si tu veux réfléchir à présent à l'ambition des hommes, elle te paraîtra peu conforme à ces principes, à moins que tu ne songes combien les hommes sont possédés du désir de se faire un nom et d'acquérir une gloire immortelle dans la postérité, et que c'est ce désir, plus encore que l'amour paternel, qui leur fait braver tous les dangers, sacrifier leur fortune, endurer toutes les fatigues, et donner même leur vie. Penses-tu, en effet, qu'Alceste eût souffert la mort à la place d'Admète, qu'Achille l'eût cherchée pour venger Patrocle, et que votre Codrus s'y fût dévoué pour assurer la royauté à ses enfants, s'ils n'eussent espéré laisser après eux cet immortel souvenir de leur vertu qui vit encore parmi nous ? Il s'en faut bien, poursuivit Diotime. Mais pour cette immortalité de la vertu, pour cette noble gloire, il n'est rien, je crois, que chacun ne fasse avec d'autant plus d'ardeur qu'il est plus vertueux, car tous ont l'amour de ce qui est immortel.
Ceux donc qui sont féconds selon le corps aiment les femmes, et se tournent de préférence vers elles, croyant s'assurer, par la procréation des enfants, l'immortalité, la perpétuité de leur nom et le bonheur, à ce qu'ils s'imaginent, dans la suite des temps. Mais ceux qui sont féconds selon l'esprit..., car il en est qui sont encore plus féconds d'esprit que de corps, pour les choses qu'il appartient à l'esprit de produire. Or qu'appartient-il à l'esprit de produire ? La sagesse et les autres vertus qui sont nées des poètes et de tous les artistes doués du génie de l'invention. Mais la sagesse la plus haute et la plus belle est celle qui préside au gouvernement des Etats et des familles humaines : on l'appelle prudence et justice.

TDC dans L'AVENIR DE L'HOMME, Note sur le progrès :
La preuve que la coextension croissante de nos âmes au Monde par la conscience de nos rapports avec toutes choses n ‘est pas purement d’ordre logique et idéal, mais représente bien un progrès organique, suite légitime du mouvement qui a fait germer la vie et se dilater le cerveau, c’est qu’elle se traduit par une transformation spécifique de la valeur morale de nos actes.

TDC dans L’ENERGIE HUMAINE
5- L’Energie de personnalisation :
b) Le sens humain

Mais encore le couple ne tiens qu’encadré par l’ensemble des personnalités, de même ordre, qui l’entourent. L’énergie de personnalisation manifestée dans l’amour-passion doit donc se compléter par une autre espèce d’attrait, appelant les unes aux autres la totalité des molécules humaines. C’est cette force particulière de cohésion, répandue dans l’ensemble de la Noosphère, que nous appelons ici « le sens humain. »

TDC dans L'AVENIR DE L'HOMME, Note sur le progrès :
Quand un homme d'aujourd'hui opère en pleine conscience, ...il sent en soi les responsabilités et la force d'un Univers tout entier. Du fait du progrès, l'acte de l'homme (l'homme) n'a pas changé en chaque individu; mais l'acte de la nature humaine (l'humanité) a pris en tout homme conscient, une plénitude absolument nouvelle. - De quel droit, du reste, comparer et opposer notre action à celle de Platon et d'Augustin ? Toutes ces actions sont solidaires.

LE BANQUET :
SOCRATE : Après qu'elle m'eut parlé de la sorte, je lui dis plein d'admiration : Très-bien, Ô très-sage Diotime ; mais en est-il réellement ainsi ?
Elle me répondit, du ton d'un parfait sophiste :
Quand donc un mortel divin porte en son âme, dès l'enfance, le germe de ces vertus, et que, parvenu à la maturité de l'âge, il désire produire et engendrer, il va aussi çà et là cherchant la beauté dans laquelle il pourra engendrer, car jamais il ne le pourrait dans la laideur. Dans l'ardeur de produire, il s'attache donc aux beaux corps de préférence aux laids ; et, s'il rencontre dans un beau corps une âme belle, généreuse et bien née, cette réunion lui plaît souverainement. Auprès d'un tel homme, il abonde aussitôt en discours sur la vertu, sur les devoirs et les occupations de l'homme de bien, et il s'applique à l'instruire ; car le contact et le commerce de la beauté lui font engendrer et produire ce dont il portait le germe. Absent ou présent, il pense toujours à son bien-aimé ; et ils nourrissent en commun les fruits de leur union. Aussi le lien et l'affection qui les attachent l'un à l'autre sont-ils bien plus intimes et bien plus forts que ceux de la famille, parce que leurs enfants sont plus beaux et plus immortels. Et il n'est personne qui ne préfère de tels enfants à toute autre postérité, s'il considère et admire les productions qu'Homère, Hésiode et les autres poètes ont laissées d'eux, la renommée et la mémoire immortelle que ces immortels enfants ont acquise à leurs pères ; ou bien encore s'il se rappelle les enfants que Lycurgue a laissés après lui à Lacédémone, et qui sont devenus le salut de cette ville, je dirai presque de la Grèce entière. Solon de même est en honneur parmi vous comme père des lois ; et d'autres grands hommes sont honorés en diverses contrées, soit en Grèce, soit chez les Barbares, parce qu'ils ont produit une foule d'œuvres admirables et enfanté toutes sortes de vertus. De tels enfants leur ont valu des temples, mais nulle part les enfants du corps n'en ont valu à personne.+
Peut-être, Socrate, suis-je parvenue à t'initier jusque-là aux mystères de l'Amour ; mais quant au dernier degré de l'initiation et aux révélations les plus secrètes, auxquelles tout ce que je viens de dire n'est qu'une préparation, je ne sais si, même bien dirigé, ton esprit pourrait s'élever jusqu'à elles. Je n'en continuerai pas moins, sans rien ralentir de mon zèle.
Tâche de me suivre le mieux que tu pourras.
Celui qui veut atteindre à ce but par la vraie voie doit, dès son jeune âge, commencer par rechercher les beaux corps. Il doit, en outre, s'il est bien dirigé, n'en aimer qu'un seul, et dans celui qu'il aura choisi engendrer de beaux discours. Ensuite, il doit arriver à comprendre que la beauté qui se trouve dans un corps quelconque est sœur de la beauté qui se trouve dans tous les autres. En effet, s'il faut rechercher la beauté en général, ce serait une grande folie de ne pas croire que la beauté qui réside dans tous les corps est une et identique. Une fois pénétré de cette pensée, notre homme doit se montrer l'amant de tous les beaux corps et dépouiller, comme une petitesse méprisable, toute passion qui se concentrerait sur un seul. Après cela, il doit regarder la beauté de l'âme comme plus précieuse que celle du corps ; en sorte qu'une belle âme, même dans un corps dépourvu d'agréments, suffise pour attirer son amour et ses soins, et pour lui faire engendrer en elle les discours les plus propres à rendre la jeunesse meilleure. Par là il sera nécessairement amené à contempler la beauté qui se trouve dans les actions des hommes et dans les lois, à voir que cette beauté est partout identique à elle-même, et conséquemment à faire peu de cas de la beauté corporelle. Des actions des hommes il devra passer aux sciences, pour en contempler la beauté ; et alors, ayant une vue plus large du beau, il ne sera plus enchaîné comme un esclave dans l'étroit amour de la beauté d'un jeune garçon, d'un homme ou d'une seule action ; mais, lancé sur l'océan de la beauté, et repaissant ses yeux de ce spectacle, il enfantera avec une inépuisable fécondité les discours et les pensées les plus magnifiques de la philosophie, jusqu'à ce qu'ayant affermi et agrandi son esprit par cette sublime contemplation, il n'aperçoive plus qu'une science, celle du beau.

TDC dans L'AVENIR DE L'OMME, Les propriétés de l'Union :
L’amour a toujours été soigneusement écarté des constructions réalistes et positives du Monde. Il faudra bien qu’on se décide un jour à reconnaître en lui l’énergie fondamentale de la Vie, ou, si l’on préfère, le seul milieu naturel en quoi puisse se prolonger le mouvement ascendant de l’évolution. Sans amour, c’est véritablement devant nous le spectre du nivellement et de l’asservissement : la destinée du termite et de la fourmi. Avec l’amour et dans l’amour, c’est l’approfondissement de notre moi le plus intime dans le vivifiant rapprochement humain. Et c’est aussi le jaillissement libre et fantaisiste sur toutes les voies inexplorées. L’amour qui resserre sans confondre ceux qui s’aiment, et l’amour qui leur fait trouver dans ce contact mutuel une exaltation capable, cent fois mieux que tout orgueil solitaire, de susciter au fond d’eux mêmes les plus puissantes et créatives originalités.

LE BANQUET :
Prête-moi maintenant, Socrate, toute l'attention dont tu es capable. Celui qui, dans les mystères de l'Amour, se sera élevé jusqu'au point où nous en sommes, après avoir parcouru dans l'ordre convenable tous les degrés du beau, parvenu enfin au terme de l'initiation, apercevra tout à coup une beauté merveilleuse, celle, ô Socrate ! qui était le but de tous ses travaux antérieurs : beauté éternelle, incréée et impérissable, exempte d'accroissement et de diminution, beauté qui n'est point belle en telle partie et laide en telle autre, belle seulement en tel temps et non en tel autre, belle sous un rapport et laide sous un autre, belle en tel lieu et laide en tel autre, belle pour ceux-ci et laide pour ceux-là ; beauté qui n'a rien de sensible comme un visage, des mains, ni rien de corporel, qui n'est pas non plus tel discours ou telle science, qui ne réside pas dans un être différent d'elle-même, dans un animal, par exemple, ou dans la terre, ou dans le ciel, ou dans toute autre chose ; mais qui existe éternellement et absolument par elle-même et en elle-même ; de laquelle participent toutes les autres beautés, sans que leur naissance ou leur destruction lui apporte la moindre diminution ou le moindre accroissement, ni la modifie en quoi que ce soit.
Quand, des beautés inférieures on s'est élevé, par un amour bien entendu des jeunes gens, jusqu'à cette beauté parfaite, et qu'on commence à l'entrevoir, on touche presqu'au but ; car le droit chemin de l'Amour, qu'on le suive de soi-même ou qu'on y soit guidé par un autre, c'est de commencer par les beautés d'ici-bas, et de s'élever jusqu'à la beauté suprême, en passant, pour ainsi dire, par tous les degrés de l'échelle, d'un seul beau corps à deux, de deux à tous les autres, des beaux corps aux belles occupations, des belles occupations aux belles sciences, jusqu'à ce que de science en science on parvienne à la science par excellence, qui n'est autre que la science du beau lui-même, et qu'on finisse par le connaître tel qu'il est en soi.

[211d] O mon cher Socrate, poursuivit l'étrangère de Mantinée, si quelque chose donne du prix à cette vie, c'est la contemplation de la beauté absolue : et, si tu y parviens jamais, que te sembleront auprès d'elle l'or et la parure, les beaux enfants et les beaux jeunes gens, dont la vue maintenant te trouble et te charme à un tel point, toi et beaucoup d'autres, que, pour voir sans cesse ceux que vous aimez, pour être sans cesse avec eux, si cela était possible, vous seriez prêts à vous priver de boire et de manger, et à passer votre vie dans leur commerce et leur contemplation ! Que penser d'un mortel à qui il serait donné de contempler la beauté pure, simple, sans mélange, non revêtue de chairs et de couleurs humaines et de toutes les autres vanités périssables, mais la beauté divine elle-même ? Penses-tu que ce serait une destinée misérable que d'avoir les regards fixés sur elle, que de jouir de la contemplation et du commerce d'un pareil objet ? Ne crois-tu pas, au contraire, que cet homme, étant le seul ici-bas qui perçoive le beau par l'organe auquel le beau est perceptible, pourra seul engendrer, non pas des images de vertu, puisqu'il ne s'attache pas à des images, mais des vertus véritables, puisque c'est à la vérité qu'il s'attache ? Or, c'est à celui qui enfante et nourrit la véritable vertu qu'il appartient d'être chéri de Dieu ; et si quelque homme doit être immortel, c'est celui-là surtout.

TDC dans L'AVENIR DE L'OMME, Les propriétés de l'Union :
Or ce n’est pas encore tout.
L’union différencie, disais-je, - ceci ayant pour premier résultat de conférer à un Univers de convergence le pouvoir de prolonger, sans les confondre, les fibres individuelles qu’il rassemble. Mais voici que ce mécanisme même entraîne pour un pareil Univers, une propriété de plus. Si, en vertu du mécanisme fondamental de l’union, les éléments de conscience renforcent, en se rapprochant, ce qu’il contiennent de plus incommunicable, c’est donc que le principe d’unification en qui il convergent est, en quelque chose, une réalité autonome, distincte d’eux-mêmes : non point « centre de résultante », naissant de leur confluence, mais « centre de dominance », opérant la synthèse des innombrables centres particuliers qui aboutissent à lui. Sans quoi ceux-ci ne se rejoindraient jamais. En d’autre termes, dans un Univers de convergence, chaque élément trouve son achèvement non point directement dans sa propre consommation, mais dans son incorporation au sein d’un pôle supérieur de conscience en qui seul il peut entrer en contact avec tous les autres. Par une sorte de retournement dans l’Autre, sa croissance culmine en don et en excentration. Qu’est-ce à dire sinon que réapparaît à ce stade final l’« annihilation » mystique préconisée par ceux que nous nommions plus haut (en face de la deuxième alternative) les partisans de l’Evasion ? Tout s’éclaire maintenant. Ce que présentaient ces tenants de l’extase était vrai. Mais ils voulaient s’envoler d’une manière forcée et prématurée. Ils aspiraient légitimement à se jeter et à passer dans l’Autre. Mais il ne voyaient pas que la nuit ou mort mystique ne saurait représenter le terme et le couronnement d’un processus de croissance.

TDC dans L’ENERGIE HUMAINE
5- L’Energie de personnalisation :
b) Le sens cosmique

J’appelle Sens cosmique l’affinité plus ou moins confuse qui nous relie psychologiquement au Tout qui nous enveloppe.
L’existence de ce sentiment est indubitable, et aussi ancienne apparemment que l’origine de la Pensée . Pour qu’apparût le sens Humain, il était nécessaire que la civilisation commençât à circonscrire la Terre. Le Sens Cosmique, lui, a dû naître aussitôt que l’Homme c’est trouvé en face de la forêt, de la mer, des étoiles. Et depuis lors ses traces sont manifestes, dans tous ça que nous éprouvons de grand et d’indéfini : dans l’art, dans la poésie, dans la religion. Par Lui nous réagissons au monde « as a whole », comme par nos yeux à la lumière.

LE BANQUET
SOCRATE : Tels furent, mon cher Phèdre, et vous tous qui m'écoutez, les discours de Diotime. Ils m'ont persuadé, et je tâche à mon tour de persuader aux autres que, pour atteindre un si grand bien, la nature humaine trouverait difficilement un auxiliaire plus puissant que l'Amour. Aussi dis-je que tout homme doit honorer l'Amour. Quant à moi, j'honore tout ce qui s'y rapporte, j'en fais l'objet d'un culte tout particulier, je le recommande aux autres ; et en ce moment même, je viens de célébrer de mon mieux, comme je le fais sans cesse, la puissance et la force de l'Amour. Et maintenant, Phèdre, vois si ce discours peut être appelé un éloge de l'Amour, sinon donne-lui tel autre nom qu'il te plaira.

Lundi 29 Novembre 2010 17:56