Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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A propos de l’ « Analyse de la vie », une réflexion sur les sciences de la nature et les sciences humaines.

Dans son introduction au chapitre VI de l’ « Activation de l’Energie, Teilhard fait part de son étonnement de voir la vie à la jonction de deux approches apparemment irréconciliables. Intuitivement nous attribuons à la vie « conscience, liberté, finalité » ; mais vue à travers le microscope, la vie n’est plus « qu’une pyramide de hasards associés et de mécanismes entrelacés, sans fissure apparente où loger l’action consciente… » (p. 137) Comment concilier la perception fonctionnante de la vie et la mise en pièces de ce même tout, par le scalpel d’un mécanisme analytique ?
Nous savons comment Teilhard s’en sort : « … il s’agit d’établir entre les deux termes opposés une relation structurelle vraisemblable expliquant comment de l’un à l’autre, on peut s’élever par synthèse et réciproquement descendre par analyse… » (p 138).

Ces quelques approches, pour faire bref, éclairent la question de la relation entre les sciences de la nature, dites exactes, et les sciences humaines, incapables d’un statut mathématisable, taxées souvent de tautologiques, idéologiques, apriori, etc.
Ce divorce est clairement théorisé par Kant, sous l’influence de la Physique de Newton, mais commence bien avant et précisément avec Descartes et sa lecture dualiste de l’homme. Pour Descartes, l’homme est un esprit attaché, par la « glande pinéale » qu’il localisait dans la nuque, à une mécanique qui est son corps. Priorité est donc donnée à la pensée « je pense donc je suis » qui a absorbé tout le « dedans », toute la conscience et la liberté. Le corps comme parangon de la matière environnante n’est que nombre et étendue, donc parfaitement saisissable et formalisable par la géométrie et les mathématiques. Il est simple matériau à la disposition de l’homme, simple utilitaire ! Comme l’esprit n’entretient qu’une relation accidentelle avec le monde, l’esprit ne connaît que le concept qu’il produit lui-même, les « idées claires et précises » il ne connaît donc pas le monde et d’ici naît tout le problème de la connaissance qui occupera les penseurs occidentaux pendant des siècles. Avec Newton, les mathématiques vont s’imposera comme l’idéal de la science : « le monde est écrit en langage mathématique… » et pour faire bref, disons que le modèle mathématique va désormais hanter les sciences humaines et la philosophie : comment doter les sciences humaines de la clarté et de la nécessité même des mathématiques ?
A la racine de la rupture entre sciences humaines et sciences de la nature nous trouvons la lecture dualiste de l’homme, une sorte de postulat de l’irréconciliabilité de l’Esprit et de la Matière. L’univers matériel est dépossédé de toute intériorité, de toute initiative pour n’être plus que la chose mesurable et pondérable et l’infiniment divisible. « Jusqu’ici ce grain élémentaire a toujours été regardé comme privé à la fois de tout vestige de conscience et de toute trace de liberté » (p.139)
C’est précisément là contre que réagit Teilhard lorsqu’il postule de le doter d’un « dedans »… d’une proportion d’autodétermination et d’une propension à s’intégrer (cf. p.140)
Disons que Teilhard renoue ainsi avec la grande tradition aristotélicienne qui définissait la nature (phusis) comme « principe de mouvement et de repos de la réalité à qui elle donne consistance.» L’univers non-humain n’est pas la mécanique inerte de Descartes, mais un système de dynamismes agencés. J’aime beaucoup ce que dit Teilhard du « jeu de hasard brassant les grains d’énergie… et d’aventure deux corpuscules d’affinités convenables viennent à se frôler… (p.140) et ainsi naissent des structures plus complexes. Quant à l’humain, il n’est pas pur esprit, à la manière de Descartes, mais une forme dynamique qui est puissance d’organisation que Teilhard traduit très bien dans les termes de Complexité-Conscience. Et la connaissance ce ne sont pas les « idées claires et précises » qui au départ sont postulées comme innées, mais elle résulte de l’intelligibilité inscrite au cœur du monde objectif, hors de moi et indépendant de moi qui sera extraite dans le processus de l’acte de compréhension. Parce que l’homme est un « objet de la nature », il peut la connaître. Le problème de réconcilier l’idéalisme et la réalité n’existe donc plus, ce qui est une énorme conquête. Il convient ici de noter le célèbre aphorisme des scolastiques « rien n’est dans l’intelligence qui n’ait d’abord été dans les sens. » La perception matérielle est donc à la base de la connaissance. La cosmologie est la mère de la métaphysique. Et c’est me semble-t-il la démarche de Teilhard.
La pensée dans la tradition ancienne, vise l’intelligible : elle vise à capter la forme, le « dedans » des choses. Elle ne cherche pas à conquérir, à transformer, mais à comprendre, à entrer en relation. C’est dans ce processus que naît la vérité en tant que mariage entre le connaissant et le connu. Les anciens disaient que « le connaissant en acte de connaître EST le connu en tant que connu. » Cet aphorisme est en quelque sorte un commentaire de l’étymologie du mot ‘connaître’ qui veut dire « naître avec.» Telle est la culture : devenir en quelque sorte toute chose et surmonter ainsi la multiplicité et l’aliénation.
Aujourd’hui, cette approche n’intéresse plus guère. Parler de vérité hérisse nos contemporains qui refusent un langage perçu comme arrogant et dominateur en comparaison au consensus social d’une période donnée. Actuellement, une pensée psychologisante axée sur l’épanouissement de l’individu et l’interdit d’interdire convient très bien à tout le monde. Notons que ce consensus social diffère de génération en génération ; le nouveau consensus n’étant le plus souvent que l’antithèse du consensus précédent dont on s’est fatigué. C’est ainsi qu’à des périodes laxistes succèdent des périodes rigoristes, qu’à des périodes collectivisantes succèdent des périodes individualisantes… on est dans les modes, la pensée prête à porter et cela convient très bien à tout le monde. De plus le savoir est devenu un savoir faire, la formation consiste à acquérir des compétences - des ‘habiletés’ comme disent les anglo-saxons - et à maîtriser des techniques ; le monde est toujours et encore le matériau du « seigneur » humain, le dualisme cartésien est bien vivant. Le problème avec tout cela c’est qu’il n’y a pas de communication, nous ne sortons plus de notre bulle, l’épanouissement de soi est une œuvre narcissique qui nous amène à nous noyer dans notre propre image.



Samedi 28 Mars 2009 18:10