Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Jean-Pierre Frésafond/, réflexion sur la 3ème partie du MILIEU DIVIN :« Quelques vues d’ensemble sur l’ascétique chrétienne »
INTRODUCTION :
De ce chapitre, extrêmement dense et complexe, tout un livre pourrait être écrit sur les réflexions qu’il induit ; surtout aussi pour exprimer quelques petits désaccords tant sur le fond que sur la forme, mais le but de notre Association est de parcelliser, d’analyser et de synthétiser.

1) ATTACHEMENT ET DETACHEMENT
“Pas de fumée sans feu” dit Teilhard, signifiant par là que les effets prouvent la cause. « Pas de sacrifice sans victime » ajoute-t-il, ce qui veut dire de manière incontestable que dans les premières phases d’un processus, quel qu’il soit, et dans ce cas précis s’agissant d’évolution, les dysfonctionnements sont chose tout à fait normale. J’ajouterai que, du point de vue terrestre et humain, immergé dans l’espace/temps le développement du processus peut prendre des milliards d’années. alors que pour le Créateur ce processus est dans l’éternel présent et son point de vue de la chose est différent. Toute perception et toute émission de sa part sont instantanées. La vitesse des ondes de la pensée est incomparable à la vitesse de la lumière. C’est un postulat indémontrable scientifiquement, pour le moment, mais théologiquement inévitable. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que Teilhard évoque les « tâtonnements » des premiers pas de l’évolution, qui sont exprimés dans le dogme chrétien sous forme de «faute originelle». Bien que Teilhard s’exprime clairement sur ce point, le message a du mal à passer, même chez certains teilhardiens.
On retrouve le même problème à propos de la Présence de Dieu dans la matière, sujet pour lequel Teilhard est pourtant assez clair aussi. Bien que les trois premiers livres de la Genèse décrivent sans équivoque un processus évolutif, l’Eglise n’a toujours pas franchi le pas de l’évolution et quoi que, selon Elle, l’évolution ne soit plus une hypothèse et que de nombreux teilhardiens continuent d’affirmer que Teilhard n’est pas panthéiste, en jouant sur les mots, la dialectique des uns et des autres n’est pas très claire non plus. C’est pourtant Teilhard qui a écrit « L’HYMNE A LA MATIERE » , que leur faut-il de plus ? Sous différentes formes, Teilhard a écrit des dizaines « d’hymnes à la matière », par exemple : « Il faut adorer l’évolution ». Je me souviendrai toujours que dans l’un de ses derniers écrits, Teilhard éprouvait une peine immense en évoquant plusieurs de ses anciens amis prêtres qui étaient encore « sous le régime » cosmos et n’avaient pas basculé dans la cosmogénèse.

Dans ce même chapitre, Teilhard aborde un autre sujet que je cite : « Notre devoir est d’être unis à Dieu, mais pour parvenir à ce résultat il faut d’abord être l’Autre. »
Que voilà un précepte johannique s’il en est, prononcé par l’Apôtre Jean à la fin de sa vie et qui fut repris par saint Augustin : « Aime et fais ce qu’il te plait » . Oui, Teilhard a raison de dire que c’est le plus important précepte chrétien. Brûler des cierges et dire des prières sont choses faciles, mais considérer son prochain comme un autre soi-même est une autre affaire. Quitte à me répéter, l’état de bonheur passe par l’autre ; la notion de bonheur n’existe pas isolément ; le bonheur est le sous-produit du bien que l’on fait aux autres : le droit au bonheur n’existe pas et les petits bonheurs égoïstes ne durent que l’espace d’un instant.

Après la notion d’altérité appliquée à soi-même, l’idée la plus importante du christianisme est celle de Jésus qui a parcouru en trente trois ans le cycle complet de l’humanisation en aboutissant à l’achèvement de son propre phénomène christique, servant ainsi de modèle à l’humanité. De ce fait Il éclaire et indique la voie qui nous est proposée. Par sa propre mort qu’il a voulue et organisée, il permet à l’humanité de se sauver elle-même en se décidant d’ouvrir les yeux sur sa mission. Dans cette voie, il n’est pas question de rachat, mais d’éviter les fautes futures et potentielles.
Après le phénomène humain, le phénomène christique est le dogme le plus important de l’univers, il peut être contenu dans ce que l’on nomme « la foi du charbonnier ».
Pour qui a compris cela, la question du « détachement » ne se pose même plus, il la vit.
Je vais conclure le paragraphe « attachement / détachement » en égratignant un peu Teilhard, mais gentiment. Je le cite : « Il reste que la pratique des vertus de pauvreté, de chasteté et d’obéissance représente un début d’évasion des systèmes normaux. » Qu’est-ce que ces pseudo vertus viennent faire dans les contextes de l’amour et de la sagesse ?
-La pauvreté : On peut être riche et être un saint-homme, tout dépend de ce que l’on fait de ses richesses matérielles. Je dirais même qu’être riche est un handicap : comment ne pas devenir fou quand on possède mille fois plus que ce que l’on peut consommer ; comment ne pas devenir fou devant l’illusion de pouvoir que procure l’argent ?
-La chasteté : au premier degré, la non-chasteté, si elle est pratiquée sans tromper et sans faire souffrir, n’est pas en contradiction avec l’amour du prochain et n’a rien à voir avec les vertus citées par Teilhard ; et puis les sexualités individuelles ne regardent personne.
-L’obéissance : Les militaires, maîtres en la matière, donnent l’exemple, le manuel du gradé précise : « si un ordre est idiot, c’est un devoir que de désobéir ». Avis aux religions.

2) LE SENS DE LA CROIX
Contrairement à ce que dit Teilhard, la Croix n’est ni un signe de contradiction ni de sélection, mais elle serait plutôt un signe de reconnaissance entre personnes de même sensibilité. L’utiliser pour « triller le bon grain » n’a pas de sens, sauf à exclure les symboles des autres religions, ce qui serait stupide. Ce qui est certain, c’est que la Croix est utilisée dans toutes les cultures avec, à la base, la même signification : la ligne verticale représente les forces de l’Esprit, elle est infinie, tandis que la ligne horizontale représente les forces de la matière, elle est limitée.
Que les chrétiens utilisent la Croix pour rappeler la mort de Jésus est chose respectable, cependant la crucifixion par les romains ne se faisait pas sur une croix, mais sur une poutre posée au sol sur laquelle étaient attachés les bras du condamné ; ensuite, elle était hissée au sommet d’une autre poutre plantée dans le sol en permanence et, plutôt qu’une croix, l’ensemble représente la lettre « T » qui, en grec, est le symbole de la sagesse.
Sur le point suivant je suis d’accord avec Teilhard : « Prise à son plus haut niveau, la doctrine de la Croix indique qu’au-delà de l’agitation humaine s’ouvre un devenir vers une issue, un terme, imposant une direction orientée vers la plus grande spiritualisation. » Sur un tel principe, se retrouvent toutes les traditions. Méfions nous de certains ésotériciens qui, à propos de tous symboles multiplient jusqu’à l’absurde des développements qu’ils sont les seuls à comprendre or, dans cette situation, ils ont tout faux. Il convient de se souvenir que le symbolisme a deux utilisations de base :
-langage secret pour se protéger des oreilles ennemies (du temps de l’inquisition c’était nécessaire)
-exprimer des pensées indicibles par manque de mots dans les vocabulaires. Ainsi, l’avantage est de supprimer la barrière des langues. Le symbolisme est un moyen universel de communication.
Pour conclure sur le symbolisme, écoutons Teilhard : « Il est parfaitement vrai que la Croix signifie une évasion hors du monde sensuel, elle nous invite à franchir le seuil critique qui est au centre de la Croix. » Teilhard donne dans le mille, c’est en ce point que l’homme doit passer de l’autre côté…

3) LA PUISSANCE SPIRITUELLE DE LA MATIERE
Une dernière citation de Teilhard va conclure cette réflexion :
« Dans leurs efforts pour accéder à la vie mystique, les humains ont souvent opposé l’Esprit et la matière, tout comme ils le font pour le bien et le mal. Cette tendance n’a jamais été approuvée par l’Eglise. (ndlr : voir hérésie cathare). Qu’il me soit permis d’exalter Celle que le Seigneur Jésus est venu sauver et consacrer que nous dénommons La Sainte Matière . Pour le spiritualiste, sa réalité est aussi concrète que pour le physicien. Elle possède des attributs fondamentaux de pluralité, de tangibilité et d’inter liaisons. La matière est pour nous l’ensemble des énergies naturelles, elle est le milieu commun universel et varié. »
Je crains que Teilhard se fasse des illusions quant à l’agrément des scientifiques à propos de sa pensée sur « la sainte Matière » , ils ne vont pas jusqu’à utiliser le terme « phénomène christique » ; mais il faut reconnaître qu’ils adoptent l’idée qu’une « certaine information principielle » serait dans la matière, une sorte d’onde mystérieuse à valeur transcendantale…
Teilhard à nouveau : « Un jour, toute la substance divinisable aura passé dans les âmes, tous les « dynamiseurs » élus se trouveront récupérés ; alors notre monde se trouvera prêt pour la Parousie. »

Samedi 14 Juin 2014 18:30