Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

Recherche






LE MILIEU DIVIN, Editions du Seuil/ 3ème partie
Sujet de réflexion à présenter pour la réunion du 27/6/14


Jean-Pierre Frésafond/Contraction de texte sur QUELQUES VUES D’ENSEMBLE SUR L’ASCETIQUE CHRETIENNE
INTRODUCTION

Le texte est écrit sur 24 pages de 105 à 129 dans l’œuvre originale.
Dans les deux précédentes parties nous avons observé les progrès de la divinisation des activités et des passivités et maintenant, dans la 3ème partie, nous allons analyser les résultats qui permettent l’appréhension du Milieu Divin . Nous procèderons en trois paragraphes intitulés successivement :
1-Attachement et détachement,
2-Le sens de la Croix
3-La puissance spirituelle de la matière

1- ATTACHEMENT ET DETACHEMENT

-Pas de sacrifice sans victime. Comment l’Homme se donnerait-il à Dieu si Celui-là n’existait pas ? Cette question en appelle une autre : qu’y a –t- il de mieux pour le chrétien : l’agir ou le pâtir ? Réponse générale : pourquoi séparer et opposer les deux phases naturelles d’un même effort ? Notre devoir est d’être uni à Dieu, mais pour parvenir à ce résultat il faut d’abord être l’Autre et c’est le plus important précepte de l’ascétisme chrétien.
Maintenant étudions les deux termes de ce précepte.

(a)Se développer. Ce premier élément n’est généralement pas mis en évidence dans les ouvrages spirituels catholiques. Les autorités en la matière estiment que cette action est trop « naturelle » et par conséquent dangereuse pour l’Eglise ; c’est un tort et une lacune. Bien que généralement compréhensible par tout un chacun dans le fond des images laïques ou religieuses de ce précepte refusé dépend un sentiment universel : considérer le monde comme une cosmogénèse passant obligatoirement par chaque être humain. L’effort humain, jusque dans ses domaines injustement et inexactement nommé profane doit prendre dans la vie chrétienne la place fondamentale qui lui est due. La reconnaissance de l’Autre requiert pour se faire un complet détachement.

(b)Le chrétien qui aura compris l’importance du être plus n’aura presque pas besoin du deuxième précepte : passer de l’attachement au détachement. Ce détachement, notons le bien, ne doit pas se faire au détriment des personnes dont nous sommes responsables. La spiritualité ne doit pas être un moyen de cacher notre paresse naturelle, celle de la jouissance au moindre effort.

-Il existe deux formes de renoncement que le chrétien n’aborde que sur “invitation précise du Créateur » (ndlr : écrit dans le texte de Teilhard) ; elles concernent : La pratique des conseils évangéliques et l’usage des diminutions non justifiées par la poursuite d’un intérêt supérieur nettement déterminé. En la matière, on ne saurait nier que ces pratiques puissent être une efflorescence naturelle de l’activité humaine en quête d’une vie plus haute. Il reste cependant que la pratique des vertus de pauvreté, de chasteté et d’obéissance représentent un début d’évasion des sphères normales. Cette autorisation du Maître des choses a été donnée une fois pour toutes dans l’Evangile ; elle doit être entendue individuellement par ceux qui ont la vocation. Les mutilations volontaires, même conçues comme une méthode de libération intérieure, sont un crime contre l’être et le christianisme l’a formellement interdit.

(c)Ainsi, dans le rythme de la vie chrétienne, développement et renoncement, attachement et détachement ne s’excluent pas mais s’harmonisent. Ce sont les deux temps de la recréation de l’âme . Dans le détail des cas particuliers ces deux temps sont sujets à d’infinies nuances, ce texte spirituel est la force des maîtres de la vie intérieure. Chez certains autres il se produira une brisure physique ou une coupure morale faisant basculer dans les états mystiques. Et pour tous encore, ce qui fait la réussite de la vie c’est la plus ou moins harmonieuse proportion suivant laquelle les deux éléments , entre grandir pour le Christ et diminuer en Lui, sont combinés suivant les aptitudes de chacun. Dans tous les cas les excès sont mauvais.
Ce que nous disons ici des individus doit se transposer dans l’Eglise et c’est Elle qui doit décider les proportions. L’Eglise a besoin de ses racines ancrées dans la Terre et de ses feuilles exposées au grand soleil. De la sorte, à chaque instant elle synthétise les gammes de pulsations dont chacune correspond à un degré de spiritualisation.
Quelque chose domine cette diversité, c’est l’élan vers le ciel, cette extase douloureuse et laborieuse à travers la Matière. L’alliance inséparable entre les progrès personnels et le renoncement en Dieu résume dans son sens plein le Mystère de la Croix.

2 LE SENS DE LA CROIX]b

La Croix a toujours été un signe de contradiction et un principe de sélection parmi les Hommes. Par l’attraction ou la répulsion qu’elle exerce sur les âmes se poursuit le tri du bon ou du mauvais grain. Là où la Croix apparait, des effervescences et des oppositions sont inévitables. Trop souvent la Croix est présentée, moins comme un but sublime à atteindre, que comme un symbole de tristesse, de contrition, de refoulement.
La façon de prêcher la Passion emploie couramment un vocabulaire malencontreusement pieux, des mots vidés de leur sens par la routine. Cela finit par donner l’impression que le règne de Dieu ne peut s’établir que dans le deuil ; rien n’est moins chrétien que cette perspective. Ce que nous avons dit précédemment sur la combinaison nécessaire entre détachement et attachement permet de donner à l’ascèse chrétienne un sens beaucoup plus complet.

Prise à son plus haut degré, la doctrine de la Croix indique qu’au-delà de l’agitation humaine s’ouvre un chemin vers une issue, un terme, imposant une direction orientée vers la plus grande spiritualisation. Admettre ce principe fondamental c’est déjà se ranger parmi les disciples, lointains peut-être, de «Jésus le Principe » .Dès cette option première, la différence est faite entre les élus et les condamnés.
A cette attitude vague, le christianisme apporte des prolongements et des précisions. Il donne à notre intelligence par la révélation d’une chute originelle, la raison de certains excès déconcertants dans les débordements du péché et de la souffrance. Le christianisme découvre la passionnante réalité du Christ historique dont la vie exemplaire recouvre ce drame mystérieux : le Maître du Monde menant comme un homme simple une vie élémentaire, simultanément avec une vie totale de l’Univers, démontrant ainsi que le terme de la création n’est pas à chercher dans les zones temporelles mais dans un au-delà d’une totale métamorphose de nous - mêmes et de ce qui nous entoure.
Ainsi, dans cette expérience de vie, nos perspectives s’agrandissent grâce à ce dénouement voulu par l’Evangile, hors des zones tangibles de la terre.
-Il est parfaitement vrai que la Croix signifie une évasion hors du monde sensuel, elle nous invite à franchir le seuil critique qui est au centre de la Croix. Cette finalité, entrevue et acceptée, jette un esprit particulier sur notre démarche. Et voilà où gît la « folie chrétienne » au regard de ceux qui ne veulent risquer aucun des biens qu’ils ont entre leurs mains. Mais cette évasion déchirante hors des zones expérimentales que représente la Croix n’est (il faut énergiquement le dire) que la sublimation de toute vie. La voie royale de la Croix c’est tout justement le chemin de l’effort humain, surnaturellement rectifié et prolongé. Jésus sur la croix représente (ou Il est …) la création qui, soutenue par Dieu, remonte les pentes de l’être, palier par palier, jusqu’aux plus hautes cimes de la création, jusqu’à tenter de se christifier hors des ténèbres.

3 LA PUISSANCE SPIRITUELLE DE LA MATIERE

-Dans leurs efforts pour accéder à la vie mystique, les hommes ont souvent opposé l’Esprit et la Matière, tout comme ils font pour le bien et le mal. Cette tendance n’a jamais été approuvée par l’Eglise. Qu’il nous soit permis d’exalter celle que le Seigneur est venu sauver et consacrer que nous dénommons désormais la Sainte Matière. Pour le spiritualiste sa réalité est aussi concrète que pour le physicien. Elle possède des attributs fondamentaux de pluralité, de tangibilité et d’inter-liaisons. La matière est pour nous l’ensemble des énergies naturelles (au sens théologique du mot) . Elle est le milieu commun universel et varié. Cela étant posé, comment s’offre de prime abord à nos actions la chose ainsi définie ? Elle est sous les traits énigmatiques d’une puissance biface :
-D’une part la matière est ce qui alourdit, qui souffre, ce qui vieillit ; qui nous délivrera d’elle ?
-D’ »autre part, et en même temps, elle est l’allégresse physique, la joie de grandir, ce qui attire, ce qui se renouvelle, ce qui unit …
En être dépouillé nous est intolérable, qui nous donnera un corps immortel ?
L’ascétisme est tourné vers la mort, il recule en disant « fuyez ! » . Expliquez nous, Seigneur, comment nous pouvons nous laisser séduire par la vie ; faites nous entendre le mystère caché dans les entrailles de la mort ; apprenez nous à capter la puissance spirituelle de la matière. Comment devons-nous traiter la Sainte Matière ? Par nature elle représente une perpétuelle déviance. Mais par nature aussi elle renferme une complicité vers le plus être. (ndlr : suivent dans le texte original deux pages, 125 et 126, de poésie, prière poétique qui n’ajoute rien, raison pour laquelle je ne l’ai pas reprise).

-Pouvons-nous penser que dans son universalité le monde, lui aussi, a une route déterminée à parcourir avant d’atteindre sa consommation ? Si la totalité matérielle contient des énergies inutilisables ; si plus malheureusement contient des énergies et des éléments pervertis, dont lentement la séparation s’opère ; plus réellement encore la matière contient une certaine quantité de puissance spirituelle dont la sublimation est en cours et voulue par le Créateur. Actuellement cette puissance est encore diffuse mais il n’existe aucune chose, si grossière soit-elle, qui n’en contienne aucune trace. C’est là le travail du phénomène christique qui est en nous et qui fait ce travail. L’esprit de Dieu s’insinue et travaille dans tous les domaines, or, à mesure que l’œuvre avance, tandis que certaines zones s’épuisent, dans chaque vie individuelle , la limite se déplace vers le haut entre le charnel et le spirituel ; l’appétit des choses diminue.
La contemplation et la chasteté doivent tendre à dominer l’agitation terrestre. Ceci est la dérive générale de la matière vers l’Esprit. Un jour, toute la substance divinisable aura passé dans les âmes, tous les dynamismes élus se trouveront récupérés : alors notre monde se trouvera prêt pour la Parousie.

Samedi 14 Juin 2014 18:19


Nouveau commentaire :