Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Extrait du livre : « ECRITS DU TEMPS DE LA GUERRE »
Contraction de texte pour la réflexion du 22/5/2015


Jean-Pierre Frésafond/ LA MAITRISE DU MONDE ET LE REGNE DE DIEU (pages 65 à 76)
Présentation
Le thème du texte provient d’une lettre du 4 août 1916 de Teilhard à sa cousine Marguerite Teilhard-Chambon : « Ne penses-tu pas que c’est une question de loyauté et de conscience de travailler à extraire du monde tout ce que ce monde peut contenir de vérité et d’énergie ? Rien ne doit rester intenté dans la direction du « plus être ». Il me parait inadmissible que la Révélation soit venue pour nous dispenser du devoir de poursuite, refuser cela est de la paresse et de la suffisance. »
A la même personne quelques jours plus tard, après la mort de son ami Pierre Boussac tué d’un éclat d’obus : « J’ai entrevu le rejet de tout ce que j’avais adoré, au lieu de travailler à ces recherches, ne vaudrait-il pas mieux abandonner ce monde absurde à son suicide ? … Et puis je me suis repris, Dieu permet la disparition prématurée des instruments les meilleurs qui travaillent à sa gloire…Le labeur humain sous toutes ses formes doit être tenace, patient et doux… Il me semble que c’est une obligation fondamentale pour l’Homme. »

Introduction
En écrivant « La Vie Cosmique », j’ai rappelé qu’une réconciliation est possible entre le Christianisme et le monde avec la poursuite du progrès et d’une certaine foi en la vie et en l’évolution. Cela prend la figure d’un mouvement d’ascension et de ségrégation et aussi de socialisation intensive, de détachement continu…
La vérité descendue du ciel synthétise tous les espoirs du monde.
Je veux reprendre cette idée d’harmonisation, d’évolution naturelle et surnaturelle de l’humanité. Les cultes laïques ne sont pas incompatibles avec cet effort. Cela prouve que l’équilibre du développement humain ne se trouve ni dans la seule obéissance aux dogmes, ni aux impulsions de la terre, manifestations d’un Esprit révélé par Dieu.
Nant Le Grand, 15 septembre 1916)

CHAPITRE 1er DE LA SECONDE PARTIE « LES DEUX FRAGMENTS DE LA VERITE »

1) Le service de la terre
Personne ne peut regarder, sur d’assez longs espaces de temps, se mouvoir l’ensemble des hommes , dans leurs goûts, leurs plaisirs, leurs adorations, leurs conquêtes, sans être étonné par le spectacle de changements d’une profondeur et d’une puissance étrange. Périodiquement il en sort une grande aspiration commune. Toute la masse des âmes tressaille dans l’éveil à la conquête d’un nouveau Saint-Graal. Ici une passion s’empare des intellectuels de la Renaissance. Là une exaltation s’empare de nos pères aux seuls mots de Fraternité et de Liberté. Plus tard, une conviction de la puissance de l’Homme, une intuition aiguë du devenir, fixe la marche du progrès dans le sens de la maîtrise du monde. Et aujourd’hui, les courants et les appétits nouveaux se multiplient dans tous les domaines. En éducation, comme en action confessionnelle, une part de plus en plus grande tend à être faite à la liberté individuelle ; le sentiment prévaut enfin du respect auquel a droit le développement unique, incommunicable, de chaque âme.
En matière politique et sociale, la conscience du plus humble travailleur s’ouvre aux idées de démocratie et de vie associative. Dans ce domaine, les classes sociales se heurtent pour obtenir plus de justice. Les nationalités se cherchent et se trouvent à travers les combinaisons diplomatiques. En même temps, par-dessus les frontières, des liens se tendent que rien ne pourra désormais briser. Cependant, le féminisme s’est introduit et implanté dans les revendications de la foule ; il faudra, tôt ou tard, lui faire une place.
En présence de ces réveils tumultueux, les esprits de toutes nuances tentent de réfléchir mais ils sont déroutés, scandalisés et rangent de tels phénomènes dans la catégorie des caprices d’effets de mode. Ces gens là ne comprennent rien au mystère de la vie. Mais qu’il vienne, au contraire, et qu’il regarde à son tour, celui qu’un long commerce a familiarisé avec les origines et les courants profonds de la matière et des énergies. Au premier coup d’œil, un intérêt puissant , presque religieux, s’emparera de lui. Des signes certains ne lui permettent pas de s’y tromper : la divinité mystérieuse qui, aux tournants de l’Histoire « possède » et agite les peuples, c’est bien elle, c’est l’évolution.
Depuis que, grâce à l’achèvement du cerveau humain, l’esprit a pris possession de lui-même au sein de la matière, il semblait que l’effort transformateur de la vie eût cessé ou tout au moins reculé. Non, il n’en est rien, la percée était faite vers la pleine conscience, l’évolution n’est pas morte, son élan se poursuit à travers la « substance » des âmes et c’est l’Esprit qui, maintenant, évolue.
Héritière de la poussée transformatrice qui a fait naître et se succéder les formes animales, l’évolution psychologique humaine, telle que nous la révèlent les renouveaux et les spasmes de l’Histoire, conserve les traits, les habitudes, qui marquaient son travail sur les organismes en croissance. L’évolution est imprévisible . Le plus sûr moyen de la mettre en travers de soi est de chercher à la prévenir ou à la forcer. Elle surgit informe, poussant devant elle un mélange déconcertant du bon et du mauvais. Pour la juger, il faut attendre que son flot soit décanté et calmé pour constater qu’elle est infaillible dans ses démarches. L’humanité doit admettre qu’elle a changé à son avantage, qu’elle a progressé. L’évolution humaine est irréversible dans ses conquêtes et l’esprit ne la perd plus de vue. Car le courant qui entraîne les âmes et la nature est irrésistible. Enveloppé jusqu’au fond de lui-même dans cette étreinte supérieure, que fera l’homme fidèle, en quête de vérité ? Il s’abandonnera au devenir qui l’emporte, il se vouera au service de la terre. Pour assurer avec foi et passion l’œuvre de conquête scientifique du monde, il faut que j’ai la garantie qu’aucune sphère du rayon prévu ne circonscrit les résultats attendus de mon effort. Car si cette limite existe, je me figure déjà l’avoir atteinte, et mon enthousiasme pour la tâche sacrée de la recherche est tari dans sa source.
Pour plier ma liberté au labeur et à l’oubli de soi même qu’exige le perfectionnement moral, je veux entrevoir avec certitude un terme et une récompense sans bornes à mon renoncement. « La morale s’évanouit (cf. Boutroux) dès lors qu’on lui enlève son caractère de poursuite d’un idéal. »
L’évolution immanente du monde ne s’explique devant les exigences de la raison, ne se garantit contre les révoltes de la liberté, et ne tient debout qu’à la condition de présenter à l’esprit un terme absolu et assuré. . Or, ce terme idéal, la raison ne peut lui donner ni un nom ni aucune détermination précise. Y aurait-il un vice de construction dans l’univers et le monde mourrait-il d’une contradiction interne pour avoir produit l’Esprit capable de le juger ?

2) La vie dans le ciel
Très au-dessus des variations, des conflits interminables de la pensée et des éphémères combinaisons du monde matériel, plane le monde de la Révélation. Ce monde est fermé à la science des « fins dernières, de la Substance. Dieu a parlé, son Verbe est descendu sur l’esprit de l’Homme. Dieu, l’Infini Personnel et Aimant est la Source, le Mouvement et la Fin de l’Univers. Le monde est chargé de merveilleuses semences ; voilà le difficile secret de la vie. Touchée par cette parole divine, l’âme a tressailli d’une ambition mystique, elle a rêvé de séparer sa course de celle de la nature. Mais au bout de quelques temps l’Homme a eu faim … il avait oublié qu’il lui fallait se nourrir de pain… et quand il a voulu reprendre la charrue il s’est aperçu qu’il ne savait plus s’en servir ; il en fut de même en ce qui concerne l’économie sociale. Le feu sacré de la recherche était éteint.

Nourrir l’humanité : Permettre à l’Homme de survivre malgré la complexification croissante, alimenter le foyer dévorant de ses préoccupations intellectuelles ; un tel labeur ne peut être accompli que par ceux là seuls qui auront développé en eux l’espérance d’un monde meilleur. Or, peut-il communiquer cette foi celui qui a dit adieu à la Nature ? La Révélation dont il voudrait tirer la substance n’éclaire que le « dedans des choses ». Mais elle est muette, la Nature, sur les promesses qu’elle a faites et sur l’organisation humaine.
Dieu n’a pas jugé à propos, pour que nous l’aimions, de créer en nous un foyer distinct suivant l’ordre particulier de notre monde où tout se fait par la transformation d’un analogue préexistant. Le grand amour de Dieu suppose de notre part une forte passion naturelle entretenue.
Théoriquement, (biologiquement oserait-on dire) l’idée d’une rupture, d’un déchirement sacré du christianisme et du monde n’aurait rien de quoi surprendre, la vie étant un perpétuel arrachement à son propre repos.
La vie, acceptée suivant une certaine façon absolue de comprendre la Révélation, semble manquer de base réelle, semblable à une pyramide inachevée, suspendue par son sommet dans le vide.
Serait-ce, par impossible, que l’illumination divine en décourageant l’Homme d’un travail qui lui demeurerait nécessaire, est venue porter la contradiction au cœur du chef d’œuvre de sa Puissance ? Dans un univers évolutif, il me semble qu’on peut pousser plus loin la théorie de l’analogie que dans une structure mondiale immobile, écrit Teilhard dans sa lettre du 29 octobre 1949 au Père de Lubac.(pied de page 76)00

Mardi 21 Avril 2015 14:44