Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Chapitre 8 du livre de Teilhard de Chardin « COMMENT JE CROIS, tome-10



Ce chapitre, proposé pour notre réunion de décembre 2012, a donné le titre du livre, il compte 35 pages et plusieurs dizaines d’idées fortes (IF). Il est composé de deux parties très denses et distinctes ; son étude se fera sur deux mois, je ne vois pas d’autre possibilité. (IF = Idée Forte)

1ère partie L’Evolution de la foi
2e partie La confluence des religions
Ce texte avait été commandé à Teilhard par Monseigneur Bruno Solage, il fut écrit à Pekin en octobre 1934


Première partie : L’EVOLUTION DE LA FOI

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IF N° 1 Je crois que l’univers est une évolution. Je crois que l’Esprit s’achève en du personnel ; Je crois que le personnel suprême est Christ-Universel.

IF N° 2 L’originalité de ma croyance est qu’elle a ses racines dans deux domaines antagonistes : par éducation je suis « enfant du ciel » et, par mes études et ma profession, je suis « enfant de la terre » ; deux mondes que je connais bien. Je n’ai dressé entre les deux états d’esprit aucune cloison intérieure.

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IF N° 3]b J’ai l’impression qu’une synthèse s’est opérée entre les deux courants qui me sollicitaient.

IF N° 4 Il reste que sous des expressions de formes infiniment variées, il ne saurait y avoir qu’un seul axe de progression spirituelle vers Dieu.

IF N° 5 L’homme est essentiellement le même en tous, il suffit de descendre assez profondément en soi même pour trouver un fond commun d’aspirations et de Lumière.

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IF N° 6 J’entends par foi toute adhésion de notre conscience à une perspective générale de l’univers.
IF N° 7 Croire, c’est opérer une synthèse intellectuelle.
IF N° 8 De même que la liberté se manifeste dans la nature en captant et échafaudant des déterminismes, ainsi la foi progresse dans nos esprits en tissant autour d’elle un réseau cohérent de pensée et d’actions.

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IF N° 9 Dans un premier temps je descends degré par degré à des croyances toujours plus élémentaires. Dans un deuxième temps je cherche à remonter la série naturelle de mes actes de foi dans une perspective qui coïncide avec le christianisme… Je ne saurais suggérer aucune autre méthode pour se trouver face à face à un univers unifié.

IF N° 10 Si par suite de quelque renversement intérieur je venais à perdre ma foi au Christ et en Dieu, je continuerais invinciblement à croire au monde.

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IF N° 11 Plus on est fidèle aux invitations analytiques de la pensée et de la science contemporaine, plus on se sent emprisonné dans le réseau des liaisons cosmiques … Par la critique de la connaissance le sujet est identifié … Par la biologie le vivant est mis en séries dans la trame de la biosphère … Par la physique une homogénéité et une solidarité sans limite se découvre dans les nappes de la matière … Pour un homme qui pense l’univers forme un système interminablement lié dans le temps et l’espace … Le monde constitue un tout.

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IF N° 12 Contrairement aux apparences, la classification des intelligences est en réalité très simple ; dans ce domaine précis, il y a les pluralistes et il y a les monistes, autrement dit « ceux qui ne voient pas » et « ceux qui voient » que l’univers converge vers l’Un. Ceux qui « ne voient pas » imaginent un univers de dispersion (ndlr : cela s’apparente à la pensée bergsonienne qui est opposée à celle de Teilhard).

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IF N° 13 En définitive je suis amené à penser que l’homme possède un « sens spécial » qui lui découvre de manière plus ou moins confuse le TOUT dont il fait lui-même partie. Rien n’explique la mystique si ce n’est l’hypothèse d’une telle faculté.

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IF N° 14 La matière échapperait aux forces de la gravitation plutôt qu’une âme puisse échapper à l’Esprit de l’univers, tel est le message perçu par mon intuition.

IF N° 15 Jusqu’à maintenant la naissance de ma foi était un phénomène organique et réflexe. Maintenant je distingue dans les progrès de ma vision du monde l’intervention de facteurs liés au temps, à mon éducation et à ma personnalité. Un premier point qui se découvre à moi et que je ne remets plus en question, c’est que la nature du monde est dynamique et évolutive.

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IF N° 16 Ici je ne fais que mettre en évidence cette révélation de la durée qui a tant modifié la conscience que l’homme peut avoir de l’univers ; conscience de l’espace et du temps. Il ne s’agit pas d’un temps réceptacle dans lequel se logeraient les années, mais d’un temps organique, mesuré par le développement du réel global.

IF N° 17 Par son ontogenèse, chaque être est coextensif à la durée entière et n’est que l’élément infinitésimal d’une cosmogénèse en laquelle s’exprime finalement l’individualité comme étant une face de l’univers.

IF N° 18 Où se meut le mouvement de l’univers ? C’est en historien de la vie, autant qu’en philosophe que je réponds sans hésiter vers l’Esprit.

IF N° 19 L’évolution spirituelle … Je sais que l’association de ces deux mots parait encore contradictoire ou tout au moins antiscientifique à un grand n ombre de chercheurs. Parce que les progrès en sciences de l’évolution aboutissent à rattacher les degrés atteints aux premiers degrés précédents, apparemment inanimés, devons-nous céder à l’illusion matérialiste qui consiste à considérer comme étant plus réels les éléments de l’analyse que les termes de la synthèse ?

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IF N° 20 Mais le temps a abattu les digues derrière lesquelles une philosophie statique protégeait la transcendance des « âmes », dissolvait l’Esprit dans des flots de particules matérielles ; ma conviction est que cette plongée en arrière est terminée. Maintenant nous remontons vers des conceptions inverses : moins de matière, plus d’esprit. Mais chose étrange, l’homme, centre du phénomène, est le seul objet que la science n’a pas encore réussi à envelopper dans une représentation homogène de l’univers … L’homme demeure une monstrueuse et encombrante réussite … L’homme refuse de se laisser intégrer dans une cosmogénèse mécaniciste. Alors pourquoi ne pas édifier une physique à partir de l’Esprit ? J’ai essayé et tout de suite il m’a semblé que la fausse idée vaincue tombait, dénouée à mes pieds, dès lors, l’ensemble de la vie terrestre prenait figure.

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IF N° 21 Tant que l’on s’attache à distribuer le vivant selon des caractéristiques de détails anatomiques, la vision des choses fuse en désordre dans mille directions ;mais si l’on analyse une poussée continue vers plus de spontanéité et de conscience, la « pensée » trouve sa place naturelle dans ce développement. Supporté par d’infinis tâtonnements, l’animal pensant cesse d’être une exception dans la nature, il représente simplement le stade embryonnaire le plus élevé que nous connaissons dans l’itinéraire de la croissance de l’Esprit de la terre et, d’un seul coup, l’homme est situé sur l’axe principal de l’univers.

IF N° 22 Si l’homme est la clef de la terre, pourquoi la terre à son tour ne serait-elle pas la clef du monde ? Une évolution uniquement à base de matière ne sauve pas l’homme, car tous les déterminismes accumulés ne sauraient lui donner une « ombre de liberté ». En revanche, une évolution à base d’Esprit conserve toutes les lois constatées par la physique, tout en menant directement à la pensée, car une masse de liberté élémentaire en désordre équivaut à des déterminismes, elle sauve à la fois l’homme et la matière.

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IF N° 23 Les principaux articles d’une foi en l’Esprit peuvent s’exprimer ainsi :
a) L’unité du monde se présente comme la montée de l’ensemble vers des états de plus en plus spirituels.
b) L’Esprit conduisant cette montée à une nature déterminée.
c) Le corollaire de cette perspective est que pour se diriger à travers les bornes de la vie, l’homme possède une règle biologique, qui est de se diriger lui-même vers un état de plus en plus grand de conscience. La négation de cette tendance de la vie est une faute remettant en question l’achèvement de l’univers.

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IF N° 24 Est-il besoin d’aller au-delà de cette vision d’espoir pour fonder une attitude morale de l’existence ? J’ai senti évoluer une croyance et j’ai ressenti qu’il n’était rien d’avoir découvert le sens de l’évolution de l’univers, sans y adjoindre la notion d’irréversibilité.

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IF N° 25 Nous pouvons dire aujourd’hui, sans quitter le terrain des faits, que le monde dérive vers deux sens opposés, deux courants irréversibles : l’entropie et la vie. A cette affirmation on peut opposer qu’elle est empirique et qu’elle ne porte (en ce qui concerne la vie) que sur une phase infime de l’univers. Dans ce raisonnement les termes irréversibilité et immortalité sont l’un et l’autre synonymes ; peut-on les rapprocher de la notion d’évolution cosmique ?

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IF N° 26 Quelle propriété structurelle le réel doit-il avoir pour qu’un mouvement de volonté puisse se produire ? Après Blondel et Leroy je répondrai à cette question : pour mettre en branle la chose si petite en apparence qu’est une activité humaine, il ne faut rien moins que l’attrait d’un résultat indestructible ; nous ne marchons que sur l’espoir d’une conquête de l’immortel et j’en conclus directement qu’il y a de l’immortel en avant de nous.

IF N° 27 Examinons la majeure et la nature de ce raisonnement : la majeure constitue un fait psychologique élémentaire, mais pour le percevoir une éducation du regard intérieur est nécessaire. Une sorte d’instinct essentiel me fait voir comme seule désirable la foi de collaborer « atomiquement » à l’établissement définitif du monde ; le reste n’est que vanité. A ceux que ces propos font rire je répondrai : vous n’allez pas jusqu’au bout de votre pensée dans votre foi au monde.

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IF N° 28 L’homme, plus il est homme, ne saurait se donner qu’à ce qu’il aime.

IF N° 29 Promettez cent millions d’années d’accroissement à la terre et si à ce terme le TOUT de la conscience est retourné à zéro, alors, nous désarmerons, ce sera la « grève » et la perspective d’une mort totale … Regardez autour de vous le nombre de ceux qui se tuent pour échapper à la vie … L’humanité est placée entre le suicide et l’adoration.

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IF N° 30 Etant donné le stade où je suppose parvenue ma foi, j’ai le droit de conclure que l’immortel existe.

IF N° 31 Si le monde est quelque chose d’infaillible, s’il se meut vers l’Esprit, il doit être capable de nous former un horizon sans limite, sans quoi, impuissant à alimenter d’espoir les progrès qu’il suscite, il se trouverait dans la situation d’avoir à s’évanouir dans le dégout chaque fois que la conscience née en lui parviendrait à l’âge de raison.

IF N° 32 Le monde ne tient pas par « en bas » mais par « en haut ». Rien n’est plus instable que les synthèses opérées par la vie (ndlr néguentropie) et cependant c’est dans la direction de ces constructions fragiles que l’évolution avance. Quand tout le reste s’étant concentré, ou dissipé, aura passé il restera l’Esprit.

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IF N° 33 Ma foi au monde s’est muée en une foi à la spiritualité croissante du monde, état d’esprit de type moniste. Il est difficile de sauver autrement le phénomène humain.

IF N° 34 Mais ici les différentes convictions existantes divergent. Les monistes voient la fin de l’univers comme un foyer d’énergie spirituelle dans lequel nos personnalités sont noyées, alors que mes convictions sont à l’opposé ; selon ma sensibilité l’Esprit de l’univers culmine en un « foyer de spirituel » divin dans lequel nos âmes seront sur personnalisées.

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IF N° 35 L’idée que le TOUT, même envisagé sous la forme Esprit ne saurait être qu’impersonnelle est une illusion spatiale selon laquelle le « personnel » serait une « forme particulière » qui tendrait à disparaitre avec la croissance de l’unification finale. Mon sentiment est tout autre, l’Esprit du monde n’est pas un « fluide indifférencié » d’énergie, il est une prise graduelle de conscience des « éléments de la vie » que nous sommes sensés représenter, en voie de sublimation dans un univers suprêmement personnalisé.

IF N° 36 Le cosmos en voie de convergence ne peut se nouer dans quelque chose mais dans Quelqu’un.

IF N° 37 Le problème d’une survie personnelle ne m’inquiète pas dès lors que le fruit de ma vie est recueilli dans un univers immortel.

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IF N° 38 Mais quelle est donc cette précieuse parcelle que le TOUT attend de récolter de moi ? Question qui se pose peut-être en chacun de nous : l’œuvre de ma vie est représentée par ce qui passe de moi en tous ; mais combien plus par ce que je fais d’incommunicable, c'est-à-dire le centre particulier d’amour que ma vie peut développer ; voilà mon « vrai trésor ».

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IF N° 39 Comment va-t-elle pouvoir s’opérer cette transmission de moi-même à l’AUTRE ? Vais-je me dépouiller de ce qui est moi pour le donner à LUI ? Nos facultés coïncident avec le centre de notre conscience et l’Esprit de l’Univers ne peut se développer qu’en intégrant nos centres de conscience qui, ainsi immortalisés et personnalisés, seront éternels … Ceci est tout le contraire du panthéisme de dispersion dont les éléments n’étant pas centrés deviennent « solubles » et donc dissous dans le Grand Esprit de l’Univers. Le point suprême de convergence, Omega, qui est lui-même centré ne peut intégrer dans sont « Tout » que des éléments eux-mêmes centrés. Conclusion de ceci : l’union spirituelle de synthèse différentie les éléments qu’elle unit. (ndlr : cohérence oblige …)

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IF N° 40 Ici s’arrêtent et culminent les développements de ma foi, en un point où il m’arrive de perdre confiance en toutes les religions révélées. Ce qui était intuition est devenu sentiment raisonné quant à la possibilité d’un PRESENCE … Une présence n’est jamais muette.

Fin de la première partie du chapitre 8



Jeudi 24 Janvier 2013 17:33