Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Jean-Pierre GIROUD / La nostalgie du front.
Notre auteur est inquiet; en ces années de guerre il fait part à sa cousine de l’état étrange qui l’habite, nous sommes en aout 1917. Il a peur que la nostalgie de la guerre, l’imprègne pour longtemps. Il veut comprendre ce sentiment qu’il sent réel en lui, qui l’étonne.
Il va clarifier ses pensées et s’ expliquer dans ce chapitre.

Avec clarté il nous fait part de ses premières sensations, acteur qu’il est dans cette interminable guerre.
D’abord, il admet, puis insiste en disant qu’il a peur des obus, comme les autres, qu’il guette la relève, comme les autres, qu’il est heureux quand il est éloigné des carnages de la mitraille, comme les autres. Ce sont ses propres mots. Et pourtant!
Et pourtant dit-il encore, à peine huit jours passés à l’arrière il sent au fond de lui l’attirance profonde, un appel pour aller à nouveau vers l’innommable, l’inhumain, ce qu’il vient de quitter il y a si peu de temps. Quel est cet envoutement qui le tient ?
Il est conscient de cette vision qu’on pourra qualifier de paradoxe ; Il se sent nullement coupable et nous savons comme il chérit la paix plus que tout. Mais il a la sensation dans ces instants, d‘appartenir à un autre monde; il dit se sentir « une autre espèce d‘homme». Il précise même qu’il a hâte de revenir « à ce rivage aimé »(sic), la Ligne du Front.
Teilhard nous donne des premières explications concernant ce comportement;
« C’est la passion de l’inconnu et du nouveau » dit-il.
Et il explique son goût pour la découverte de terres inconnues, de longs voyages emplis de paysages nouveaux, de lumières, de sons de senteurs inconnues qui étonnent l’être et l’enrichissent.
Et il dit encore pourquoi il ne peut plus se séparer du front;
C’est aussi parce qu’il a, avec et comme les autres, souffert du froid, de la faim de la peur…

Mais il y a plus que tout cela;
le monde a comme changé de dimension. « Je voyais beaucoup plus large et plus vrai »(sic).
Il se voit, il se vit au dessus des conventions, des habitude quotidiennes. Les normes et les règles communes attachées à chaque jour n’existent plus. Il sent qu’un autre chose, bien supérieure est présente, a investi ces lieux et sa vie.
« L’immense présence humaine qui charge le Front »(sic) ; là est la clé, là est la réponse.
C’est l’expérience; ce que soi-même on a vécu de toutes les fibres de son corps et de son âme; ce que personne ne pourra nous enlever. L’homme d’avant la Grande Guerre n’est plus; est arrivée la consécration le marquage, l’initiation.
Cette autre dimension ne peut être expliquée entièrement; comment peut-on expliquer la densité invisible des êtres devenue si présente qu’on pourrait pour ainsi dire la toucher ? ; toutes les âmes amies et ennemies, sont comme côtoyées, senties de si près ! Comment traduire en mots la Force gigantesque, vivante à en être submergé, de ces moments là ? ; et qui est à l’œuvre. L’homme perçoit cette énergie devenue palpable, en est entouré mais les mots manquent pour nous le raconter, nous le faire comprendre.
N’est-il pas passé pour un instant, de l’autre côté du miroir?
Et le père de nous préciser dans un autre de ses livres:
«…il vient des siècles durant lesquels le drame de l’initiation au monde, et par suite la lutte intérieure, se précipitent. Nous vivons un de ces moments-là».

Notre auteur, nous l’avons déjà vu, a tous les sens bien affutés. Est-ce le sixième qu’il nous dévoile? Peut-être. A-t-il à cet instant, la conviction ultime de vivre pleinement y compris dans sa chair avec l’âme du Monde? Sûrement.
Cette initiation comme il la nomme, il la partage avec nous. Il me semble que nous n’avons pas à en être jaloux car il nous invite « à monter dans la paix »(sic) en laissant nos étroitesse d’esprit et nos petits égos.

Il n’y a pas dérision face à l’insoutenable qui une fois de plus a eu lieu.

Le visionnaire nous parle d’une immense espérance. Il le dira une fois de plus, bien plus tard dans une lettre à Rhoda écrite de Paris le 10 janvier 1949 alors qu’il lui est impossible de se faire comprendre de la hiérarchie officielle de l’Eglise:
« L’humanité avance encore, non pas dans l’espace mais en conscience ».


 

Dimanche 29 Novembre 2015 08:59