Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Cher Monsieur Frésafond,
Au terme de la lecture de votre tome II, je dois reconnaître que, grâce à vous, j’ai l’impression de commencer à entrer dans la pensée de Teilhard.
Préparé par la lecture de votre tome I, j’ai senti naître cette compréhension à partir du deuxième chapitre. Je vous dois cette découverte.

Je lis et relis le magnifique texte du « cœur de la matière » que vous avez placé en exergue, au verso de la page de titre. Quelle puissance, quelle ampleur, quelle espérance. C’est dans la ligne du « Cantique du Soleil » de Saint François d’Assise. Et je me pose une question : Teilhard est-il un savant ? Est-il un prophète ? Il est visiblement les deux, mais qu’est-il surtout et d’abord ? Il est permis d’hésiter.

Le message scientifique de Teilhard renouvelle totalement la vision que nous avions jusqu’ici de l’univers, avec ses 3 ordres : la matière, la vie, l’esprit.
Son message religieux s’appuie sur cette vision du monde. Il fait corps avec elle. Il coïncide avec le message chrétien dans ce que celui-ci a d’essentiel : Dieu créateur, qui appelle et aspire par son Verbe tout l’univers pour l’unir à Lui. C’est le message chrétien, et cependant il y a problème. Pourquoi ?
Si Teilhard avait publié des travaux de science pure, sans faire allusion à leurs implications religieuses, il n’aurait pas soulevé d’opposition, au moins dans l’Eglise Catholique. Mais, étant simultanément savant et prophète, il percevait le résultat de ses travaux scientifiques dans une perspective religieuse et il vivait sa foi religieuse dans la perspective de ses travaux scientifiques. Sa pensée était unifiée. C’était un bloc. Il ne pouvait rien dissocier. Là était sa force, mais aussi la source de nos difficultés. Certains scientifiques que sa théorie séduit se trouvent gênés par des dépassements religieux dont ils voudraient bien se débarrasser. Et certains responsables religieux ne parviennent pas à accepter des formulations religieuses transformées par un environnement scientifique qui leur échappe.

Chaque changement important dans les conceptions scientifiques a posé, pose et posera des problèmes d’ordre religieux. Galilée, la génération spontanée, Darwin, la psychanalyse en ont posé. A plus forte raison le teilhardisme qui culbute l’idée qu’on se faisait de la matière, de la vie et de l’esprit, et qui voit l’univers en marche vers le point Omega.
Après chaque secousse données aux représentations scientifiques en cours, il a fallu du temps, beaucoup de temps pour que la foi vécue par chaque croyant trouve sa place dans cette nouvelle figure du monde.
Je ne sais pas le temps qui a été nécessaire pour que les découvertes de Copernic et de Galilée pénètrent les esprits au point qu’on puisse considérer l’héliocentrisme comme acquis par le commun des mortels. Mais l’évolutionnisme a mis plus de cent ans avant de voir s’éteindre les dernières résistances de caractère scientifique (sauf avis contraire). Quant aux résistances de nature religieuse, il convient de distinguer entre l’Eglise Catholique et certaines Eglises Protestantes.
Dans l’Eglise Catholique, l’opposition religieuse à l’évolution a, me semble-t-il, disparu au milieu du XXe siècle. Sa dernière manifestation a probablement été le livre des ingénieurs G.Solet et L.Lafond « l’Evolution Régressive » paru aux Editions du Cèdre en 1947. Cet ouvrage se présentait comme scientifique, mais son inspiration était religieuse. Il entendait prouver qu’il y avait bien une évolution mais qu’elle se dirigeait en direction de la dégradation parce qu’elle avait commencé avec le péché origine (je ne crois pas trop déformer la pensée des auteurs). Ce fut, je pense, le dernier soubresaut du fondamentalisme catholique.
La conception évolutionniste est maintenant intégrée dans la culture des croyants. Jean-Paul II a pu dire (discours à l’Académie Pontificale du 22 octobre 1996) : « Aujourd’hui, près d’un demi siècle après la parution de l’Encyclique (l’encyclique « Humani Generis » du pape Pie XII, parue en 1950, défavorable à certains aspects de la théorie évolutionniste), de nouvelles connaissances conduisent à reconnaître dans la théorie de l’évolution plus qu’une hypothèse. Il est en effet remarquable que cette théorie se soit progressivement imposée à l’esprit des chercheurs, à la suite d’une série de découvertes faites dans diverses disciplines du savoir. La convergence, nullement recherchée ou provoquée des résultats de travaux menés indépendamment les uns des autres, constitue par elle-même un argument significatif en faveur de cette théorie. »

Les catholiques ayant maintenant, dans leur ensemble, intégré l’évolutionnisme dans leur culture, sous réserve de la création « immédiate » de chaque âme humaine par Dieu, il faut bien reconnaître que beaucoup de communautés protestantes n’en sont pas là. Dans la tendance dite « Evangélique », devenue majoritaire en France et largement dominante aux U.S.A., l’évolution est un grand satan. Ces Eglises estiment que la Bible les oblige à croire à une création en six jours ; ils anathémisent donc ceux qui acceptent la théorie de l’évolution. Les Protestants Evangéliques que je connais se contentent de considérer cela comme une inconséquence de la pensée catholique. Ils n’acceptent pas l’évolution pour eux-mêmes et la regrettent chez les autres, mais s’en tiennent là. Aux U.S.A. la situation est beaucoup plus tendue.

Si la conception évolutionniste de la vie, qui nous parait évidente, n’est pas encore universellement admise, à plus forte raison est-il normal que les idées de Teilhard rencontrent des résistances tenaces. Les principales ne portent pas sur les affirmations proprement religieuses. Celles-ci émergent de vues scientifiques qui ne sont pas vraiment des lois, à la manière des lois physico-chimiques. Les lois scientifiques se formulent clairement, sont contrôlables expérimentalement, sont chiffrables, alors que Teilhard exprime une théorie globale, une vision du monde, à la fois complexe et unifiée. Par touches successives, il brosse une vaste fresque qui englobe, explique et relie tout (je suis très mal placé pour en parler, car je n’ai qu’une culture scientifique élémentaire et surannée).
Il faudra encore longtemps, je le crains, pour que l’humanité digère cette nouvelle vision du monde -l’humanité unifiée selon les prévisions de Teilhard, ou en voie d’unification- Actuellement, la culture de l’ensemble des humains n’est pas vraiment ouverte à la pensée de Teilhard. Celle-ci n’est pas spontanément acceptée, encore moins assimilée.
Il ne faut donc pas s’étonner de la décision du Saint-Office de 1962. Cet organisme avait pour fonction d’écarter ce qui pouvait semer du trouble dans la foi du peuple chrétien. Il a souvent -le Saint-Office- été critiqué pour ses excès de sévérité et a finalement été supprimé par Paul VI. Dans le cas présent, je trouve sa décision compréhensible et même modérée : « sans juger ce qui concerne les sciences positives » … cette réserve préliminaire montre qu’il ne veut pas s’engager dans le domaine scientifique, et donc qu’il a tiré les leçons de l’affaire Galilée. Sur ce plan, c’est à Teilhard et à ses disciples d’entraîner l’assentiment et de faire triompher leur vision du monde.
Mais sur le plan religieux, le Saint-Office se savait compétent : il exerçait sa fonction de sauvegarde ; sauvegarde de la doctrine confiée par Jésus à ses Apôtres et sauvegarder la foi des fidèles.
C’est sur ce plan religieux que le Saint-Office pose des réserves. Vous les appréciez médiocrement (« C’est clair et sans appel » p. 91), car vous considérez cette décision comme un rejet pur et simple des idées de Teilhard. Or, ce qui est clair, c’est que l’Eglise ne veut pas laisser enseigner les idées de Teilhard dans les institutions où sont formés les futurs prêtres. Elle ne veut pas que ces prêtres, une fois placés dans les paroisses, se mettent à prêcher dans un langage qui déconcerterait leurs fidèles dont la plupart sont incapables de faire le départ entre le plan scientifique et le plan religieux. Les esprits ne sont pas prêts à voir la foi exprimée dans une culture teilhardienne.
Vous allez me dire : « Alors, que proposez-vous ? »
Je pense que les conceptions scientifiques de Teilhard doivent être précisées par des travaux complémentaires qui les formulent en lois scientifiques aussi claires et indiscutables que celles de Mendel et d’Avogadro. L’expression poétique et enflammée de Teilhard y perdra, mais les fondements de sa pensée deviendront inattaquables, débarrassés qu’ils seront de leurs connotations religieuses. Cette mise en forme demande un travail considérable, un effort immense dans toutes les branches du savoir… et donc du temps.
Simultanément se posera la question de l’inculturation de la doctrine chrétienne dans cette vision du monde transformée par le teilhardisme scientifique. Car, à mon avis, vouloir rendre teilhardienne la pensée chrétienne en y infusant les idées religieuses de Teilhard est voué à un échec assuré. Ce serait emprunter une mauvaise piste (le « gouffre » de votre p. 108). Certaines intuitions de Teilhard ne poseraient sans doute guère de problème, telle l’estime magnifiée de la Matière qu’exprime la citation de votre p. 4. Mais il y a d’autres difficultés actuellement insurmontables que, n’étant pas théologien, je ne me risquerai pas à énumérer. La plus visible et probablement la plus grave, est celle que vous signalez p. 110 : le péché originel. Il ne trouve pas place dans la doctrine de Teilhard et ne vois d’ailleurs pas comment il pourrait en avoir une dans la théorie scientifique : ce ne peut être qu’un acte humain, historique dans un sens très large, non inscrit dans la structure de l’univers. Toujours à mon avis, il ne peut pas se trouver non plus dans la doctrine religieuse de Teilhard car, me semble-t-il, Teilhard extrait ses théories religieuses de ses vues scientifiques, plutôt qu’il ne cherche à en infuser dans ses vues scientifiques (ce serait d’ailleurs à prouver par quelqu’un qui connaisse à fond l’œuvre de Teilhard).
Or, St Paul enseigne l’existence du péché originel dans ses lettres aux Romains et aux Galates. St Paul est un apôtre de Jésus-Christ, dépositaire de la Révélation chrétienne en tant qu’apôtre. Son enseignement aux Romains et aux Galates repose sur l’existence d’une faute initiale qui se transmet à tous et à chacun des membres de l’espèce humaine. Aucune Eglise Chrétienne ne peut rayer le péché originel de son enseignement. On ne peut pas rejeter St Paul de son enseignement. On ne peut pas rejeter St Paul sans sortir du Christianisme.

Entre nous, Teilhard nous aurait bien simplifié le travail si, à côté de ses articles dans les revues scientifiques, il avait écrit un petit livre de la collection « Ce que je crois ». Le Saint-Office se serait exercé sur ce volume ; il l’aurait probablement condamné et l’affaire en serait restée là. Pendant ce temps, les travaux scientifiques de Teilhard auraient fait leur chemin dans les esprits, sans rencontrer d’entrave religieuse. Mais Teilhard ne pouvait opérer cette dichotomie. Et je me demande si une bonne partie de l’intérêt qu’on porte à son œuvre ne vient pas justement de ce qu’elle apporte une réponse globale, unique, « holotique » (si ce mot existe en français) aux problèmes de l’univers tant physique que psychique et religieux. Reste que tout n’est pas également assuré. Il faut éprouver les éléments de la synthèse un par un, tenter de faire un tri.
Je ne dis pas que cela soit sans issue. Je pense même le contraire, mais il faut que le teilhardisme scientifique se concrétise plus rigoureusement et que l’Eglise Catholique (puisque c’est elle qui nous concerne au premier chef) suive le problème de près dans ses sphères pensantes. Car si le Saint-Office refusait qu’on enseignât aux prêtres le teilhardisme comme doctrine adpatée par l’Eglise, il n’interdisait pas aux professeurs de ces futurs prêtres, pas plus qu’aux scientifiques ou aux philosophes chrétiens, de s’atteler à préciser les éléments de la théorie.

Le jour où le teilhardisme sera scientifiquement établi, il sera nécessairement accepté ou même adopté en pratique par l’Eglise Catholique : la vérité est une ! Il le sera en son temps quand un travail d’une part scientifique, d’autre part religieux, aura abouti à l’acclimatation du peuple chrétien à cette pensée si nouvelle. Je ferais mieux de dire à l’acclimatation de l’humanité dans son ensemble, car les chrétiens vivent au milieu de la culture de tous.
En attendant, il faut être patient, mais attention ! une certaine patience. Durant la guerre, j’ai vomi la patience selon Pétain. (…) Vive la patience active, la vôtre, celle qui consiste à faire connaître, expliquer, monnayer la théorie teilhardienne, de façon à permettre aux esprits de tout genre d’assimiler, de creuser, de communiquer. Tout ceci dépasse de trop loin mes capacités (elles-mêmes dépassées par mes 88 ans) pour que je me mette sur les rangs. Je me contente de vous adresser des messages d’approbation et d’encouragement, et de vous redire mes remerciements pour l’envoi de votre livre. (…)



Dimanche 14 Décembre 2008 17:59