Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

Recherche






Sœur Jeanne Marie, rénovatrice de l’abbaye de Boscodon dans les Hautes Alpes, affirmait naguère que la vieillesse est un état d’évolution fondé sur la notion d’abandon.

1- Cataphase et Apophase

Deux mots qui rythment la marche du temps dans l’espace de l’intériorité. Espace et Temps : des termes propres au discours scientifique. Intériorité : caractère de ce qui se rapporte aux relations entre la psyché et la religion. Le rationalisme d’Ernest Renan (1823 – 1892) n’autoriserait pas une telle liberté consistant à témoigner, par le langage, l’Unité de l’esprit. « On ne peut être à la foi témoin de la Science et de Dieu » écrivait-il !

La célèbre courbe géométrique appelée « parabole », citée par Marie Romanens psychanalyste dans son livre : « Le divan et le Prie-Dieu », qui projette ses deux branches vers l’infini, n’admet pas qu’une qualité esthétique. Elle possède des symbolismes multiples. Transition entre le linéaire et le second degré, elle marque l’endroit où la science passe d’un domaine à un autre beaucoup plus riche, de l’uniformité des mouvements à l’accélération ou la décélération des mouvements. Elle évoque, d’autre part, cette prodigieuse histoire des mathématiques qui naquirent jadis, en Inde et en Grèce, sur des terreaux culturels essentiellement tournés vers l’imaginaire, le mythe et le religieux, et qui, après avoir subi une longue transformation dans leur contenu de plus en plus abstrait, ressurgissent cette fois pour éclairer la compréhension du Monde. Elles viennent de l’infini, de la profondeur de l’être pensant, s’épurent de leurs contingences inutiles, puis retournent vers l’infini, vers la profondeur du Mystère afin de s’en approcher par le jeu des métaphores et la puissance du symbolisme. La parabole, qui montre l’existence d’un point d’altitude minimum : le sommet, évoque aussi le double mouvement de la psyché lorsque l’homme traverse certaines périodes difficiles qui l’amènent vers un état spirituel d’abandon. Les deux branches paraboliques s’élèvent toutes deux vers le ciel de manière symétrique : c’est la cataphase et l’apophase, la via positiva et la via négativa dans la dialectique de la voie. Certes, Renan n’était pas le visionnaire que sera Teilhard de Chardin, plus de 50 ans plus tard, de l’évolution de la science actuelle. Il pressentit, en son temps le paradigme de la complexité.
Teilhard ne connaissait pas les théories mathématiques se rapportant à la science de la complexité qui couvre tout un champ du savoir : astrophysique, biologie, psychologie, météorologie, sociologie, économie, mais il admettait une conception holiste du monde et de la vie. Pour cet homme de science, la vie se rattache à un phénomène universel de complexification de la matière et il considère la noosphère (sphère de la pensée) comme le plus vaste et le plus subtil des systèmes complexes. Teilhard nous dit :
« Notre Univers serait mutilé si nous le réduisions au Très grand et au Très petit, c’est-à-dire aux deux seuls abîmes de Pascal…Un troisième abîme existe, celui de la complexité…Quel est l’effet spécifique du très grand complexe ? C’est ce que nous appelons la Vie…
La vie n’est pas une combinaison fortuite d’éléments matériels, un accident de l’histoire du monde, mais la forme que prend la matière à un certain niveau de complexité. »


Le vivant, en particulier, est un système complexe ouvert, c'est-à-dire capable d’échange avec le milieu extérieur, tandis que leurs éléments intérieurs et extérieurs, peuvent se transmettre des signaux et des informations. La vision de Teilhard est celle d’un monde qui s’organise du plus simple au plus complexe, ce qui est contraire au second principe de la thermodynamique concernant l’évolution de l’entropie d’un système clos. La science, dans sa contribution à l’étude de plus en plus perfectionnée des réalités, a fait reculer les frontières de l’inexpliqué et de l’inexplicable. Mais le langage et les mots restent vagues et sibyllins, les concepts demeurent ambigus, les arguments perdent de leur crédibilité car de plus en plus subjectives, les certitudes sont mises à mal par l’étendue et la complexité des problèmes. La science, en fin de compte, n’est plus ce qu’elle était : déterministe par essence ! [bLa phrase de Renan s’appliquera toujours pour la raison bien simple qu’une certaine césure nous séparera à jamais de l’absolu]b. Si haut qu’on soit dans la connaissance des réalités les plus subtiles, s’exerce inexorablement la « foi du charbonnier », faute de quoi on s’égare dans un néo-scientisme qui plonge la nature humaine dans la confusion la plus grave : il est impossible de placer la nature divine dans un continuum facile de l’univers des énergies.

Teilhard avait vu juste par rapport à l’unité du Monde et sa complexité, mais le panthéisme qui sous-tend sa pensée montre le chemin qu’il ne faut pas emprunter. La connaissance des choses se trouve profondément blottie au cœur d’une réflexion toujours renouvelée et entretenue par la contemplation ouverte sur toutes les richesses de l’homme. Dans la marche pénible et dangereuse vers la découverte des beautés montagnardes, le randonneur, à chaque instant, avance ou recule afin de se frayer, du mieux qu’il peut, un chemin possible du côté des hauteurs : c’est un peu cela la cataphase et l’apophase. Il ne s’agit pas d’un dogme, d’une règle précise dans le fonctionnement de la psyché, mais d’une certaine manière d’appréhender la complexité liée à la nature humaine dans la vie de l’esprit. Ce sont deux visions opposées dans les relations de l’homme et de l’Absolu : l’une est « affirmative » et se fonde sur ce que Dieu est, l’autre est « négative » et se fonde sur ce que Dieu n’est pas. On est ainsi immergé dans le mystère de la Déité (Gotheit) chez maître Eckhart, dominicain allemand (1260 – 1327) et saint Denys l’Aréopagite, puis, plus tard dans la théologie mystique de saint Jean de la Croix. Le langage de celui qui désire traduire ces rapports avec la réalité divine absolue, dépasse les modes « finis » de la logique ordinaire.

2- Un collègue de travail, un prêtre : le Père Geneston que j’ai bien connu à la fin des années 50, était membre de la congrégation des Basiliens (dont le siège était Toronto, au Canada). Cet homme était considéré comme un personnage accommodant, plein d’humour et rempli d’humanisme. Aussi aimait-il provoquer parfois des confrères trop attachés aux principes moraux et aux règles du magistère. Il aimait partager la vie des citoyens de la petite ville d’Annonay (Ardèche) et parler de leurs problèmes, non sans critique vis-à-vis de certains comportements. A plusieurs reprises à table, il lança cette boutade : « J’aime qu’on fasse avec les autres comme si Dieu n’existait pas ! ».
Cette négation en parlant de Dieu, représentait pour lui un sursaut de l’esprit qui veut s’affranchir d’une morale ou d’un dogme religieux, pour ne retenir que la sincérité des actes. C’est une marque de respect pour autrui qui n’est pas dictée par un devoir ou une contrainte artificielle. C’était sûrement, à cette époque, une marque de désapprobation de certaines attitudes «bourgeoises » bien pensantes. Ainsi Dieu ne doit pas constituer un alibi d’agir !!

Quelques années plus tard, j’écoutais une homélie prononcée par un prêtre d’une paroisse de la ville de saint Etienne. L’homme qui parlait, possédait un charisme indiscutable et une vision très élargie dans l’enseignement des réalités chrétiennes. Durant son prêche, il dit tranquillement ceci : « Les distractions que vous avez durant la sainte messe, font partie de votre prière ! ». Pour cet homme, sans doute érudit et empli de nobles convictions spirituelles, le besoin de prononcer une telle phrase découlait d’une intuition : l’esprit humain est en permanence traversé par une multitude d’idées qui s’inscrivent dans le cadre de sa vie… et sa vie, si imparfaite soit-elle, entre dans sa relation au divin. La concentration de son esprit n’est que temporaire, mais ce qui est plus important encore résulte du fait que Dieu n’est pas une idée. L’oraison n’est pas la rencontre de deux idées ! Les religions orientales enseignent, par la méditation, un plus grand contrôle du mouvement plus ou moins chaotique des idées afin d’obtenir l’apaisement de soi et la perception de l’essentiel. Les religions monothéistes, et on peut leur en faire le reproche, accordent une part trop importante au travail de l’intellect, au détriment de la connaissance de la vie unissant le corps et l’esprit.

A cette même période de l’histoire contemporaine, existaient des rencontres régulières entre ménages amis généralement sous la direction d’un prêtre. Il pouvait s’agir d’échanges d’opinions sur la foi et sur tout ce qui s’y rattache, mais parfois s’organisait tout un échange sur la propre vie de chacun dans une atmosphère d’authenticité. C’était un lieu ouvert, favorable à l’attention et à l’écoute, respectueux de la liberté d’exprimer ses convictions, ses craintes, ses expériences personnelles, son enthousiasme ou ses ressentiments, que sais-je ? La profondeur des échanges se mesurait à la capacité de confiance faite à l’autre et à la capacité de se remettre en cause ou de dire simplement ce que l’on est. Il y avait une certaine acceptation de l’autre dans sa différence et un soutien de la communauté des participants si tant est que ce fût possible. Lorsqu’on se met personnellement en cause et qu’on ose parler de ses propres difficultés, on fait mystérieusement surgir toutes les richesses d’un dialogue fraternel, mais ce petit miracle ne se produit que durant des instants particuliers de profonde communion de cœur et d’esprit.
Un certain soir, un monsieur désira s’exprimer devant les membres du groupe afin d’exposer ses difficultés personnelles. Il avoua ceci : « Dans l’exercice de ma profession, il m’est absolument impossible de vivre en Chrétien ! ». Ne reconnaît-on pas là le comportement du publicain face à Jésus, de ceux qui sont accompagnés dans leur vie d’une sorte de regret sinon de désespoir. Il s’en suivit un profond silence comme si le cas présent posait, de manière absolue, le problème de l’irrémédiable. Aucune parole, aucun langage n’est venu apporter le soutien à cet homme vaincu par la conviction d’être rejeté. Nous n’avions pas su apporter à cet homme un langage approprié et libérateur. La faute à qui ? C’est pourtant, dans ces circonstances, que la nature humaine vit son dénuement ! La voie cataphatique consistera à se comporter, quoi qu’il en soit, en chrétien à la suite de l’enseignement de l’Eglise et à pratiquer la vertu. C’est une voie ascendante qui s’appuie sur les dogmes, les commandements, la morale. Nous ne connaissions pas alors le langage apophatique, celui qui opère la renaissance de l’être désemparé. Dieu n’est pas un roc sur lequel le vaisseau humain vient se fracasser ! Une religion bien conçue doit être à même d’apporter à tout homme et en toute circonstance, une parole de reconstruction de la personne et non une condamnation.

3- La voie apophatique ou docte ignorance, s’exprime dans un certain contexte du aux événements. Elle consiste à se reconnaître et à s’accepter dans sa nudité spirituelle. C’est une voie descendante qui s’appuie sur la conscience de son imperfection dans un acte sincère d’oblation. D’un point de vue théorique, il convient de reconnaître que le sujet qui traite de la dualité : cataphase- apophase, est doublement difficile : d’une part nous sommes aveugles face à l’inaccessible réalité qui constitue l’Absolu d’ordre divin, d’autre part la nature humaine demeure inexorablement plongée dans le monde de la complexité. J’existe parce que Dieu existe. Dieu existe parce que j’existe. L’existence de Dieu est un Mystère que l’on atteint qu’au niveau du silence. Le Silence est le principe de la Parole. La Parole n’existe que par le Silence. En soi-même, le Silence est non manifesté et il se manifeste que par la Parole ainsi que par les ruptures qui sont les temps de silence du monde manifesté. La dualité : via positiva – via negativa est inhérente à toute vie spirituelle. L’apophase ne peut s’exercer, en outre, qu’à l’intérieur de la cataphase. Telle est la dialectique de la Voie, qui peut être symbolisée par la constitution anatomique du vivant : la peau recouvre la chair, l’écorce recouvre le noyau, etc…

Les œuvres de maître Eckhart traitent de la « pauvreté en esprit » qui est le degré le plus élevé de la pauvreté. « Aussi longtemps que l’homme a quelque chose vers quoi sa volonté est dirigée, et même si sa volonté est de remplir la volonté bien-aimée de Dieu, un tel homme n’a pas la pauvreté dont il s’agit ici. ..Car pour être vraiment pauvre, l’homme doit être aussi vide de sa volonté créée qu’il l’était quand il n’était pas encore ». Un tel langage est déconcertant d’autant plus qu’il ne s’insère dans aucun enseignement. La véritable pauvreté se réfère à un état supérieur à l’existence créée. i[« Avant que les créatures fussent, Dieu n’était pas Dieu : il était ce qu’il était ! ». ] il s’agit d’un état antérieur à l’existence, non temporel, logique et ontologique. Cet état transcendant et paradoxal de Non-être ou de Déité n’est pas, pour maître Eckhart, le « Néant » mais la « Réalité Suprême », au-delà de Dieu et de la Création. On conviendra aisément que la difficulté est grande pour exprimer une pareille réalité. Cependant le mot « Déité » garde un contenu affirmatif qui désigne ce qui se situe au-delà de toute distinction. Cette dialectique présente l’avantage de justifier l’usage de la « via negationis », présente chez de nombreux maîtres spirituels qui reconnaissent que c’est la voie la plus adéquate pour exprimer le Transcendant. Logiquement parlant , la négation de toute détermination étant la négation de toutes les limitations donc de toutes les négations, constitue l’Affirmation absolue par excellence. Je dis : Dieu est une essence, mais je le nie en disant : Dieu n’est pas une essence…Dieu est une essence au- dessus de toute essence. ..L’ensemble de tous les ensembles !
Dans les exemples précédemment cités, on retrouve des applications de la « théologie négative » qui apportent un éclairage nouveau sur les réalités se rapportant à la religion. On affirme alors que Dieu ne doit pas être un alibi pour nos actes. Dieu n’est pas une idée ni une intelligence ni une raison ni une puissance…etc. Il n’est pas non plus étranger à tout homme fût-il, librement ou non, sur une mauvaise voie. Dieu n’est ni science ni vérité ni sagesse. Il n’est ni unité ni divinité ni bonté ni amour. Les mots de notre langage et de notre logique cartésienne ne sauraient décrire toute la grandeur de la Réalité Suprême.
Si nous affirmons que Dieu est Amour, ce n’est que par l’histoire de ce Jésus qui descendit visiter les hommes par son Incarnation et qui monta aux Cieux par la Rédemption. Le reste surpasse nos intelligences !

Saint Denys s’exprime ainsi : « L’homme devrait vivre comme s’il ne vivait ni pour lui-même, ni pour la vérité, ni pour Dieu. Pour arriver à cette pauvreté, l’homme doit vivre de telle manière qu’il ne sache même pas qu’il ne vit ni pour lui-même, ni pour la vérité, ni pour Dieu, de quelque façon que ce soit. Bien plus, il faut qu’il soit à tel point vide de tout savoir qu’il ne sache, ni ne connaisse, ni ne sente que Dieu vit en lui...Il doit vider son mental de tout savoir objectif qui est surimposé au Soi et dire dans son cœur :Dieu n’est pas ! »Dans le langage théologique, c’est la Parole éternelle prononcée par le Père engendrant le Fils Unique : « Tu es mon Fils et je t’ai engendré aujourd’hui » (Ps II-7)

C’est ainsi que l’homme doit « laisser Dieu opérer ce qu’il lui plaît, car le Père ne peut vouloir qu’une chose, c’est engendrer le Fils Unique ». Toute rationalisation du discours va à l’encontre de cette disponibilité. Soit convaincu que : si tu te prives d’alcool, alors tu seras aimé de Dieu et que si tu noies ton chagrin dans l’alcool, alors tu seras encore aimé de Dieu !

De nos jours, on ne peut plus réduire l’homme à son savoir mental, à sa raison, à sa volonté de se dépasser et à sa foi. On doit tenir compte de tous les mécanismes complexes de la psyché qui déterminent l’humeur, le comportement, les pensées et les émotions. De cette complexité émergent des questions sur le bien et sur le mal, au sein d’un contexte qui, parfois, tourne à la tragédie. L’exemple de cette mère qui, dans un désarroi profond devant la souffrance de son fils, décide de mettre fin à sa vie, nous place face à un problème dépassant les limites de la conscience morale.

Je me souviens, lorsque j’étais enfant, que les jugements et les comportements étaient fondés sur un système de repères très précis. La personne n’avait guère à se poser des questions d’éthique. Le fait de l’homosexualité, par exemple, constituait une réalité à cacher, tout simplement. Malgré les tyrannies intérieures, l’individu devait se conformer aux règles inspirées par la morale, la religion ou la conscience collective. Si quelqu’un avait la bonne inspiration d’avancer hors des sentiers battus, la peur de se perdre pouvait l’envahir et le submerger : cette épreuve, je l’ai hélas connue à plusieurs reprises. C’est pourtant cette échappée vers le risque qui m’aurait, paradoxalement, permis de me trouver, plus proche de mon être intime. Ce ne fut que partie remise !
Le risque propulse vers l’aventure, vers des découvertes inattendues, vers des surprises agréables ou désagréables, vers un tout qui ne fait que vous enrichir. Le conformisme, au contraire, étouffe la personnalité et peut conduire à des révoltes contre soi-même ou contre la communauté sociale. Défait de ses repères anciens, l’individu peut aller vers la découverte de nouvelles émotions, vers la découverte des autres sous un autre angle, vers l’indépendance de l’esprit qui élève l’âme. La vie est une succession d’événements heureux ou malheureux qui donnent ou qui refusent les chances que l’on attend. Dans cette marche chaotique de l’être, on gagne et on perd, mais ce qu’il faut savoir, c’est qu’il faut accepter de perdre : là se situe l’ouverture de la voie apophatique, celle qui doit être au cœur de la vie.
Dans le passé, existait certes un climat socioculturel plus stable mais plus contraignant, comme je l’ai expliqué. A notre époque, des repères ont disparu, permettant la pratique d’une certaine liberté retrouvée, mais des contraintes d’un autre type sont là pour contrarier ses rêves d’épanouissement : la nouvelle « Tour de Babel » de l’immobilisme et du néo conformisme. L’évolution de la personnalité s’effectue suivant des phases de tensions ambivalentes et des conflits inévitables. Le jeune enfant est tiraillé entre le besoin du pôle sécuritaire des parents et l’aventure attrayante vers l’inconnu. De manière symétrique, la femme est très souvent partagée douloureusement entre l’envie de rester à la maison pour accomplir de manière totale son rôle de mère et le besoin légitime d’exercer une activité professionnelle à l’extérieur de chez elle. En fait, la psyché se construit dès l’enfance, à la fois sur de l’avoir et sur du manque. Si vous donnez trop peu à un enfant alors il deviendra malade ou asocial. Si vous lui donnez trop et cédez à toutes ses envies alors vous en ferez un timoré, un instable et un incapable. L’exigence de perfection engendre un processus destructeur qui débouche sur la violence contre les autres et contre soi-même : le sentiment de culpabilité. Le laxisme et l’absence de fermeté sont plus destructeurs encore puisque qu’ils engendrent une sorte de néant culturel propice à la paresse de l’esprit et à un individualisme forcené. Là se situe, pour l’Eglise le problème du Péché. Face au processus d’idéalisation qui veut faire de chaque baptisé un saint, le péché devient un objet mental dont il convient de se défaire. En réalité, le péché échappe à toute tentative de contrôle absolu sur l’être. A ce propos, si Marie, la Mère de Dieu, offre, grâce à son culte, une certaine présence toute culturelle de l’élément féminin au sein d’une société patriarcale, elle n’offre qu’une part réduite d’un élément fondamental de la réalité duale : masculin – féminin. Faute de repères objectifs, les Chrétiens ont, en majorité, approuvé les formes collectives et confuses du sacrement de la réconciliation en vertu du principe selon lequel le péché collectif s’est substitué à la faute individuelle. La réalité est que le pouvoir actuel des moyens de communications est d’une importance considérable et que l’homme de ce siècle devient extrêmement fragile, superficiel et complètement étranger à soi-même. La réflexion personnelle se réduit fâcheusement à la tendance pernicieuse de la globalisation. Il faut dire que le monde intérieur nous échappe ainsi que nos certitudes sur nous-mêmes.
Copernic nous a révélé que nous n’étions pas le centre du monde.
Darwin a voulu démontrer que nous n’étions pas les premiers êtres vivants uniques et singuliers, créés de toute pièce durant les épisodes mystérieux de la Création.
Freud était persuadé que, par le processus des manifestations de l’inconscient, nous ne nous appartenions plus vraiment.

La science moderne nous plonge dans l’univers des énigmes et nous fait rêver à un futur d’une exceptionnelle grandeur. Cependant, et il ne faut pas s’y tromper, l’homme actuel vit encore sur du manque, c’est ce qui explique son attirance pour des contingences qui ne se réduisent pas à l’explicable, tout en refusant d’ailleurs le contenu abstrait et intangible des religions traditionnelles. Le masculin s’impose comme générateur de maîtrise des concepts et de pouvoir sur le monde alors que le féminin réside dans une sorte de vacuité devant l’inconnu. L’homme moderne souffre car son être ne sait plus reconnaître la voie qui le conduit au sens de toute chose, y compris au sens profond des grandes Traditions Religieuses.
Il faut dire qu’au moment où une foule immense célèbrera, avec ferveur et dans l’émotion, l’unité retrouvée autour d’une grande espérance, une voix se fera entendre, dans les médias, pour mettre en doute la validité de certaines vérités du dogme catholique. Quelle triste démonstration d’incohérence ! Nous sommes obnubilés par la recherche de la vérité soit dans le domaine de l’éthique, soit dans le domaine scientifique (le boson de Higgs).

Cependant...Dieu n’est ni cohérence ni incohérence.
Je terminerai par une citation qui n’est pas sans importance pour moi :
Mgr Robert Le Gall, évêque de Mende, interrogé à propos de l’influence que peut avoir le Bouddhisme dans la conscience chrétienne, s’exprimait en ces termes :
« Le Bouddhisme est capable de reconduire les chrétiens vers leur patrimoine spirituel souvent oublié ou méconnu, non seulement en retrouvant les pratiques d’ascèse ou d’intériorisation, mais aussi en redécouvrant ce que les premiers Pères de l’Eglise appelaient l’apophase, c’est-à-dire la précaution de ne pas trop dire sur Dieu, par respect pour son mystère, car il est ineffable »

4- La voie d’enfance spirituelle

L’enfance spirituelle s’apparente à la Pauvreté en esprit, la porte étroite, et le trou de l’aiguille qu’il est plus facile à un chameau de traverser qu’à un riche d’entrer dans le Royaume des cieux. L’état d’enfance est l’état édénique d’Adam avant la chute, un état que notre conscience actuelle, s’exerçant au niveau du corporel et du psychique, est incapable d’imaginer. Comme il s’agit d’une réalité d’ordre supérieur, l’homme est obligé d’utiliser le langage humain et le symbolisme pour en parler. L’état d’enfance est une étape qui conduit au face à face avec Dieu. Il n’est que potentiel et virtuel, et doit être actualisé par le Second Adam : le Christ. Il est comparable à l’état virginal de la Théotokos, dont les virtualités doivent être actualisées par la descente du Logos ou de l’Esprit Saint. Cela ne peut se réduire à des attitudes psychologiques telles que : simplicité, abandon, confiance, amour, etc…Normalement le Royaume n’appartient qu’à celui qui renoncé à tout, au monde et à soi-même, conformément à l’enseignement des Evangiles. Le Royaume n’est pas une conquête de haute lutte. Le Pauvre en esprit ne possède aucun désir, aucun attachement aux autres et à soi-même. Toute dialectique transcendantale doit s’appuyer sur le fait que l’Ascension qui conduit au suressentiel, ne dépasse pas seulement les initiations symboliques et les rites sacrés, mais le double mouvement de la cataphase et de l’apophase. La lumière apparaît lorsque toutes les oppositions sont transcendées.



Lundi 30 Juillet 2012 11:42