Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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GRAND ORIENT DE FRANCE
16, rue Cadet - PARIS (9)
V
LES FRANCS-MAÇONS
DEVANT LA PENSEE DE
TEILHARD DE CHARD1N
À
EMISSIO N
du Dimanche 2 Juin 1957
V
Les émissions du Grand Orient de France passent sur la Chaîne Nationale le premier dimanche de chaque mois à 9 heures 15 Distribué par Le FOYER PHILOSOPHIQUE 16, Rue Cadet - PARIS (9)

Evolution dans la vision du monde >. M. VIÀLLET cherche à disculper ainsi TEILHARD de CHARDIN. Mais le Père COGNET a beau jeu pour constater que « les données évolutives sont interprétées par le Père TEILHÀRD de CHARDIN suivant le principe d’une rigoureuse continuité , alors que ce principe de continuité est contraire à l’orthodoxie, et le censeur, relevant l’accusation poursuit « Il faut reconnaître qu’inconsciemment le Père a prêté le flanc à la critique en insistant sur ce caractère! d’unicité et de continuité qu’il attribue à l’évolution ».
Le Père COGNET lui aussi cherche à minimiser la portée de la pensée de TEILHARD mais parler d’inconscience quand il s’agit d’un penseur de cette valeur est si incongru que personne ne peut s’y laisser prendre. D’ailleurs, c’est le même Père COGNET qui conclut « II est fatal que des vues ainsi exprimées éveillent dans l’esprit du lecteur l’idée d’un Dieu qui se fait... Nous concevons d’ordinaire que Dieu est ce qu’il est indépendamment du monde ici, au contraire, Dieu n’est le point oméa que dans et par l’évolution. Il n’est pas pleinement rassurant de constater qu’à un certain moment Dieu puisse être pour le monde autre chose que ce qu’il était auparavant >.
Et dans ‘e Bulletin signalétique du Centre de 1a Recherche Nationale, un rédacteur analysant un article de la Revue Christianisme Social, consacré à TEILHARD de CHARDIN, en résume ainsi la conclusion « Prétendre déduire Jésus Christ de prémisses scientifiques, c’est déjà une entreprise pour le moins sin-, gulière et scientifiquement mal fondée, Voir en Jésus Christ 1e prolongement et l’achèvement de l’évolution cosmique, c’est peut- être une vision grandiose, ce n’est pas une vue chrétienne >.
En dépit de ces critiques et de ces condamnations, TEILHARD de CHARDIN conserve dans les milieux catholiques, une audience non négligeable. Il a surtout des admirateurs parmi ces jeunes générations dont un prêtre, le Père LEPP, dit dans son livre « Le Monde Chrétien et ses Malfaçons » qu’elles « ont pris trop douloureusement conscience du funeste retard des chrétiens sur l’évolution générale de l’humanité .
Par son optimisme robuste et persuasif, TEILHARD de CHARDIN rend confiance à ces jeunes catholiques en leur montrant le rôle capital que pourrait jouer dans le processus de socialisation, un christianisme régénéré et réconcilié avec la science.
Mais les conceptions de TEILHARD de CHARDIN ont largement débordé le cadre chrétien. Elles ont intéressé les Francs-Maçons et leur ont fourni matière à étude et à méditation. Ce serait faire preuve d’une vue bien superficielle et étriquée que d’attribuer cet intérêt au seul fait que la doctrine de l’évolution de TEILHARD de CHARDIN est la cause d’un conflit entre catho
liques romains. Les Francs-Maçons ont des motifs plus sérieux pour lire et commenter l’oeuvre du Père : elle aborde en effet, des •thèmes qui les touchent directement.
Ils apprécient tout d’abord l’effort de recherche de la vérité dont elle témoigne, son désintéressement et son indépendance Car les Francs-Maçons rendent hommage à l’esprit de libre examen partout où il se manifeste. Comme eux, TEILHARD de CHARDIN en pleine conscience de la portée de ses travaux, s’est efforcé de répandre les vérités acquises comme eux, il a voulu travailler â l’édification d’une société meilleure et plus éclairée. Même si les moyens qu’il préconise ne sont pas ceux des Francs-Maçons, ces derniers honorent le libre effort du chercheur et de l’ouvrier.
Ils l’honorent d’autant plus que cet effort s’accompagne de tolérance : recherchant les « bases possibles d’un Credo humain commun », TEILHARD de CHARDIN. dans une note datée de Pékin, 30 Mars 1941, rend justice aux non-croyants qui « placent leur espérance dans un achèvement interne de l’univers expérimental ». C’est justement le cas d’un grand nombre de Francs Maçons,
Toute l’oeuvre de TEILHARD marque une enthousiaste adhésion à l’idée de progrès, On la retrouve affirmée en maçonnerie, notamment dans la Constitution du GRAND ORIENT DE FRANCF « La Franc-Maçonnerie, institution essentiellement philanthropique. philosophique et progressive, a pour objet la recherche de la vérité, l’étude de la morale et la pratique de la solidarité elle travaille à l’amélioration matérielle et morale, au perfectionnement intellectuel et social de l’Humanité ».
TEILHARD a foi dans l’efficacité du travail et de l’action, et là encore, il se rencontre avec les Francs-Maçons. Leurs objectifs et ceux du Père convergent. « Convergence », C’est un mot qui revient très souvent sous la plume de TEILHARD. A un de nos Frères qui lui soumettait ses propres travaux, le Père répondit « Nous convergeons , et il savait parfaitement qu’il écrivait à un Franc-Maçon dégagé de toute croyance religieuse.
Mais s’il est en effet, des Francs-Maçons athées, il est parfaitement injuste de déclarer la Franc-Maçonnerie athée, même quand il s’agit du GRAND ORIENT DE FRANCE. Ce dernier n’a pas de philosophie propre il n’est ni spiritualiste, ni matérialiste, ni déiste, ni athée. Dans ses temples se mêlent croyants et incroyants sous l’égide de la fraternité et de la tolérance.
D’ailleurs, les mots eux-mêmes évoluent, et "athéisme " n’échappe pas à la règle. Un philosophe contemporain, M. RUYER, écrit : « En fait le véritable athéisme se définit beaucoup moins par la non croyance en un être dénommé Dieu que par la non croyance en un sens quelconque de l’Univers ,,.

A ce compte, aucun Franc-Maçon du GRAND ORIENT DE FRANCE, du fait qu’il croit au progrès, ce qui implique bien que l’univers a un sens, n’est un véritable athée.
Mais l’idée de convergence évoque naturellement l’existence d’un centre, et cela nous fait souvenir que la première Constitution maçonnique de 1723 définissait ‘Ordre : « le centre de l’union, grâce auquel peuvent nouer une amitié sincère des personnes qui seraient restées perpétuellement éloignées ».
Les Francs-Maçons n’ont donc pas à connaître les différends théologiques que l’oeuvre de TEILHARD a pu faire naître au sein de l’Eglise Romaine. L’effort dans la recherche de la vérité, les preuves données de tolérance, la croyance au progrès et en l’éfficacité du travail humain pour le créer, le désir affirmé d’union et de fraternité sont pour eux des titres suffisants pour qu’ils s’intéressent à l’oeuvre de TEILHARD de CHARDIN.
Mais on n’est pas plus impunément Jésuite qu’on n’est hélas Franc-Maçon. L’un ou l’autre titre suffit pour éveiller défiance et soupçon, et TEILHARD a rencontré l’une et l’autre, même parmi ses co-religionnaires comme l’ont montré mes citations et notamment tous les hauts degrés de la hiérarchie qui s’est ingéniée à créer le silence autour de son oeuvre pour en arrêter l’expansion. Cependant, le Père est resté jusqu’au bout fidèle à son Eglise. Certains s’en sont étonnés et TEILHARD s’est clairement expliqué sur ce point. Il considère qu’après deux mille ans, l’Eglise, comme toute réalité vivante, arrive aujourd’hui à une période de « mue », de
réforme nécessaire et inévitable. Une réforme plus profonde même que celle du XVIe siècle. Dès 1937, il écrivait dans « Le Phénomène Spirituel » : « Le temps est passé où Dieu pouvait s’imposer du dehors simplement, comme un Maître ou un propriétaire. \ Le monde ne s’agenouillera plus désormais que devant le centre organisé de son évolution ».
Un christianisme rénové, réconcilié avec la science, devra se réédifier à partir de la conception d’un Dieu qui ne s’atteint qu’à travers l’achèvement d’un univers qu’il illumine et imprègne d’amour. Une nouvelle foi exige une christologie nouvelle étendue aux dimensions organiques de notre univers.
Mais le Père ne voit pas de meilleur moyen pour réformer l’Eglise que d’y travailler du dedans, de préparer du dedans l'éclosion de la nouvelle foi, en l’appuyant sur la science d’où son attachement à la vieille tige romaine qui reste à ses yeux le meilleur support biologique, assez vaste et assez différencié, pour opérer la transformation attendue.
C’est la conclusion même de son livre « Le Phénomène Humain » « À l’heure présente, le Christianisme représente l’unique courant de pensée assez audacieux et assez progressif pour embrasser pratiquement et efficacement le monde dans un geste complet et indéfiniment perfectible où la foi et l’espérance se consomment en charité >.

Si, à cette conclusion, la plupart des Francs-Maçons ne peut pas souscrire, ce n’est point par hostilité au christianisme, au sein même duquel ils savent qu’a commencé à se développer leur institution, car ils n’oublient pas que leurs ancêtres opératifs furent les bâtisseurs des cathédrales, c’est parce que leur sens des réalités, instruit par l’étude de l’histoire, leur a appris qu’aucune religion ne peut réaliser le rêve de TEILHARD de CHARDIN. Par un paradoxe qui, hélas ! se retrouve en toutes choses humaines, les religions, dont la vocation est pourtant d’unir, ont de tout temps semé la division parmi les hommes, du fait que chacun prétend détenir exclusivement la Vérité.
La Franc-Maçonnerie n’est pas une religion. Elle n’est donc pour aucune religion une rivale ou un adversaire. Elle n’en est pas davanfage la servante. De plus, elle ne prétend pas détenir la Vérité. Elle demande à chacun de ses membres de la rechercher, et elle est respectueuse de la forme que chacun de ses membres donne à sa Vérité, à condition qu’il se montre tolérant et respectueux de la Vérité des autres.
La Franc-Maçonnerie, à la vérité, ne se situe pas parmi les religions. Elle n’est ni au dessus, ni au dessous. Sa place est celle que lui assigne sa première Constitution, celle d’Anderson au centre, le Centre de l’union vers lequel tous les hommes peuvent converger sans renoncer à aucune de leurs fois particulières.
Ne serait-elle pas, à ce titre, qualifiée pour la grande mission de rassemblement entrevue par TEILHARD de CHARDIN ? Cela parait aujourd’hui un rêve démesurément ambitieux du fait des préventions accumulées contre la Franc-Maçonnerie. Mais ce dont les Francs-Maçons sont assurés c’est que, quel que puisse être le nom de l’organisation humaine qui réussira un jour à parvenir à la véritable catholicité, qu’ils appellent universalité, cette organisation ne pourra être fondée que sur les principes mêmes de fraternité et de tolérance qui sont ceux de la Franc-Maçonnerie.
F. C.


Jeudi 6 Mars 2008 13:52