Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Guy du PASQUIER était un ami intime de notre regretté Yves Gourbeault qui nous avait mis en relation.
Aujourd'hui très âgé, Guy du Pasquier a su maintenir le développement de l'asymptote de tous ses moyens mentaux et cela est magnifique. Vous pourrez en juger un peu par sa lettre ci-dessous.


Lourdes le 17 décembre 2014




Cher Monsieur Frésafond,


Tout d’abord, permettez moi de vous remercier de votre sympathie, elle va jusqu’à vous faire écrire -de confiance- à un homme que son âge prédispose à disparaître de ce monde durant l’année en cours. Votre sympathie a eu raison cette année, puisque je suis encore en vie. Il n’en sera pas toujours de même ; d’évidence, cela ne pourra pas durer bien longtemps, et à ma grâce de Dieu !

Vous m’honorez aussi en m’adressant le plan de travail de l’Association Lyonnaise Teilhard de Chardin pour 2015. Vous supposez que je suis capable de me mouvoir à l’aise dans cette pensée immense et bouillonnante. Ce n’est pas exact, car je me reconnais imperméable au point 2 du chapitre 1er « L’Unité de l’Ether ». Dans mon état d’inculture scientifique, je dois avouer que cela n’éveille en moi aucune résonance ; cela ne veut pour moi strictement rien dire. Il n’en n’est pas tout à fait de même des autres textes. L’introduction en particulier me parait très belle. Et je dois avouer que je n’aperçois pas trace du panthéisme que vous annoncez. Je ne le vois pas dans les phrases - initiales et finales- que vous citez. Bien au contraire, Teilhard y affirme Dieu distinct de l’univers et seule origine du monde. Même si la page 6 met en valeur un autre aspect de sa pensée, cet autre aspect -en professant le panthéisme- vouloir contredire l’introduction et l’introduction qui l’enserrent.

Il me semble que le vocabulaire explosif de Teilhard est de nature à aiguiller l’esprit vers des interprétations de sa pensée qu’il n’aurait pas pleinement assumées.

Au XIIIe siècle, la connaissance des écrits d’Aristote a donné prise à des évaluations contradictoires. St Thomas d’Aquin s’est même fait alors condamner pour avoir adopté l’essentiel du système. Or, me semble – t –il, l’aristotélisme de St. Thomas était moins bouleversant que le platonisme alors régnant que la vision teilhardienne de l’univers et l’expression que Teilhard lui a donnée ne le sont pour nous. Rien d’étonnant à ce que celles-ci provoquent critiques, contestations et condamnations de la part des gens qui se sont installés dans un système. A mes yeux Teilhard est un prophète en son genre, avec les outrances que le prophète se permet pour parvenir à percer la croûte des systèmes en place qui barrent la route à son message. Je risque cette explication, bien que n’étant ni philosophe ni théologien.

Il me semble que Teilhard n’a pas cherché à construire un corps de doctrine : il laisse ce soin à sa postérité. Il projette ses intuitions et ses visions de toute sa force, et sous plusieurs formes , de façon à ne laisser aucune chance aux vieux systèmes qui empêchent le commun des hommes d’accéder à son émerveillement. Cela dérange les gens en place et flanque par terre l’ordre du monde qu’ils cherchent à maintenir par paresse intellectuelle ; d’où critiques et condamnations.

Il convient de laisser les idées cheminer : elles font peu à peu le ménage. Mais vous, en tant que Président de l’Association Lyonnaise Teilhard de Chardin, vous faites mieux : vous cherchez à les faire pénétrer ! Mais il faudra bien des années encore pour que l’ambiance devienne teilhardienne. Elle ne le deviendra sans doute jamais tout à fait car d’autres découvertes et d’autres intuitions seront venues déborder « certaines positions » de Teilhard.

Quoi qu’il en soit, si j’avais 20 ans de moins, j’achèterais les « Ecrits du temps de la guerre ». Vous les signalez édités chez Grasset en 1965. A ma connaissance il a dû y avoir une réédition au Seuil en 1976 (480 pages). J’ai également noté les « Lettres inédites » (Œil, 1986, 144 pages). Là se borne ma science. De tout cela je n’ai rien lu, et ce n’est pas à quelques encablures de ma mort que je vais m’y mettre. Ce qui me tien à cœur maintenant c’est de pousser mes Mémoires le plus avant possible, à l’intention de mes petits enfants qui n’en liront peut-être pas une ligne. Tant que je serai lucide je m’efforcerai d’écrire. Je vais sous peu commencer mon année 1960. Quand j’ai entrepris ces Mémoires en 2003, jamais je n’aurais imaginé que je les pousserais aussi loin. Maintenant je serais heureux si le Seigneur me permettait de mener mon écrit jusqu’en 1966 mais, s’Il a d’autres intentions, je ne m’en formaliserai nullement. Il sait mieux que nous conduire l’univers.

En vous écrivant, je ne peux oublier Yves Gourbeault, cet homme si attachant. J’epère fermement qu’il a trouvé Dieu.

Cher Monsieur, je vous adresse mes vœux pour Noël et l’année future, avec mes sentiments les meilleurs et mes félicitations pour votre labeur teilhardien.
Du Pasquier.

Ps : je me demande si, en taxant comme vous le faites Teilhard de panthéisme, vous ne rejoignez pas d’une certaine façon Etienne Gilson pour qui Teilhard proposait une nouvelle gnose (« Lettres d’Etienne Gilson au Père de Lubac » commentées par celui-ci / Cerf, 1986, 204 pages). Je n’ai évidemment pas lu cet ouvrage, j’ai tiré cette information d’une recension parue dans « Esprit et Vie » (1987, N° 28, page 44)

Vendredi 19 Décembre 2014 09:03