Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Extrait du livre : « ECRITS DU TEMPS DE LA GUERRE » (pages 65 à 76)


M. Comby /  LA MAITRISE DU MONDE ET LE REGNE DE DIEU
La maitrise du monde et le règne de Dieu constituent un titre qui me fait penser d’abord au comportement de tout être humain face aux évènements de la vie et face au mystère qui entoure la présence et le regard du Créateur. N’oublions pas que Teilhard en parle alors qu’il doit éprouver dans sa chair et son esprit le tragique de la guerre au sein des tranchées. Il n’est pas sans se poser de graves questions sur la condition humaine dans ce qu’elle a de plus pénible et de plus redoutable.

Comme Orphée revenu du royaume des enfers, tout être humain a cette possibilité de surmonter les traumatismes qui peuvent surgir à tout moment dans le cadre d’une vie. Je pense alors à cet éminent neuropsychiatre : Boris Cyrulnik qui connut un destin tragique en janvier 1944 en raison de son origine juive. Le drame terrible qu’il vécut le conduisit vers une recherche désespérée d’une reconstruction de soi en s’engageant dans une voie qui le mènerait vers les autres dans le but de les libérer de souffrances liées à un destin douloureux. En fait, cet homme d’une grande valeur avoua avoir vécu une seconde naissance, et c’est ainsi qu’il écrivit plusieurs ouvrages tels que « Sauve-toi, la vie t’appelle » et « Une vie après la mort » En outre toute sa philosophie s’organise autour de la notion de résilience dont je connais moi-même toute la portée.

Cela rappelle l’épisode biblique de la femme de Loth qui, poussée par la curiosité, fut changée en statue de sel. Ce mot résilience vient du latin « resalire » : rebondir et désigne toute action qui apporte les conditions d’une survie après un traumatisme physique ou moral. La résilience entre dans le cadre de l’éthologie humaine donc aussi dans celui de la théorie de l’évolution selon Teilhard de Chardin. Il s’agit de se mettre en quête de soutien et de sens. Certains entreprendront l’ascension de l’Annapurna, d’autres apprendront des langues étrangères, d’autres se lanceront dans la recherche, etc. Il s’agit surtout de renouer harmonieusement avec autrui et avec soi-même dans un renouveau spirituel qui peut être réalisé avec Dieu ou sans Dieu. Cependant une activité religieuse bien comprise est facteur de résilience dans la mesure où elle donne du sens aux évènements. Et parce que, comme le suggère son étymologie, elle relie et incline à l’attachement.

Telle se représente la maitrise du monde dont parle Teilhard : ne pas se retourner sur son passé de peur que les larmes transforment la personne en statue de sel, autrement dit en un individu prisonnier de l’autisme ou de la schizophrénie. Comme l’écrit Teilhard, « l’évolution humaine est irréversible dans ses conquêtes et l’esprit ne la perd plus de vue. Car le courant qui entraîne les âmes et la nature est irrésistible. » Et Teilhard de préciser que « l’homme doit s’abandonner au devenir et se vouer au service de la terre ».

Mais, en fin de compte, quelle est la finalité de ce processus d’entrainement universel ? Teilhard est conscient de cette redoutable dualité : construire le monde avec passion et s’en évader pour retrouver son être intérieur qui plonge ses racines dans une autre source que celle de la nature. Cette parabole de la résilience que je viens de décrire montre que c’est au détour d’un chemin que l’on découvre un nouveau paysage spirituel. Il s’agit là d’une image dont le sens est validé par cette remarque de Teilhard : « Dans un univers évolutif, il me semble qu’on peut pousser plus loin la théorie de l’analogie que dans une structure immobile » (Lettre du 29 octobre 1949 au Père de Lubac)

Lundi 18 Mai 2015 10:04