Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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M.Comby / Noosphère et liberté chrétienne
La noosphère, citée par Pierre Teilhard de Chardin dans LE PHENOMENE HUMAIN, (ouvrage posthume, 1955) serait le lieu de l'agrégation de l'ensemble des pensées, des consciences et des idées produites par l'humanité à chaque instant. Nous disons bien : le lieu. Il s’agit d’une réalité, non plus matérielle, mais spirituelle, au-delà de la matière, de la vie physique, de la pensée individuelle. « C’est vraiment une nappe nouvelle, la nappe pensante, qui, après avoir germé au Tertiaire finissant, s’étale depuis lors par-dessus le monde des Plantes et des Animaux : hors et au-dessus de la Biosphère, une Noosphère », une sorte de couche de faible épaisseur entourant la terre. Le modèle qu'il propose pour notre planète se composerait donc de différentes COUCHES en interaction : la lithosphère, noyau de roche et d'eau ; l'atmosphère, enveloppe gazeuse constituant l'air ; la biosphère constituée par la vie ; la techno sphère résultant de l'activité humaine ; la noosphère ou sphère de la pensée.
 

Il n’y aurait donc pas plus de SOLUTION DE CONTINUITE entre la matière et la pensée, qu’entre la matière inerte et la vie, la vie apparaissant à un certain niveau de complexité de la matière, et la pensée à un certain niveau de complexité du cerveau. Cette intuition que Teilhard a explicitée, il l’a eu dans le Laboratoire de Marie Curie, entre 1922 et 1924, laboratoire où il côtoyait le savant russe Vladimir Vernadski et avait connaissance des travaux du philosophe français Edouard Leroy. Notre planète serait entourée non pas seulement d’une couche d’atmosphère, mais d’une couche de noosphère.

Parallèlement et indépendamment, la science des moyens de communication par les ondes faisait d’immenses progrès, depuis la téléphonie, la radiophonie, la télévision, les relais satellitaires. Tout cela étant du domaine de la matière. Soulignons qu’il n’y a pas de pensée sans support matériel, sans cerveau. En tout cas, nous n’en connaissons pas. Et donc les réalisations de ce monde nouveau qu’est la couverture mondiale par le réseau internet restent du domaine physique. On peut donc, à un certain point de vue, considérer l’informatique comme un « avatar » de l’intuition de la noosphère, même si elle ne s’en est jamais inspirée ni réclamée. Ainsi la « Noosphère » représentera une couche pensante de la Terre qui constitue un Tout spécifique et organique en voie d’évolution vers l’unité suprême. Dans cette configuration de la pensée, le monde ne doit pas être qu’un ensemble de choses et d’êtres humains subissant une pure cohabitation spatiale et matérielle, ne possédant que des liaisons banales, celles qui sont observables avec nos sens. On parle de « conscience collective » mais pour Teilhard il s’agit d’une sorte de Conscience du Monde. Or dans tout système en mouvement ou en évolution, existe ce qu’on appelle des degrés de liberté qui en gèrent le fonctionnement avec toute sa complexité. La notion de degré de liberté recouvre plusieurs notions dans des domaines différents :
• un degré de liberté est, en mécanique, une notion recouvrant la possibilité de mouvement dans l'espace. Il représente une ou plusieurs contraintes qu’on peut éventuellement modifier
• un degré de liberté est, en physique et en chimie, une notion indiquant la possibilité pour un système d'évoluer dans une direction non contrainte.
• un degré de liberté est également une notion de statistiques.
• Les degrés de liberté sont, en anatomie, les trois types de mouvements permis par les diarthroses ou articulations synoviales.

Sur le plan philosophique, la notion de liberté humaine fait l’objet d’une attention particulière puisqu’elle entre dans le cadre de tout ce qui constitue notre vie avec nos semblables et des contraintes qui régissent nos rapports avec nous-mêmes et avec autrui. Nous sommes tous soumis à des impératifs moraux ou matériels, à des contingences indépendantes de notre volonté, ce qui soulève une question fondamentale : dans quelle mesure sommes-nous libres ? Et si nous sommes chrétiens, dans quelle mesure le magistère ecclésial restreint-il davantage encore notre libre arbitre et nos pensées personnelles ? D’abord l’homme est un être complexe. L’autonomie parfaite et l’absence de contraintes familiales peut conduire à une déchéance de la personne qui ne peut se construire, tandis que la soumission aveugle à une autorité supérieure peut à contrario enfermer la personne dans une tour d’ivoire d’où elle ne peut s’évader. En fait, la morale autant que la liberté aident à vivre et à s’épanouir. On peut alors décrire la Noosphère comme un immense espace de relations et de libertés qui constitue la conscience du monde. Mais le problème est de savoir si les religions et en particulier la dogmatique chrétienne apportent au croyant un rétrécissement du libre arbitre donc un asservissement idéologique de la personne humaine qui ne sait plus témoigner de son discernement et qui ira se réfugier, soit dans la fuite vers d’autres sagesses, soit dans le sectarisme.

La liberté reçoit, en fait, son sens véritable par l’amont et par l’aval. La personne construit sa personnalité à partir de son éducation, de ses études, de ses expériences passées et des conséquences de toute action décidée par un choix. L’homme n’est pas un élément isolé mais bien au contraire un élément d’une chaine d’événements qui va donner un sens, positif ou négatif, à tel ou tel choix de vie. Ainsi la liberté n’est plus une réalité ponctuelle mais une réalité plus cosmique donc plus universelle, qui concerne tout un ensemble d’éléments de la vie humaine. Mais plus encore : la liberté doit conduire à un travail de création et d’enfantement, à une nouvelle naissance qui représente l’épanouissement de la personne et non son enfermement dans un culte des idoles qui sévissent dans notre monde : le pouvoir, l’argent et le sexe. La liberté est une vocation du cosmos et sa perspective est le Royaume divin et c’est grâce à elle que la noosphère accède à sa finalité : Dieu sera tout en tous, comme l’affirme St Paul.
Qu’en est-il alors de la liberté dans le cadre de la mystique chrétienne ?
Je cite donc un texte de St Paul traitant de la vie du chrétien dans l’Esprit :

« Destinés à la gloire. J’estime en effet que les souffrances du temps présent ne sont pas à comparer à la gloire qui doit se révéler en nous. Car la création en attente aspire à la révélation des fils de Dieu : si elle fut assujettie à la vanité, -non qu’elle l’eût voulu, mais à cause de celui qui l’y a soumise- c’est avec l’espérance d’être aussi libérée de la servitude de la corruption pour entrer dans la liberté de la gloire des enfants de Dieu. Nous le savons en effet, toute la création jusqu’à ce jour gémit en travail d’enfantement. Et non pas elle seule : nous-mêmes qui possédons les prémices de l’Esprit, nous gémissions nous aussi intérieurement dans l’attente de la rédemption de notre corps. Car notre salut est objet d’espérance ; et voir ce qu’on espère, ce n’est plus l’espérer : ce qu’on voit, comment pourrait-on l’espérer encore ? Mais espérer ce que nous ne voyons pas, c’est l’attendre avec constance. » (Rm 8, 18 – 25)

En fait, l’acte libre se conçoit comme la conquête d’une certitude même lointaine à nos yeux qui ne peut s’accomplir que dans le cadre de la foi. Mais cette prouesse est le résultat d’un long et patient travail sur sa propre conscience face à Dieu et non plus sur des éléments extérieurs. C’est ce qu’accomplit si bien Benoît XVI avant de révéler sa décision de laisser sa charge pastorale. C’est ce qu’accomplit Teilhard de Chardin en découvrant en soi une autre vision du monde au risque de décevoir ses pairs. Alors justement le christianisme donne des moyens adéquats pour atteindre tout exercice spirituel visant à prendre une décision quelle qu’elle soit. Oser se détacher de la loi, du sacré même, de l’angoisse métaphysique et du jugement, c’est accomplir un authentique acte de liberté. La liberté chrétienne engendre normalement un état d’apaisement de l’esprit et la perspective de la mort se vit en toute sérénité. Ce qui est fondamental est finalement de pouvoir se situer devant Dieu et non plus face à des réalités contingentes. En tout état de cause, l’homme aura toujours peur du risque et du changement, surtout s’il est tenu de respecter un certain politiquement correct. Et pourtant la liberté constitue l’élément primordial de communication qui s’inscrit dans la Christo genèse, dans l’ultime concentration de la noosphère vers le point Omega.

Paul voit dans la liberté du chrétien bien autre chose qu'une simple marge de manœuvre laissée au croyant pour l'action journalière: la liberté est, à ses yeux, une qualité nouvelle que le Christ nous a obtenue et qui se trouve désormais enracinée dans notre être de fils de Dieu; c'est une sorte d'aisance et d'enthousiasme qui nous est enseignée par l'Esprit, et qui traduit dans l'action notre consécration radicale d'enfant de Dieu. On peut évoquer cette qualité d’optimisme dont Teilhard a su faire preuve face au spectacle du monde. Mais comme le propose Teilhard, en définitive, le champ d'action privilégié de la liberté chrétienne et le critère le plus sûr de son authenticité est l'amour fraternel à travers le mot juste et la pensée juste délivrés de tout archétype figé. En travaillant activement à sa libération, ou plutôt : en se laissant affranchir par l'Esprit, le chrétien libère dans sa vie les forces de la charité, élargit en lui-même l'espace du dialogue, et devient de jour en jour plus fraternellement présent à tous les hommes. Se libérant, il se trouve ; et, se trouvant, il se donne. On reconnaît aussi la liberté d'un chrétien à la capacité qu'il a d'y renoncer par amour. « Oui, libre à l'égard de tous, je me suis fait l'esclave de tous, afin d'en gagner le plus grand nombre. Je me suis fait juif avec les juifs, afin de gagner les juifs... je me suis fait faible avec les faibles, afin de gagner les faibles, je me suis fait tout à tous, afin d'en sauver à tout prix quelques-uns. Et tout cela, je le fais pour l'Évangile, afin d'avoir part à ses biens. » (1 Co 9, 16-23)
 

Mardi 4 Juin 2013 19:34