Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

Recherche






Galerie

Emmanuel Ransford, Physicien épistémologue fera une conférence d'ici la fin de l'année 2014 pour l'Association Lyonnaise Teilhard de Chardin à Brignais (69530) Le président, J.P. Frésafond


Marcel COMBY / Analyse de la pensée d’Emmanuel Ransford . Voir note de bas de page (1)
Schématiquement, il y a deux façons d’aborder la physique. La première correspond plus à une sensibilité de mathématicien et de technicien. Elle consiste à élaborer des calculs qui résolvent des problèmes concrets et à vérifier le bien-fondé des découvertes par l’expérimentation dont on mesure la rigueur. L’autre correspond plus à une sensibilité de philosophe. Elle consiste, au-delà des calculs et du savoir purement scientifique, à s’interroger sur le sens de ce que la physique révèle sur la réalité et sur ses fondements. Ces interrogations se sont multipliées avec l’avènement de la physique quantique.

 

La préoccupation première du chercheur, scientifique et philosophe, est d’extraire de la science des concepts essentiels, propres à donner des repères et à permettre de construire une compréhension plus profonde du monde.
Actuellement, la science ne s’occupe pas de la conscience. Elle est faite pour ce qui est palpable et mesurable, mais elle est mal adaptée pour cerner le domaine de la subjectivité. L’attitude la plus normale, la plus confortable et la plus facile pour les scientifiques est de nier l’existence de la conscience. Elle est de refuser d’en faire un contenu original du monde. Il faut bien voir que ce choix à peu près universel est celui qui est généralement accepté par la communauté scientifique.

Cependant les neurosciences cherchent à percer les mystères et les secrets du cerveau conscient. Elles sont très dynamiques et font de remarquables progrès. Le but avéré de nombreux spécialistes du domaine est, d’après leurs propres déclarations, de résoudre totalement l’énigme de la conscience cérébrale en corrélant précisément les états mentaux à des états neuronaux. Une corrélation n’est pas, ni ne conduit à une explication. Établir une corrélation entre deux phénomènes est un constat. Elle relève du niveau descriptif. Croire et affirmer qu’une corrélation conduit à une explication, c’est confondre description et explication.

Pour réellement comprendre le mystère du cerveau conscient, donc en trouver l’explication, il faut d’abord faire une vraie place à la conscience (et plus généralement, au psychisme, qu’il soit conscient ou inconscient). Il faut la rattacher à un principe explicatif que ne contient pas le niveau descriptif. S’il existe un principe explicatif, ce dernier constitue une forme inédite de causalité qu’on peut appeler : « endo-causalité ». Elle s’oppose à l’habituelle causalité déterministe de la matière ordinaire qu’on peut appeler : « exo-causalité ». Cette alternative généralement admise selon laquelle la conscience est d’origine soit matérielle soit surnaturelle est trop restrictive pour être convaincante.

Une autre alternative part de l’hypothèse inhabituelle que la conscience est un phénomène à la fois immatériel et immanent, deux traits réputés incompatibles. Il faut préciser que par «immatériel» on doit comprendre : «qui n’a ni les mêmes propriétés ni les mêmes lois que la matière», et que par «immanent» on doit comprendre : «qui est un contenu de notre univers», ou encore : «qui n’appartient pas à un monde surnaturel ou transcendant». Il s’agit là d’une thèse spéculative à mi-chemin entre le matérialisme et le spiritualisme.

Le physicien et épistémologue Emmanuel Ransford a posé les fondements d’une théorie basée sur un avatar de la matière qu’il a baptisé « holomatière », ou encore, la « psychomatière ». Cette holomatière est une super-matière plus riche que la matière ordinaire. Elle lui rajoute une dimension invisible. Cette dimension, qu’il nomme le « psi », est elle-même immatérielle et immanente. Cela ne l’empêche pas d’interagir parfois avec le monde physique, à son niveau le plus intime et le plus infime, qui est celui des particules élémentaires. En clair, le « psi » serait la vraie cause, cachée, des comportements bizarres et incompris de la matière au niveau quantique. Tant que nous l’ignorerons, le monde quantique restera inintelligible à nos yeux. Ransford montre par ailleurs (dans ses livres notamment) que, par ses propriétés originales, le « psi » permet d’expliquer l’émergence de la conscience dans la matière cérébrale. Il souligne qu’il s’agit d’une explication potentiellement testable, ce qui est crucial en science. Il y a trop d’explications purement verbales qui sont proposées, dont nul ne peut savoir si elles sont vraies, fausses, ou simplement fantaisistes. On précise : «potentiellement testable» et non pas «testable» tout court car il n’est pas rare qu’une idée doive attendre des semaines, des mois voire des dizaines d’années de travail collectif pour déboucher sur un test effectif. On l’a vu très récemment avec la mise en évidence du boson de Higgs.

Emmanuel Ransford précise que l’holomatière, qui est une super-matière immanente, pointe cependant vers autre chose. Elle suggère la présence d’une réalité transcendante qui la prolonge et la dépasse. Cette réalité, qualifiée «d’ur-causale» serait, si l’on peut dire, la demeure du divin. C’est assez étrange pour moi qui ai entendu affirmer par un ecclésiastique : « Dieu, il est nulle part ! » Peut-on alors parler du « Milieu » divin ? Cette démarche de Ransford ne pose pas l’hypothèse de Dieu. Néanmoins, elle aboutit vers un niveau de transcendance qui complète notre monde manifesté – à la façon d’une asymptote si l’on veut. J’avoue que mon intuition sur la question me rapproche de la vision de Ransford dans le sens où pour moi des réalités hiérarchisées se superposent sans se confondre.

Cette réflexion s’enracine, de façon un rien inattendue, dans le hasard ou l’aléatoire qui apparaît en physique quantique. Un exemple bien connu de cet aléatoire est la radioactivité naturelle. En effet, la désintégration d’un atome radioactif à tel moment plutôt qu’à tel autre est sans cause déterministe connue. Elle se produit au hasard, à un instant qui n’est imprévisible que de façon probabiliste. L’aléatoire ou le hasard quantique échappe par définition à tout déterminisme. Il est, dans l’hypothèse émise par Ransford, lié au « psi »de l’holomatière : quand ce « psi » devient actif et interagit, la matière ce comporte de façon aléatoire. En fait, on doit rattacher ce hasard, non pas à une absence de causalité, mais à une forme non-déterministe de causalité, que l’on appelle l’endo-causalité. Cette causalité fluctue, elle est variable et créatrice. Elle s’oppose radicalement à la causalité fixe et rigide qui sous-tend tout déterminisme. Elle se rattache en fait à un pouvoir créatif : le « psi » est susceptible de prendre des initiatives et de faire des choix, à un niveau certes souvent très rudimentaire.

Dans l’holomatière, l’endo-causalité est limitée par les déterminismes de la matière. Elle n’est donc que partielle. Mais une forme totale, ou «parfaite» si l’on préfère, d’endo-causalité est également concevable. Ransford la baptise «l’ur-causalité». Elle n’est liée à aucun déterminisme. Cette nouvelle forme de causalité va de pair avec une créativité sans limite et sans entrave. Pour elle, tout est possible : sa créativité est transcendantale, ou divine. C’est elle qui finalement touche au divin, à la spiritualité. La transcendance s’invite comme conséquence logique de cet état d’organisation de la matière. Souvenons-nous par ailleurs que l’astrophysique a fait une découverte extraordinaire. Elle révèle que l’univers n’est propice à la vie que parce que ses caractéristiques sont très précisément les siennes. Changeons un rien ses conditions initiales ou la valeur des constantes physiques, et c’est la catastrophe : l’univers devient immanquablement stérile. L’époustouflante précision nécessaire à la vie a inspiré le «principe anthropique». Elle rend incroyablement peu probable notre univers porteur de vie, et l’on parlerait beaucoup plus de cette découverte si elle n’était pas une gêne pour le dogme matérialiste. Son tort est de suggérer qu’une «intention cosmique» (voire divine ?) pourrait être à l’origine de l’univers qui nous a permis d’exister.

L’hypothèse d’une intention cosmique étant effrayante et insupportable pour un scientifique matérialiste, les astrophysiciens se sont précipités à inventer un nombre incroyable d’univers parallèles pour l’éviter et rendre notre univers moins invraisemblable. Ces constructions de l’esprit en fait ne nous apportent rien. Pour Ransford, il semble que la spiritualité est d’abord et avant tout une pratique. Elle mobilise le cœur plutôt que la tête. Elle s’exprime dans des actes plutôt que dans des idées. Elle passe par une attention sincère et une présence bienveillante aux autres, par le partage et l’altruisme, par la prière ou la méditation régulière si possible, et ainsi de suite. On sait de surcroît, et c’est démontré, que tout cela est excellent pour le moral et pour la santé !

Ce concept d’endo-causalité, dont il a été question, nous touche directement : il s’épanouit en libre arbitre chez l’homme. Il est cependant de bon ton, aujourd’hui, de nier ce libre arbitre. Il gène, comme la conscience. Notre libre arbitre nous donne une capacité individuelle de choix. Il est notre potentiel de liberté, de créativité et de souveraineté. C’est pour ainsi dire notre «vivance». Si la vie vaut la peine d’être vécue, c’est en grande partie grâce à lui ! Mais nos habitudes, nos préjugés et conditionnements tendent si nous n’y prenons garde à le réduire fortement. Un autre concept important de cette approche est celui de «supralité». Il est à nouveau en lien avec les traits bizarres de la matière quantique. Cette supralité nous relie à l’univers entier. Elle nous donne des «ailes psychiques» invisibles et illimitées. Grâce à elle, des réseaux d’interdépendance et de solidarité se tissent dans l’invisible. Pour moi, il s’agit de quelque chose de très fort. Le «moi supral» qui en découle fait de nous d’authentiques géants de l’invisible, des géants qui appartiennent, pour ainsi dire, à une communauté d’êtres et d’âmes. Avec ce moi étendu, nous ne sommes jamais isolés dans l’existence…et j’ajouterais : « Y compris avec la nature divine. »

On croit trop souvent, affirme Ransford, que la science doit tout à la froide raison et rien à l’intuition. On laisse cette dernière aux artistes, aux poètes et aux psychologues. Or, ceci est faux : la science doit beaucoup aux fulgurances de l’intuition. C’est à elle, l’intuition, que nous devons les plus grands bonds en avant de notre compréhension. On rejoint là l’opinion de Rupert Sheldrake selon laquelle la science doit s’ouvrir à l’harmonie universelle. Les «sauts quantiques» du savoir et de l’intelligence des choses sont quasiment toujours liés à des intuitions remarquables. Les exemples sont innombrables, chez les grands mathématiciens par exemple, de ces moments privilégiés où un flash intuitif fait soudain accéder à une nouvelle compréhension, comme par enchantement. En l’occurrence, je pense à la puissance de la pensée symbolique qui découle de notre capacité à rendre l’univers transparent. Le génie humain réside dans cette faculté de reproduire mentalement des archétypes universels.
En revanche, la science doit ensuite consolider et «digérer» ces savoirs inédits acquis par intuition. C’est alors seulement que la froide raison reprend ses droits. L’inspiration irrationnelle nourrit une démarche qui sera faite de la rigueur et de raison.

Emmanuel Ransford ajoute enfin que son approche conduit à distinguer trois formes d’intuition, qui sont successivement : l’intuition ordinaire (je lis des indices imperceptibles sur un visage, je devine ce que la personne pense et je comprends ses non-dits), l’intuition suprale (j’accède instantanément à des informations par des voies non-sensorielles, de type télépathique par exemple, qui reposent sur la supralité), et l’intuition ur-causale, ou «ur-intuition» (j’accède à des connaissances qui me sont données par mon éventuel lien avec des réalités ur-causales donc transcendantes).
La dure réalité est que notre endo-causalité n’est que partielle… et donc, tout ne nous est que partiellement possible ! Plus sérieusement, on peut choisir de développer notre potentiel d’endo-causalité. On peut sciemment cultiver ce potentiel et le faire croître, pour notre propre épanouissement. On peut y parvenir à force de répétition, avec ténacité, et dans la joie. N’oublions pas que la joie est le carburant de la liberté. «Apprends à te réjouir, c’est ton premier devoir», disait Sénèque. Ce à quoi Confucius répondait : «La joie est en tout ; il faut savoir l’extraire.» Il est aujourd’hui prouvé que ceux qui pratiquent très régulièrement la méditation ont un cortex cérébral droit (lié au bonheur) particulièrement actif et développé. A force de méditer, ils l’ont musclé ! C’est encourageant. Au passage, rendons hommage à la plasticité de notre cerveau, qui rend cela possible. Nous pouvons grandir intérieurement. Nous pouvons décider de développer notre altruisme et notre empathie, et les traduire dans nos actes. En fait, il y a tant de choses qui nous sont possibles ! Parfois d’ailleurs, il suffit d’ignorer que certaines choses sont impossibles pour les réaliser.

Le saut quantique est une belle métaphore. On peut «sauter» dans sa vie, de joie par exemple. Certaines personnes vivent de vrais sauts quantiques intérieurs : ils changent et évoluent incroyablement vite, en très peu de temps, et sans retour en arrière. Elles sont des témoignages vivants du pouvoir de l’esprit et des miracles qu’il peut produire. Elles sont des témoignages d’espoir ! Souvent, le saut intérieur se prépare en silence, inconsciemment et à notre insu. Il se produit sans qu’on s’y attende, souvent à la faveur d’un lâcher-prise. Attention cependant, il n’y a pas de recette toute faite pour cela, et n’allons pas croire qu’il est très courant. L’espoir se nourrit aussi d’une forme de réalisme, qui empêche les déconvenues. On aurait tendance à parler plutôt d’un saut dans le lâcher-prise : lâchons nos peurs, oublions nos limites, et laissons notre âme grandir. Alors, l’univers nous offrira ses richesses. C’est cela, l’inconnu : un monde fascinant à découvrir …

(1) Marcel Comby se réfère plus particulièrement au livre d'E.Ransford “La nouvelle physique de l’esprit: Pour une nouvelle science de la matière” (Ed. Le Temps Présent), et à ses conférences; parmi d'autres : “Entretien avec Actu Philosophia” le 7 janvier 2010 et “Interview avec Ré écrire” le 22 decembre 2013


 

Dimanche 6 Avril 2014 12:48