Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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MILIEU DIVIN, Editions du SEUIL


Marcel COMBY / DIVINISATION DES PASSIVITES (pages 71 à 102)
LE MILIEU DIVIN, 2ème PARTIE
Divinisation des passivités (pages 71 à 102)
La notion de passivité en psychanalyse ne se conçoit pas sans son antonyme, l’activité. Freud avait l’habitude de traiter certaines notions en couples d’opposés, tels le couple masculin-féminin, celui du « phallique-castré », ou celui du sadisme-masochisme.
L’activité et la passivité forment toutes les deux une polarité d’ordre biologique, les deux autres polarités dominantes, selon Freud, étant celles du « moi-monde extérieur » et du « plaisir-déplaisir ». Le couple actif-passif constitue donc une opposition primordiale dans le psychisme de l’être humain. Ces deux pôles antagonistes et complémentaires que sont
l’activité et la passivité forment deux composantes essentielles de la vie pulsionnelle.
 

Teilhard parle ainsi d’une dichotomie qui entre dans le cadre de la théorie des contraires. Celle-ci met en évidence le couple masculin-féminin qui est une dualité fonctionnelle dont l’importance est indubitable. Cependant la vie ne se réduit pas à une juxtaposition d’éléments qui se contrarient. Si l’on affirme que telle personne a mauvais caractère, alors on peut très bien imaginer que ce défaut peut être en réalité une qualité dans certaines circonstances difficiles. En fait, la vie se révèle généralement dans toute sa complexité. Lorsqu’il m’arrive de contempler en pensée les différentes phases de mon existence terrestre, je ne distingue plus vraiment ces oppositions qui font dire de façon manichéenne que telle chose fut bien et telle chose fut mal. Ainsi tel événement subi s’avéra constructif alors que tel autre voulu s’avéra destructif.
Il m’est agréable d’envisager ce thème de la passivité sous son aspect ontologique et non plus dans le cadre étroit de l’espace-temps. Selon l’ontologie et l’enseignement traditionnel, l’Etre - Un se polarise en deux principes complémentaires : l’un actif et l’autre passif, comme masculin et féminin, et c’est entre ces deux pôles que se déploie toute la manifestation, c’est-à-dire la Création. Ces deux mots masculin – féminin ne sont pas à considérer au sens biologique du terme ni dans le cadre de la sexualité. Le principe mâle engendre la puissance de vie tandis que le principe femelle est porteur de vie. La distinction des pôles est un signe de séparation qui est évoqué dans la Genèse : « Eaux supérieures et eaux inférieures » L’état originel de l’homme est l’androgynie, à la fois animus et anima. Ces deux pôles, sans lesquels il n’y aurait aucune manifestation possible, peuvent être désignés respectivement par les mots : « Essence » et « Substance »
Il en découle que la multiplicité ne « sort » de l’Unité qu’en apparence, c’est-à-dire au niveau de la manifestation ; elle ne cesse d’ailleurs d’être contenue éternellement dans l’Un. On peut dire qu’il y a : « multiplication incessante de l’Un inépuisable et unification incessante de l’indéfinie multiplicité ». La résolution des oppositions et l’union des complémentaires se réalise au niveau de l’Un.
C’est dans ce cadre-là que se situe ce qu’on appelle : « la voie d’enfance spirituelle ». Enfance est symbole d’innocence, de simplicité, de spontanéité, de sérénité et de confiance en
l’autre, d’absence de complexité.

L’enfance spirituelle s’apparente à la Pauvreté en esprit, la porte étroite, et le trou de l’aiguille qu’il est plus facile à un chameau de traverser qu’à un riche d’entrer dans le Royaume des cieux. Cette pauvreté en esprit n’est pas et de loin la pauvreté matérielle. Il s’agit d’un dépouillement de soi-même afin d’être revêtu de l’Eternité de Dieu. Comme il s’agit d’une réalité d’ordre supérieur, l’homme est obligé d’utiliser le langage humain et le symbolisme pour en parler. L’état d’enfance est une étape qui conduit au face à face avec Dieu. Il n’est que potentiel et virtuel, et doit être actualisé par le Christ. Il est comparable à l’état virginal de la Théotokos, dont les virtualités doivent être actualisées par la descente du Logos ou de l’Esprit Saint. Cela ne peut se réduire à des attitudes psychologiques telles que : simplicité, abandon, confiance, amour, etc. Normalement le Royaume n’appartient qu’à celui qui renoncé à tout, au monde et à soi-même, conformément à l’enseignement des Evangiles. Le Royaume n’est pas une conquête de haute lutte. Le Pauvre en esprit ne possède aucun désir, aucun attachement aux autres et à soi-même. Certes tout être humain a des désirs légitimes et c’est dans la normalité. Ce dont il est question, en fait, est un état d’esprit qui se situe dans un renoncement à tout attachement morbide à nos désirs et à nos richesses matérielles et intellectuelles. Ainsi, ce que j’écris en ce moment ne doit pas constituer pour moi un travail de création voué à la postérité !! Il est indubitable que Teilhard lui-même a probablement eu le jour de sa mort le réflexe sublime de se détacher de toutes ces constructions intellectuelles qui ont envahi son œuvre. La lumière n’apparaît que lorsque l’on a tout abandonné et que toutes les oppositions sont transcendées.

On sait combien Teilhard fut critiqué par ses pairs pour des positions théologiques très personnelles et inspirées par une certaine cohérence. Les difficultés de compréhension résultent du fait que pour nous, êtres situés dans l’espace-temps, il est indispensable de « créer Dieu à notre image » et de parler de l’origine en langage symbolique. L’Eglise catholique n’a pas vraiment résolu la problématique du « féminin » dont la symbolique se rapporte au mystère de la Vierge et de l’Incarnation (Marie est la nouvelle Eve). La notion de passivité conduit à préciser que tout chrétien doit reproduire en soi les caractéristiques mystiques de Marie. Or cette dernière est encore considérée aujourd’hui d’une manière très anthropomorphique qui semble compenser toute une rhétorique attachée au seul culte de l’action et aux seules valeurs de la virilité. L’Occident gagnerait à être fécondé par les valeurs religieuses de l’Orient fondées sur les valeurs d’abandon et d’identification. Or Marie est encore considérée comme une co-rédemptrice que l’on vénère de manière épisodique et trop ostentatoire. Teilhard, dans « L’éternel féminin », évoque l’idée de « trace de l’axe de la vie ». Qui parle de trace évoque la merveilleuse chevelure d’une comète : l’humanité en évolution illuminée et attirée par le Christ rédempteur. Je cite alors ici-même un extrait de son œuvre :

Je suis apparue dès l'origine du Monde...
Dès avant les siècles je suis sortie des mains de Dieu...
Ébauche destinée à s'embellir à travers les temps
Coopératrice de Son œuvre
Tout dans l'Univers se fait par union et fécondation...
par rassemblement des éléments qui se cherchent
et se fondent deux à deux
Et renaissent en une troisième
Dieu m'a répandue dans le Multiple Initial
comme Force de condensation
et de concentration...
C'est Moi la face conjonctive des êtres...
Moi le parfum qui les fait accourir et les entraîne
librement... passionnément
sur le chemin de leur unification
Par Moi tout se meut et se coordonne...
Je suis le Charme mêlé au Monde pour le faire se grouper
L'Idéal suspendu pour le faire monter
Je suis l'Essentiel Féminin


Telle est exprimée superbement dans ces lignes la divinisation des passivités
 

Mercredi 14 Mai 2014 15:49