Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Écrits du temps de la guerre (Pages 187 – 213)


Marcel COMBY / L’union créatrice
« Pour s’unifier et se concentrer en soi-même, l’être doit rompre beaucoup d’attaches nuisibles. Pour s’unifier avec les autres et se donner à eux, il doit porter atteinte, en apparence, aux privautés, les plus jalousement cultivées, de son esprit et de son cœur. Pour accéder à une vie supérieure, en se centrant sur un autre Lui-même, il doit briser en soi une unité provisoire. Qu’est-ce à dire, sinon que, à tous les niveaux de l’être en formation, la synthèse créatrice entraîne des arrachements, toute agrégation étant accompagnée d’une ségrégation ?...La Mort (c’est-à-dire la désagrégation) accompagne tout changement pour le bien ou pour le mal » (Page 211) Ce passage qui mène à une vie nouvelle n’est-il pas à l’image d’un autre dessein d’ordre supérieur ?

Cheminer avec Teilhard de Chardin sur cette notion mystérieuse et très abstraite d’union créatrice ne dispense pas de se rapporter au récit de la Genèse. L’union créatrice constitue, en fait, un processus divin selon lequel Dieu accomplit deux actions complémentaires : d’une part séparer et d’autre part rassembler. Ces deux actions ne sont contradictoires qu'en apparence. Il s’agit d’un plan où Dieu représente le grand unificateur. Teilhard, dans son ouvrage : "Le phénomène humain", nous fournit une explication bien personnelle. Il parle de cette évolution de la matière inerte et vivante à travers les notions modernes d'émergence et d'auto - organisation. L'histoire de l'univers et de la vie nous présente une montée de complexité qui aurait été impossible à détecter si tout se passait près d'un état d'équilibre et sans dissipation d'énergie. Ainsi les dualités : ordre et désordre, régularité et irrégularité, stabilité et instabilité, prévisibilité et imprévisibilité, se conjuguent pour créer la complexité. Dans une structure complexe, l'ordre est dû à l'existence d'interactions et le désordre permet de rapprocher les constituants du système pour favoriser des interactions. Il apparaît alors une certaine dialectique qui exprime que le Tout est plus que la somme des parties : la cellule est plus qu'un simple agrégat de molécules ; car dans le Tout émergent des propriétés nouvelles dont sont dépourvus les constituants ; ce qui fait que le Tout est doté d'un dynamisme organisationnel. Il existe au sein de la vie un faisceau de qualités émergentes (l'auto - reproduction par exemple). La vie contient simultanément un élément d'ordre (programme génétique par exemple) et un élément de désordre dégénératif. Dans un tel contexte la mort est inséparable de la vie et ainsi l'organisation du vivant se conçoit comme une réorganisation permanente. Sur le plan de l'évolution du vivant, il existe un cône de divergence globale représenté par la croissance inexorable de l'entropie (mort thermique de l'univers) et un cône de convergence locale vers le point Oméga représentant pour Teilhard la victoire finale de la vie. Notre histoire actuelle, marquée par l'accélération du progrès scientifique s'inscrit dans la formidable énergie créatrice de l'évolution.

En fait la complexification actuelle d'un monde ultra - matérialisé peut ouvrir la voie à des possibilités nouvelles de recherche de sens. Cependant l'idée d'évolution continue à susciter des controverses dans le monde intellectuel. On peut discuter à souhait sur le hasard, sur le déterminisme et la loi de sélection naturelle. Le langage humain ne suffit évidemment pas pour rendre compte et expliquer vers quelle direction il faut aller pour se rapprocher de la vérité. On peut douter de la valeur conceptuelle des mots : qu'appelle-t-on en fait sélection naturelle par exemple ou union créatrice ? L'évolution admet-elle une finalité ? On sait cependant que la pensée de Teilhard privilégie le mouvement de l'être, celui de la matière, celui du Monde, celui de l'Humanité, ainsi que le principe d'union dans la différentiation. C'est le grand moteur de l'évolution sous l'effet du Christ Évoluteur.

Dieu sépare
En fait, on doit s’entendre sur le sens du verbe séparer. Il existe une séparation sans exclusion : celle qui concerne la Terre et le Ciel, et une séparation avec exclusion : celle qui concerne l’ensemble des éléments terrestres régi par le principe de dualité.

a / Dieu sépare la lumière. Au-delà de l'institution du premier jour, apparaît ici la révélation fondamentale que Dieu est lumière. Il veut se faire connaître comme tel, intrinsèquement lumière, seule source de lumière. Ainsi, dès le commencement, apparaît l'incompatibilité absolue entre les ténèbres et la lumière. En dehors du royaume de la lumière instauré par le Père des lumières, de qui descend tout don parfait, il existe un royaume des ténèbres. Outre le symbole, cette séparation dégage un grand principe, qui se vérifie tout au long de l'Ecriture, selon lequel Dieu a toujours en vue le bonheur de l'homme. La séparation selon Dieu est toujours une mesure de protection et de bénédiction. En effet, en séparant la lumière des ténèbres, l'Eternel ne prépare-t-il pas (comme dans tout son œuvre créatrice) les conditions terrestres idéales pour cet homme qu'il va créer à son image ? L'alternance des jours et des nuits, des soirs et des matins, n'offre-t-elle pas à l'homme des conditions de vie bienfaisantes et harmonieuses, un équilibre entre le temps réservé à l'activité et celui du repos ?

b / Dieu sépare les eaux Dans cette même perspective d'un séjour agréable pour l'homme, sont séparées les eaux au-dessous de l'étendue et celles au-dessus, ainsi que les mers et la terre ferme, grâce aux lois naturelles, merveilleuses et admirables, établies par le Créateur, qui régissent l'échange des eaux et des vapeurs dans l'atmosphère. Cet équilibre fut rompu au déluge, quand toutes les sources du grand abîme jaillirent et les écluses des cieux s'ouvrirent (Ge, 7.11). Alors fut interrompue la séparation des eaux, par le jugement de Dieu. A Noé l'Eternel promet qu'il n'y aura plus de déluge, tant que la terre subsistera (Ge, 9.11). Cette alliance, attestée par l'arc-en-ciel, met l'humanité à l'abri, grâce au décret divin, d'un futur déluge. Dans la Bible, l'arc-en-ciel apparaît après le déluge en signe d'alliance offerte par Dieu à "tous les êtres vivants" (Ge, 9, 12-17). Dieu s'engage à regarder chaque apparition de l'arc-en-ciel et à se souvenir ainsi de cette alliance perpétuelle... c'est la renaissance de la vie sur terre. Mais les couleurs de l'arc-en-ciel sont obtenues à partir de la décomposition de la lumière blanche, il s'agit donc du symbole de la rationalité avec toutes les dualités, paradoxes et contradictions qu'elle véhicule. La réunification s'opérera dans l'événement de la Transfiguration : la blancheur symbolisera le Christ rédempteur.

c / Dieu sépare un peuple. A la séparation dans la création succède la séparation dans l'humanité. Dieu honore la foi d'un homme qui accepte sa grâce dans l'obéissance: Abraham, appelé le père des croyants. Il lui promet une descendance dont il fera un peuple témoin, (distinct du reste de l'humanité détournée de Dieu), par l'effet d'une séparation protectrice, lui permettant d'être béni. Toute l'histoire d'Israël se déroule en fonction de ce thème conforme à la pensée divine: Je vous ai séparés des peuples, afin que vous soyez à moi (Lev 20.26). Propriété de Dieu, peuple élu, béni, choyé, Israël connut des temps forts et des temps difficiles. Chaque fois qu'il perdit de vue la séparation, la mise à part dont il était l'objet, il en subit les conséquences tragiques et douloureuses (après l'intervention de Balaam, par exemple).
A l'Eglise, Paul ne rappelle rien d'autre; il faut se séparer de tout ce qui se rapporte au culte des idoles. Dieu est saint et le temple du Dieu vivant (que nous sommes) ne supporte pas des contacts avec ce qui est impur. Mais il ne nous est pas demandé de vivre en reclus, à l'écart de nos semblables, retranchés dans un isolement sectaire. Le Seigneur l'a dit: "Je ne te prie pas de les ôter du monde, mais de les garder du Malin" (Jean 17.15).Telle se présente la théologie de la création.

Dieu rassemble
Se référer à (Jean, 11, 50-52) Par sa mort, Jésus réunit en un seul corps les enfants de Dieu dispersés. Le fils de l'homme rassemblera les élus des quatre vents, de l'extrémité de la terre jusqu'à l'extrémité du ciel. Enfin, quand les temps seront accomplis, le Seigneur réunira toutes choses en Christ, celles qui sont dans les cieux et celles qui sont sur la terre. Rappelons-nous que, si Dieu nous veut séparer à certains égards, il veut aussi, compte tenu du grand rassemblement qu'il prépare, que nous cherchions à nous rassembler. Ne promet-il pas sa présence à ceux qui se réunissent au nom de Jésus Christ? Certains récits évangéliques mettent en évidence cette Naissance éternelle selon laquelle être baptisé dans l'Esprit Saint ne s'accomplit que hors du temps. Il existe au fond de l'homme un quelque chose qui se trouve hors du temps et hors de l'espace, ce qu’on peut appeler l’origine, condition constitutive de tout ce qui est. C'est en ce lieu que s'accomplit le baptême dans l'Esprit Saint. La disparition de Jésus laisse, en fait, les êtres humains devant une terrible réalité qui les dépasse : Jésus est à la fois présent et absent, « proche et lointain » comme l’écrit Teilhard.
Ce que le Père promet est ce qu'il désire accomplir. Le Père ne peut vouloir qu'une chose : c'est engendrer le Fils Unique ! Et il l'engendre par l'Esprit Saint. Cette Naissance éternelle, hors du temps et de l'espace, s'accomplit aussi dans l'homme, dans sa partie la plus noble : son âme, qui constitue le centre de l'être vers lequel aucune science ne peut converger. Jésus au Temple fut découvert par ses parents, non pas dans la foule, qui peut symboliser ici les multiples événements de la vie, mais au milieu des Docteurs, images des puissances de l'âme. La difficulté pour tout homme est de concevoir ce mystère et d'en vivre pleinement selon ses possibilités et ses capacités.

Teilhard conclut ainsi :

« Le Christ, bien sûr, n’est pas le Centre que toutes choses, ici-bas, pouvaient naturellement aspirer à épouser. La destination au Christ est une faveur inattendue et gratuite du Créateur. Il reste vrai que l’Incarnation a si bien refondu l’Univers dans le surnaturel, que, concrètement parlant, nous ne pouvons plus chercher, ni imaginer, vers quel sens eussent gravité, sans l’élévation à la Grâce, les éléments de ce monde. Dans le Monde présent, il n’existe, physiquement, qu’un seul dynamisme : celui qui ramène tout à Jésus ; le Christ est le lieu où tendent et se ségrègent les portions réussies, vivantes, élues, du Cosmos. En Lui, Plénitude de l’Univers, omnia creantur parce que omnia uniuntur. Ce sont les termes mêmes de l’Union créatrice ! » (Page 212)




Dimanche 3 Janvier 2016 14:59