Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Écrits du temps de la guerre


Marcel COMBY /   LA NOSTALGIE DU FRONT (Pages 169 – 184)
Ce titre peut paraître tout-à-fait incongru face aux souffrances et aux désastres laissées par la première guerre mondiale. En réalité, le récit de Teilhard représente une métaphore qui entre dans le cadre de la condition humaine et en particulier de la dualité : douleur – plaisir. Lorsque tout homme vit physiquement et moralement une situation violente et douloureuse, son esprit se trouve projeté dans un autre monde d’idées et de sensations, dans un autre cadre de vie. Vivre certaines expériences fortes n’a cependant pas toujours les mêmes conséquences et pour Teilhard cette expérience du feu est, semble-t-il, très positive. Elle lui fait entrevoir certaines faces sublimes d’une réalité qui reste cachée pour tous ceux qui vivent dans un monde banal au sein duquel il ne se passe rien.

En fait, le texte de Teilhard me fait penser à certaines situations concrètes que je connais bien. Je me souviens de cette jeune personne, amie de ma famille, qui vécut durant plusieurs mois l’expérience d’otage en Ethiopie. Lorsqu’elle fut libérée, elle ressentit une sorte de vide mental qui fut long à se dissiper. Il en fut de même pour certains prisonniers de guerre de ma famille qui retrouvèrent le sol français comme s’il s’agissait d’une terre étrangère. En ce qui me concerne, le déroulement de la seconde guerre mondiale a constitué une partie de ma vie dont la nature fut exceptionnelle sur le plan des sensations éprouvées. A tel point que, par la suite, il m’arrivait de conduire mes parents en des lieux précis qui avaient, par suite des combats entre les FFI et la Wehrmacht, revêtu comme un caractère sacré. Comme l’évoque Teilhard, nous sommes là aux limites de la perception. Et cette limite, au gré du temps qui passe, on ne la retrouve plus jamais.
Teilhard nous livre une situation exceptionnelle : celle de la guerre des tranchées. Mais la notion de guerre ne doit pas faire oublier les conflits plus ou moins violents entre les personnes dont le dénouement peut s’avérer empreint, soit de sublimité soit de noirceur métaphysique. Laissez-moi vous conter cette anecdote : Un certain jour de jeune enseignant que j’étais au sein de l’école normale Gerson, j’ai voulu, en toute légitimité d’ailleurs m’opposer violemment à un groupe important d’élèves dont le niveau scolaire et le comportement à mon égard s’avéraient intolérable. J’avais l’opportunité de prendre une mesure d’autorité qui avait l’avantage d’être fort efficace en cette fin d’année scolaire. Cette mesure, je la pris bel et bien. Mais quelle catastrophe sur le plan relationnel ! L’établissement scolaire où j’enseignais sans grand enthousiasme, fut plongé dans une atmosphère de silence et de tension extrême, si bien qu’un collègue me demanda de faire machine arrière. Au bout de quelques heures de réflexion, d’une nuit peut-être, je décidai d’aller annoncer publiquement mon intention de lever la sanction, prétextant que ce qui arrivait était l’objet d’un malentendu. A 25 ans, on n’a pas encore appris toute les subtilités de la vie relationnelle et on a tendance à faire avant tout valoir ses droits à l’autorité et au respect. A cet âge, on traite les affaires avec plus ou moins d’arrogance et on garde ses distances. Ma décision était un pari qui pouvait tourner en ma défaveur et me faire perdre la face. Rien de tout cela ! Durant les jours qui suivirent, je vis venir près de moi des jeunes lycéens avec lesquelles je n’avais eu des rapports aussi chaleureux. C’est ainsi que je ressentis en moi une immense libération et la perception d’une mystérieuse énergie m’envahissant. Telles sont les lois de la psychologie qui parfois sont paradoxales, autant que cette phrase de l’Evangile :
« Si l’on te frappe la joue droite, tends l’autre joue ! »
Les situations de violence et de tension font partie de la vie et il arrive, mais pas toujours, qu’elles nous fassent découvrir, d’une façon ou d’autre, jusqu’où nous pouvons aboutir par le truchement de nos sens et de notre sensibilité. La nostalgie du front n’est-elle pas aussi un besoin naturel de retour sur nos racines profondes ?
 

Mardi 10 Novembre 2015 10:03