Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Chapitre IV des "Ecrits du temps de la guerre"


Marcel COMBY / La Communion avec Dieu par la terre
Le Christ cosmique (ou universel) est, pour Teilhard de Chardin, une synthèse du Christ et de l’Univers ; non pas divinité nouvelle mais réalité chrétienne selon laquelle tout est résumé dans le Mystère de l’Incarnation. Pénétrant jusqu’aux origines du monde, Teilhard voit le Corps du Christ immergé dans la profondeur des masses cosmiques qu’il suscite et qu’il anime, non pas dans une relation morale ou juridiques ou simplement théologique, mais dans une relation organique naturelle à laquelle l’homme est associé en tant qu’atome de ce Corps Mystique. Concomitante à la Création, l’Incarnation se continue vers un but non encore atteint qui se situe dans les zones les plus élevées du Monde, dans l’homme, avec l’homme et par l’homme. Le Christ atteint sa plénitude à partir de toutes créatures. La place et le rôle de l’homme dans la théorie de l’évolution s’inscrit dans la Cosmogénèse et la Christo genèse ce qui implique que l’homme, dans la vision paulinienne, doit revêtir le Christ, c’est-à-dire agir avec, souffrir avec, mourir avec, ressusciter avec. Communion avec Dieu par la Terre.

Le chrétien peut se demander comment les œuvres naturelles peuvent concourir à l’œuvre de Dieu qui est surnaturelle ? Comment le matériel de nos vies entre-t-il dans cette Christo genèse autrement que par l’intention qui anime nos actes ?
Il y a très longtemps, un religieux de la communauté de Saint Basile aimait dire à table devant ses confrères ahuris : « J’aime que l’on traite les autres comme si Dieu n’existait pas ! » Il faisait allusion naturellement à la bien pensance de son époque et à une certaine forme d’hypocrisie de la bourgeoisie selon laquelle l’homme n’avait de valeur qu’en vertu du fait qu’on avait reçu une éducation religieuse fondée sur le formalisme et la peur de l’enfer ! La communion à Dieu se résumait en gros à n’être que charitable par nécessité ! On entend ou bien on lit aussi quelques fois cette remarque : « En tant que chrétiens nous devons venir en aide à telle ou telle population dans la détresse ! » Pourquoi ne dit-on pas simplement : « En tant que membre de l’espèce humaine… ? » Au lieu de proclamer hautement : « La Foi donne un sens à ma Vie ! », ne pourrait-on pas renverser la proposition et dire : « C’est ma Vie qui donne un sens à ma Foi ! » Je tiens à citer un autre épisode qui s’est passé il y a 50 ans au sein d’un groupe d’exégèse auquel j’appartenais. Un chef d’entreprise s’est présenté un soir en expliquant que son métier ne lui permettait plus de vivre chrétiennement. Le prêtre présent à compati à sa détresse mais sa réaction fut de lui dire qu’il ne savait pas quoi lui proposer comme solution ! Et pourtant, nous savions tous que ce fut Jésus lui-même qui lava les pieds de ses disciples avant la crucifixion. Il faut admettre que la parole parfois iconoclaste de Teilhard n’avait pas en ce temps-là pénétré un monde catholique rigidifié par des siècles de fixisme doctrinal. La parole de l’Eglise s’en trouvait privée d’ouverture sur la réalité de la condition humaine. Qu’en est-il donc aujourd’hui ? Il a fallu attendre Vatican II pour qu’un prêtre ose, au cours d’une homélie, affirmer que les distractions des fidèles faisaient partie de la prière collective ! Comme pour signifier que toute manifestation de la vie de chacun avait une valeur hautement spirituelle. Et voilà qu’ainsi, comme par magie, la Matière rejoint l’Esprit, et ceci provenant de la bouche d’un clerc dont on connaissait par ailleurs le charisme.

Teilhard apporte une réponse aux questions précédentes en s’appuyant sur la Puissance du Verbe incarné. « Elle s’irradie jusque dans la Matière. Elle descend jusqu’au fond le plus obscur des puissances inférieures… » De cette façon se crée une liaison mystique : Matière – Ame – Christ qui ramène à Dieu toute parcelle de notre être, ce qui met fin au dualisme corps / âme qui paralyse l’unité de notre personne et de nos activités. « Le travail même de nos esprits, de nos cœurs, de nos mains, nos résultats, nos œuvres, notre opus ne sera-t-il pas, lui aussi, en quelque façon éternisé, sauvé ? » (T. IV, p. 40)

L’Incarnation du Verbe, en fait, transforme tous les niveaux de « l’Opus » humain. Le Christ attire à lui, fond en lui, non seulement les « zones supérieures du Monde » qui nous font penser à toutes les activités liées à l’esprit et au sacré, mais l’irrésistible avancée du Progrès qui suscite le dépassement de soi et l’enthousiasme dans l’effort. « De proche en proche, de relais en relais, tout finit par se raccrocher au Centre suprême… » Agir comme si Dieu n’existait pas, c’est prendre le monde en considération en dehors de toute référence de soumission à des principes idéologiques qui privilégient la dévotion à un Dieu lointain et le mépris des moins bien que soi. Ainsi nous devons avoir un respect légitime pour toute personne plus ou moins éloignée de nos convictions chrétiennes dans la mesure où elle participe, en toute dignité, à la métamorphose du Monde. Cette personne-là fait partie, à sa manière, du Corps mystique d’un Christ dont Teilhard reconnait à juste raison l’universalité.
A cet homme désespéré par sa condition professionnelle et par son éloignement de la morale chrétienne, nous répondrons que la Puissance du Christ se manifeste jusque dans les zones les plus douloureuses de la nature humaine afin de les attirer vers plus de plénitude.

« Dans le Monde, objet de la Création, la métaphysique classique nous avait accoutumés à voir une sorte de production extrinsèque, issue, par bienveillance débordante, de la suprême efficience de Dieu…Invinciblement Je suis amené à y voir maintenant (conformément à l’Esprit de Saint-Paul) un mystérieux produit de complétion et d’achèvement pour l’Etre absolu lui-même. »
Ainsi l’Homme, flèche de l’Univers, travaille mystérieusement à la construction du Corps Mystique du Christ. Tel lui est signifié le processus de Communion avec Dieu par la terre.

Vendredi 10 Avril 2015 16:58