Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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réflexion pour octobre 2014


Marcel COMBY / Le Milieu divin : la Communion des Saints et la charité  (Convergence entre science et spiritualité)
Avant de tenter une exploration de ces deux concepts métaphysiques, il est nécessaire de préciser que Teilhard ne considère pas l’être humain comme un élément isolé de l’univers ; isolé d’un Dieu qui ne serait qu’un juge au terme de la vie terrestre et isolé d’un monde purement extérieur. Nous ne sommes pas des êtres et des âmes simplement juxtaposés. D’abord apparaît la notion d’âme dont l’idéation remonte très loin dans l’histoire des civilisations anciennes.






 

L’âme constitue la spécificité humaine. La différence entre l’homme et l’animal est en vérité minime. C’est dans la complexité de fonctionnement que réside la différence. L’homme est une espèce parmi d’autres ; si elle reste l’espèce dominante, elle reste soumise aux mêmes exigences étudiées par la génétique des populations. En fait, l’être humain est ce qu’on appelle une personne et cette notion échappe au champ d’étude de la biologie et de l’éthologie : l’homme possède la capacité de penser. La réflexion sur l’âme a révélé un problème majeur : celui du dualisme qui concède une évolution pour la matière et la nie pour l’âme. L’Eglise catholique est tombée durant longtemps dans ce travers y compris Pie XII.

Il faut donc admettre que l’être humain possède un principe d’unité qui ne se réduit pas à l’ordre biologique. L’hominisation reconnue, si imparfaite soit-elle, par la théorie de l’évolution, n’est pas un processus d’introduction mécanique d’une âme dans un corps purement de nature animale. Il s’agit plutôt du couronnement d’une évolution qui était déjà liée à un ensemble d’êtres animés. L’action de Dieu est alors inscrite dans le mouvement de l’évolution depuis les origines de la vie. On doit parler alors d’un accomplissement.

La notion d’accomplissement est utilisée dans le Nouveau Testament pour signifier que la venue du Messie accomplit une espérance. Le verbe accomplir exprime que le Christ, Jésus de Nazareth, réalise ce qui était annoncé et attendu. La prise de parole de Jésus dans la synagogue de Nazareth l’exprime sans détour : guérir, libérer, enseigner, c’est faire advenir le temps messianique qui a été promis. Le fait que la création s’inscrive concrètement dans l’évolution invite à reconnaître que la création de l’homme par Dieu a valeur d’accomplissement et se trouve caractérisé par l’avènement d’une âme dont les aptitudes diffèrent de celles de ses prédécesseurs sur le phylum qu’il occupe. L’âme est cette capacité de relation à Dieu qui transcende toute autre capacité d’action et de réflexion, de connaissance et d’amour. On est en présence d’une autre dimension de l’être, d’une césure dans la continuité et d’une nouvelle donnée dans ce qu’on appelle la finalité. Cette téléologie prend ses racines dans les textes bibliques, dans les récits de la création qui s’inscrivent dans le cadre d’une Alliance conclue par Dieu avec ses élus pour le bien de l’humanité et de la création tout entière. Dieu parle à Adam, figure, archétype et patriarche, de l’humanité et lui confie une mission qui, dans la liberté, engage sa responsabilité.

Teilhard précise alors (page 179) que « L’état de la noosphère est fonction des interactions entre chaque âme et les autres âmes », ce qui nous conduit à pénétrer dans la configuration de cet espace de synergies dont la nature intime est profondément mystérieuse mais non étrangère aux récentes découvertes en physique contemporaine. Comment la science peut-elle donc éclairer la spiritualité ? Que nous apprennent aujourd’hui les physiciens ?

1- La loi onde/particule : Chaque élément de base de la matière - électron, proton, photon - existe en tant que particule et/ou en tant qu’onde. Comme si vous aviez un canard qui vole et se transforme en fleur au moment où le chasseur le met en joue et tire ! Cette propriété nous conduit à l’abandon des anciennes conceptions du monde selon laquelle la matière n’est que masse inerte et inanimée. Elle est tout au contraire une substance dynamique et vivante, ce qui nous entraîne dans une approche plus globale où science et spiritualité sont non seulement compatibles mais associées l’une à l’autre dans une authentique synergie de deux formes de recherche de la vérité qui s’interpénètrent et se complètent mutuellement. Dans ce nouvel espace transdisciplinaire, science rime avec conscience.

2- La loi d’intrication quantique ou « action surnaturelle à distance » selon le physicien Stannard. Elle explique le lien invisible qui lie deux particules, deux molécules, deux objets, deux individus qui ont été mis en contact à un moment dans l’univers. Par exemple, deux photons sont séparés à présent par 100 milliards de kms mais si on effectue un changement sur l’un, immédiatement l’autre est affecté par ce changement. Cette loi remarquable du monde quantique crée une harmonie, une cohérence entre toutes choses, mais aussi un monde de l’invisible. Une possibilité de stockage de l’information en découle également car ces liens mêmes qui unissent deux particules sont de l’information.

Pour expliquer la notion de charité et le mécanisme de la Rédemption, de la participation de l'homme et du Christ à l’œuvre de salut, le Père François Brune fait appel à deux paradigmes scientifiques : l'hologramme et la non-séparabilité. Le monde spirituel selon le Père Brune ne peut se comprendre qu'à la lumière des principes de cette nouvelle physique qui n’est plus la science mécaniste et déterministe de Newton et de Laplace. C’est celle qu’ont exploitée de nombreux physiciens tels Olivier Costa de Beauregard (1911 - 2007) et Bernard d’Espagnat. La notion d'hologramme permet de concevoir que l'on puisse être à la fois une partie d'un système et sa totalité. Il permet selon Jean Staune de comprendre le problème de l'Incarnation et du statut du Christ à la fois vraiment homme et vraiment Dieu. La métaphore de l'hologramme permet de comprendre les paroles du Christ quand il dit à la fois « Qui m'a vu a vu le Père » et « Le Père est plus grand que moi », ce qui signifie : je suis porteur de la totalité de l'information du système, tout en n'étant qu'une partie de celui-ci. En ce sens notre cerveau pourrait contenir l’univers. Mais Platon n’a-t-il pas écrit : « Connaître, c’est se souvenir » (Théorie dite de la réminiscence).

La non-séparabilité entre deux particules, propriété démontrée expérimentalement par Alain Aspect en 1982 et qui met en corrélation deux particules en dehors du temps et de l'espace, ouvre un nouvel horizon sur notre rapport avec le monde. S'appuyant sur les écrits de Michael Talbot, pour qui « chaque particule affecte le comportement de toutes les autres » et d'Olivier Costa de Beauregard pour qui « passé, présent et futur de l'univers existent à la fois », on peut développer une conception du monde comme hologramme qui permet de comprendre le mystère de la Rédemption. Cette action collective et solidaire est au cœur du concept de communion des saints car, semble-t-il, il y a un double hologramme dans les relations entre le Père, le Christ et l'humanité : Jésus a prié le Père pour que ses disciples soient un comme le Père et lui sont un. Ce double hologramme qui relie le Christ à Dieu et le Christ à l'homme est au cœur du mécanisme de la Rédemption, il permet à l'homme de rejoindre Dieu et de faire un avec lui quand il répond à son amour. Mais une conséquence de ce système est que tous les hommes sont liés entre eux et que toutes nos actions impactent non seulement notre destinée, mais aussi celle de l'humanité et même de tout l'univers. Tous les êtres humains sont à la fois source de la chute de l'humanité et en même temps acteur efficace de la Rédemption. Le Christ par son Incarnation, est au centre de la collectivité humaine et son action s'étend au travers du temps et de l'espace, ce qui explique qu'il peut sauver des hommes ayant vécu avant l'Incarnation ou dans des régions où sa parole humaine n'est jamais arrivée. Cette conception généralise le concept chrétien de la Communion des saints, résumé par sainte Thérèse de Lisieux : « Une âme qui s'élève élève le monde. » Il y a dans cette conception une non-séparabilité entre tous les humains au-delà de l'espace et du temps.
Le salut de l'homme ne dépend pas uniquement de ses propres efforts. Selon les évangiles et les paraboles de Jésus, c’est Dieu qui intervient au maximum de sa bonté. Le salut dépend aussi de la prière, des efforts des autres mais plus encore de la grâce dans ce qu'elle a de mystérieux, d'inattendu et de gratuit.

On peut aussi entrevoir dans ces conceptions une confirmation des propos de sainte Julienne de Norwich pour qui les souffrances du Christ sur la Croix sont actuelles et qui affirmait qu'il n'y a pas d'intervalle de temps entre celles-ci et sa résurrection. Celui qui accepte de souffrir sur la terre, rejoint le Christ lui-même, ce qui explique que saint Irénée ait parlé de notre récapitulation dans le Christ et saint Paul de notre incorporation dans le Christ, expression à prendre au sens fort comme le font les théologiens orthodoxes. Reprenant les idées de maître Eckhart, on doit voir dans le saint une personne déifiée, qui comme la personne du Christ n’est plus réduite à une « individualité fermée » mais « contenant non seulement tous les individus de l’espèce humaine mais aussi les anges et toutes les créatures. » Il a, selon Gabrielle Bossis (1874-1950), mystique et actrice française, auteur d'un dialogue avec le Christ intitulé « Lui et moi », compénétration du Christ en chacun et affirme que le Christ a été tous les hommes, en portant leurs péchés. C’est la présence du Christ dans l’humanité, comme un greffon, qui la régénère de l’intérieur.

Dans la mesure où la physique quantique ouvre notre esprit sur tout un univers mystérieux qui ne demande qu’à être exploré, nous pouvons affirmer que science et spiritualité se rejoignent au niveau du monde de la relation sachant que tous faisons l’expérience de l’incomplétude. « Il suffit pour la vérité d’apparaître une seule fois dans un seul esprit, pour que rien ne puisse l’empêcher de tout envahir. » (Cité in C.Cuénot, "Teilhard de Chardin", Seuil, p. 67)



 

Mardi 14 Octobre 2014 09:19