Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Écrits du temps de la guerre (Pages 133 à 167)


Marcel COMBY / Le Milieu mystique
La mystique est ce qui a trait aux mystères. Le terme relève principalement du domaine religieux, et sert à qualifier ou à désigner des expériences spirituelles de l'ordre du contact ou de la communication avec une réalité transcendante non discernable par le sens commun ou les démonstrations scientifiques. « Mystique » vient de l'adjectif grec μυστικός (mustikos) et du verbe μυέω (muéô) qui signifie initier ou enseigner. La mystique relève donc de la connaissance du mystère ou d'un mystère. La notion de mystique a été développée dans le christianisme en rapport avec une conception biblique et plus particulièrement paulinienne du mystère selon laquelle ce dernier s'identifie avec la révélation de Dieu en Jésus-Christ. Mais pour parler de la mystique chrétienne, il faut avoir recours au symbolisme. Appelons symbole cette possibilité de transparence de toute chose. On doit dire « telle chose du monde a sa réalité en Dieu et qu’elle est présente à nos yeux superficiels l’illusion d’être réelle sur son plan. »

Ainsi le cercle, terme utilisé ici par Teilhard de Chardin, est le signe le plus commun et le plus universel, on le trouve dans toutes les cultures. Pour presque toutes les civilisations anciennes, il représente l'ordre cosmique. Le serpent ou dragon qui se mord la queue, se dévorant et renaissant éternellement de lui-même, est un symbole d'éternité et de la nature cyclique de l'univers. Il exprime l'unité de toutes les choses, qui ne disparaissent jamais mais changent de forme dans un cycle de destruction et de re-création. Le cercle est également synonyme de la Roue de la Vie. Cette forme géométrique parfaite n'a ni début ni fin, ce qui en fait le symbole parfait pour l'éternité, la plénitude, l'infini, la continuité. Mais il est aussi le symbole des limites, de l'enfermement et des cycles renouvelés. Le cercle qui nous est le plus familier est celui de l'alliance, promesse d'amour éternel mais aussi de fidélité. Teilhard parle de cinq cercles qu’il nomme respectivement : présence, consistance, énergie, esprit et personne. Ne peut-on pas alors, pour distinguer ces cinq cercles et en interpréter leur sens et leur fonction propre, recourir à la théorie des Eléments connue des grecs, des chinois et du philosophe Bachelard ? Nous devons retrouver dans ce texte de Teilhard comme une organisation du monde traitée selon une rhétorique très personnelle. Cependant il s’agit bien pour lui de mettre en évidence successivement les éléments universels et cosmiques :
EAU, TERRE, FEU, AIR, ETHER

Le cercle de la présence – L’eau témoigne de la présence d’une vie. Pour Teilhard, il s’agit de la vie divine qui se répand comme une onde et qui s’éprouve dans toute la résonance de notre être. Teilhard a écrit : La vibration a fait résonner et frémir toutes mes affections Elle m’a entraîné hors de moi-même dans une harmonie plus générale que celle des sens, dans un rythme de plus en plus riche et spirituel, qui devenait insensiblement et sans fin, la mesure de toute croissance et de toute beauté…Seigneur, c’est Vous qui, par l’aiguillon imperceptible d’un charme sensible, avez pénétré dans mon cœur pour faire écouler ma vie en Vous.

Le cercle de la consistance – La terre est mère nourricière, matrice et réceptacle de la vie.
Teilhard a écrit : L’intuition mystique fondamentale vient d’aboutir à la découverte d’une Unité supraréelle, diffuse dans l’immensité du Monde. La joie, c’est surtout d’avoir rencontré un Objet universel et solide auquel rapporter, et comme raccrocher, les bonheurs fragmentaires dont la possession successive et fugace irrite le cœur sans le satisfaire. Plus que personne, le mystique souffre de la pulvérulence des êtres. Instinctivement, obstinément, il cherche le stable, l’inaltérable, l’absolu. Sous le temporel et le plural, le mystique ne regarde plus que la Réalité unique, support commun des substances qui se pare et se colore des teintes innombrables de l’Univers sans partager leur fragilité. Je veux, Seigneur, pour vous mieux embrasser, que ma conscience devienne aussi vaste que les cieux, la terre et les peuples, aussi profonde que le passé, le désert et l’océan, aussi subtile que les atomes de la matière et les pensées du cœur humain. Une joie insoupçonnée, glorieuse, a fait irruption dans mon âme. Pourquoi donc Seigneur ? Parce que, dans cette faillite des supports immédiats que je risquais de donner à ma vie, j’ai expérimenté, d’une manière unique, que je ne reposais plus que sur votre Consistance.

Le cercle de l’énergie – Le feu est purificateur et régénérateur. Le culte du feu dérive de la nature spirituelle de la Lumière. Le feu emporte tout ce qu’il embrase. Le feu est agent de transformation et de création.
Teilhard a écrit : Maintenant que je vous tiens, Consistance suprême, et que je me sens porté par vous, je me rends compte que le fond secret de mes désirs n’était pas d’embrasser, mais d’être possédé. Ce n’est pas comme un rayon, ni comme une subtile matière, c’est comme du feu, que je vous désire. Milieu divin, déjà paré des dépouilles de la Quantité et de l’Espace, révélez-vous à moi comme le Foyer de toutes les Énergies ; et, pour cela, apparaissez-moi sous votre véritable essence, qui est l’Action créatrice. Dieu, Dieu seul, agite de son Esprit la masse de l’Univers en fermentation. Non la Création n’a jamais cessé. L’opération créatrice de Dieu ne nous pétrit pas comme une simple argile molle. Elle est un Feu qui anime ceux qu’il touche, un esprit qui les vivifie. Pour capter un peu plus de l’énergie créatrice, il développe inlassablement sa pensée ; il dilate son cœur : il intensifie son activité extérieure. Car la créature doit travailler, si elle veut être créée davantage.

Le cercle de l’esprit – L’air est symbole de spiritualisation associé au souffle. Il est le milieu propre de la propagation de la lumière, de l’envol physique aussi bien que spirituel, de l’élévation, de la dispersion des parfums, de la montée de l’encens vers la voûte de l’église, des couleurs et des vibrations de toutes espèces. Ainsi l’air est partout, il est espace de liberté.
Teilhard a écrit : Le Milieu mystique ne constitue pas une zone ACHEVÉE où les êtres demeurent immobiles, quand une fois ils ont pu y accéder. Il est un élément complexe, fait de créature divinisée où se rassemble peu à peu, au cours du temps, l’Extrait immortel de l’Univers. Il ne s’appelle pas précisément Dieu, mais son Règne. Il n’est pas : il devient. L’Esprit est le terme poursuivi par la Nature, en ses longs travaux, - Vers un peu plus de liberté, de puissance, de vérité. De son action jamais satisfaite, de l’élan jamais déconcerté des hommes vers Quelque chose qui brille et fuit en avant d’eux, le mystique aperçoit la raison profonde et sacrée. A travers le Temps, une Œuvre plus vaste que les existences privées est en voie de se réaliser. L’Esprit naît, base créée du Milieu mystique, substance cosmique où doit définitivement se condenser le Divin parmi nous. Dieu est en train de pénétrer le Monde, en le spiritualisant. C’est donc bien vrai Seigneur… ! En répandant la Science et la Liberté, je puis densifier, en Elle-même aussi bien que pour moi, l’atmosphère divine où mon unique désir reste toujours de me plonger ! En m’emparant de la Terre, c’est à vous que je puis adhérer ! Joie de l’Esprit et dilatation du cœur ! Il y va de la survivance et du développement de l’Esprit universel, - de cet Esprit qui n’est pas achevé, ni sûr encore de réussir totalement, mais qui tient par son mouvement vers plus de spiritualité. Tout au début, la perception de Dieu omniprésent supposait, dans le mystique, un goût intense du Réel. Un peu plus tard, l’adhésion à Dieu omniopérant, l’a poussé à une conscience, aussi étendue que possible, du Réel encore. Voici maintenant que la progression en Dieu immanent l’assujettit, comme personne, à un achèvement infatigable du Réel, toujours…Le mystique est un grand Réaliste. L’homme se voir forcé, inexorablement, à donner aux choses leur maximum de réalité : le mystique se jette fougueusement dans la lutte pour la Lumière.

Le cercle de la Personne – L’éther serait une énergie en provenance directe de la Source. Elle est pure, parfaite et compose tout ce qui existe. En fait, c'est l'énergie même de la Source. Elle permet de maintenir en place tout ce qui existe, c'est une vibration qui unit et qui manifeste l'origine de toute chose. Sa vibration dépasse toutes les vibrations, l'éther constitue une sorte de "super énergie" transcendantale. L'éther ne serait pas une substance matérielle qu'on pourrait détecter à l'aide des instruments scientifiques, ce n'est même pas de la matière mais en même temps, il permet la matière, c'est son substrat. Il s’agirait de l’énergie du Cosmos et de la Création. La réalité résulte du fait qu’il existe une forme particulière d’énergie intermédiaire entre les grandes énergies physiques bien connues et cette énergie originelle citée par Teilhard de Chardin dans sa vision métaphysique du monde. Comme le faisait autrefois le physicien Schrödinger, un des fondateurs de la mécanique quantique, on peut se poser la question fondamentale : « quel est ce facteur cosmique qui permet, malgré le renouvellement permanent des molécules vivantes, la stabilité structurelle d’un paysage dans le temps ? » Comme le faisait autrefois Teilhard de Chardin, on peut imaginer qu’il existe une réalité organisatrice de l’univers dont la colonne vertébrale serait de nature vibratoire et dont la composante fondamentale serait une Energie qui contiendrait toutes les autres dans une parfaite harmonie. L’unité du monde ferait qu’il existe une communion mystérieuse mais réelle entre les composants de ce monde dont il convient d’y inclure la pensée, toute nos pensées, nos sensations et de nos émotions. Teilhard a justement inventé le terme de « Noosphère » ou sphère pensante qui englobe toute notre planète.
Teilhard a écrit : Quel est le nom de cette Entité mystérieuse, qui est un peu notre œuvre, et avec qui surtout nous communions, qui est quelque chose de nous-mêmes, et qui cependant nous subjugue, qui a besoin de nous pour être, et qui, en même temps, nous domine de tout son Absolu ?...Je le sens. Elle a un Nom et un Visage. Mais seule elle peut se dévoiler et se nommer…Jésus ! Avec tous les êtres qui m’entouraient, je me suis senti capturé par un Mouvement supérieur qui brassait les éléments de l’Univers, et les groupait dans un ordre nouveau…J’ai aperçu que tout cela revenait se centrer en un seul point, en une Personne, - la Vôtre…Jésus ! Toute présence me fait sentir que Vous êtes près de moi…Si bien que tout ce qui est essentiel et durable autour de moi, m’est devenu la domination, et en quelque sorte, la substance de votre Cœur…Jésus ! Vous avez voulu, dans le mystère de votre Corps Mystique,- de votre Corps Cosmique -, éprouver un contrecoup de toute joie et de toute alarme…En retour, nous ne pouvons vous contempler et adhérer à Vous, sans que notre Être très simple ne se mue, sous notre étreinte, en la Multitude reconstituée de tout ce que vous aimez sur la Terre…Jésus ! Quand je pense à Vous, Seigneur, je ne puis dire si je vous trouve davantage ici que là, si vous êtes plutôt pour moi Ami, Force ou Matière, si je contemple ou si je peine, si je me repens ou si je m’unis, si je vous aime, Vous ou bien les Autres et le Reste…Jésus !

Conclusion A propos des quatre éléments : eau, terre, feu, air, lesquels se retrouvent abondamment dans les textes bibliques et bien sûr les Évangiles (Jésus proclamant à la Samaritaine : « je suis la source d’eau vive ! », Bachelard leur confère un rôle vital et essentiel au sein du vivant. Il les nomme : « hormones de l’imagination » sachant que ces dernières opèrent en union et simultanément dans tout homme considéré comme centre vital.
Teilhard écrit : Tous ceux qui sont admis à la vision de Jésus ne parcourent pas dans leur ordre les phases que j’ai comptées. Mais s’ils analysent leur passion du Divin, ils verront qu’ils ont franchi les Cercles, et que leur amour est au centre. Jésus doit s’aimer comme un Monde. Cette dernière affirmation reste ambiguë si l’on n’a pas compris le symbolisme des cercles. En fait, il ne s’agit pas d’assimiler Jésus à la matière ou à la multitude, mais de respecter un cheminement spirituel qui tienne compte de notre réalité humaine qui, dans son organisation, est à l’image de la réalité divine.

Vendredi 9 Octobre 2015 18:40