Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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"Comment Je Crois", Chapitre 11 Introduction à la vie du Christianisme, Editions du Seuil



Je me propose ici de faire écho à la pensée de Teilhard sur la Trinité (p 185) en m’inspirant du livre de Didier Gonneaud : « Dieu, question nouvelle ? ».
Dire quelque chose de Dieu : c’est déjà une question de théologie trinitaire. En effet les Ecritures attestent qu’il revient au seul Verbe incarné de pleinement « dire Dieu », d’être en personne « l’exégète du Père » (Jn 1, 18). Si la possibilité de voir Dieu face à face est un jour accordée, c’est à cause du Verbe qui contemple le Père dans la simplicité de sa relation filiale.

1- Personne – Essence - Relation
La notion de personne renvoie à la fois à l’essence et à la relation, mais la personne n’est pas la synthèse de ces deux notions, au sens où cinq est la synthèse de trois et de deux. Essence et relation disent la totalité de la personne et non une partie. Penser la notion de personne, c’est entrer par deux portes avec un choix à faire. Ainsi on doit dire : « Le Christ est le Fils en étant aussi Verbe » et réciproquement : « Le Christ est Verbe en étant aussi Fils ». Il est impossible de dire les deux en même temps, de même qu’il est inconcevable de penser la notion de particule à la fois onde et corpuscule. Dans la logique théologique, ce qui nous sert à distinguer les trois personnes divines, nous sert en même temps à identifier ; les Trois ont en commun ce qui les distingue, à savoir d’être des personnes. En toute rigueur, il faudrait donc dire : « la Personne du Père », la Personne du Fils », « la Personne de l’Esprit ». Cependant, ce terme de personne ainsi que les types de relation entre les personnes, ont donné lieu historiquement à de nombreux débats entre théologiens. Dieu est-il une personne, par exemple ? Selon la théologie trinitaire de St Thomas, tout d’abord, en Dieu, la relation ne peut être autre chose que la personne elle-même et non un accident ; ensuite la notion d’essence vient envelopper la relation pour dire sa caractéristique proprement divine. Ainsi le Père est différent du Fils et de l’Esprit en étant identique à sa relation à eux. Le pari de St Thomas est le suivant : découvrir à partir de l’expérience humaine métaphysiquement réfléchie, que la relation est le seul principe susceptible de différencier une essence sans la multiplier, mais que c’est uniquement en Dieu que peut se réaliser une telle caractéristique. St Thomas pense pouvoir définir ainsi un monothéisme cohérent. Se pose un autre problème : celui du nombre de Personnes qui constituent la Trinité ! En fait ce caractère ternaire renvoie à l’expérience humaine par le truchement de l’analogie. On peut trouver dans l’homme des triades correspondantes : esprit – connaissance – amour (par exemple) Il s’agit de mettre en correspondance des relations et non des caractères. Cette dernière analogie psychologique a justifié chez St Thomas la doctrine du FILIOQUE, c’est-à-dire la procession de l’Esprit à partir du Père et du Fils et non à partir du Père seul.

2- Le Filioque (en français : Et le Fils)
Normalement la Sainte Trinité est représentée symboliquement dans nos églises par un triangle équilatéral. L’harmonie géométrique de cette figure évoque certes la perfection divine. En fait, il existe plusieurs manières de situer trois éléments dans un plan et, à l’aide de flèches montrer les relations de correspondance attractive entre eux. La plus simple consiste à placer l’Esprit Saint entre le Père et le Fils sur une même ligne droite. Cette configuration, logique pour certains, enferme Dieu dans une situation selon laquelle le Père et le Fils sont éternellement unis par un profond Amour identifié à l’Esprit. Elle est de plus incompatible avec toute théorie de l’évolution qui admet comme principe que Dieu est présent par son Esprit dans le développement de la vie humaine. Dans tout schéma symbolisant le mystère trinitaire, on doit donc sortir du carcan de la symétrie et de la juxtaposition qui fonctionnent comme une clôture hermétique. Benoit VIII introduisit en 1024 la doctrine du Filioque qui se présente ainsi : quatre relations réciproques et non symétriques, distinguent les trois personnes et les deux processions.
Du Père vers le Fils (paternité)
Du Fils vers le Père (filiation)
Du Père et du Fils ensemble vers l’Esprit (spiration active)
De l’Esprit vers le Père et le Fils ensemble (spiration passive)
Dans ce schéma, le Filioque apparait comme la conséquence nécessaire de l’identité entre personne et relation. L’Esprit procède non pas du Père seul, auquel cas rien ne le différencierait vraiment du Fils, mais bien du Père et du Fils ensemble.
L’équilibre trinitaire d’unité et de différence se joue donc ici ; ce qui fait l’unité et la distinction entre le Père et le Fils, c’est de spirer ensemble l’Esprit. Chacun donne à l’autre d’être ensemble principe unique spirant une seule et même personne. La spiration passive fait retour au Père et au Fils, achevant ainsi de l’intérieur leur relation d’unité et de différence.

3- L’homme et la Révélation trinitaire
« Je suis celui qui suis ! » St Thomas fait converger sur ce nom la raison et la révélation. Il y voit un point de rencontre entre les traditions monothéistes, tout en affirmant que la théologie trinitaire est une forme parfaite de monothéisme. Dieu est-il immatériel ? St Thomas fonde le monothéisme, non sur une opposition entre matérialité et immatérialité, mais sur le fait que la transcendance divine est sa parfaite simplicité. Seul Dieu est simple ; les créatures sont composées : c’est la composition entre l’essence et l’acte d’être. La transcendance de Dieu est identité absolue de l’essence et de l’exister. « Je suis celui qui suis » désigne une universalité quant à sa forme ; on doit affirmer l’identité de ce nom et de chacun des autres noms divins. La différence entre créé et incréé est entre complexité et simplicité. La montée de la complexité n’est pas négative ; elle s’exprime comme désir qui est l’essence même de la liberté comme créé. Il est son mode propre de réalisation. Ainsi tout ce qui est créé désire Dieu. Dans leurs multiples distinctions, toutes les créatures forment un seul univers dont le principe d’unité est de tendre vers Dieu. Mais ce désir n’a rien de fusionnel ; l’essence de chaque être créé, c’est ce par quoi cet être désire Dieu en ayant à se réaliser lui-même ; la suppression du désir de Dieu entrainerait l’absence du désir d’être soi. L’homme est appelé à réaliser une ressemblance sous la forme d’une image. Contempler Dieu c’est le désir de tous les désirs selon St Thomas. En outre le motif formel de la vision béatifique est la gratuité de cette vision, gratuité et désir ne s’opposant pas. Ce terme : désir n’est-il pas un élément de langage propre à la théorie de l’évolution conçue par Teilhard ? Celui-ci écrit : « La nature trinitaire de Dieu n’est pas sans attache spécifique avec nos besoins religieux les plus actuels. Mais elle se découvre comme la condition essentielle de la capacité inhérente à Dieu d’être le sommet personnel d’un Univers en voie de personnalisation ». Didier Gonneaud précise que la vérité selon laquelle l’Esprit est, face au Père et au Fils, la distance même de leur réciprocité et la profondeur même de leur amour mutuel, implique une autre vérité selon laquelle l’Esprit est pour tout homme, au sein de la plus grande contingence, la vivante communication de cet amour et de cette réciprocité.

Je conclus en disant d’abord que le contraire du péché n’est pas en premier chef la vertu mais la foi qui est communication avec la Vie trinitaire ; on peut encore parler ici d’évolution de la personne dans la Christo genèse. J’ajoute ensuite que c’est la Connaissance donc la raison qui rend libre et je rends ici à Teilhard de Chardin d’avoir livré des clés indispensables pour parfaire cette connaissance. Mais dans le mystère du salut de l’homme se greffe le mystère de l’Incarnation qui n’évacue en rien la théologie mariale un peu sous-estimée par l’Eglise catholique. Mgr Dagens, évêque d’Angoulême, disait un jour plaisamment : « Dieu s’est mis en quatre pour sauver l’humanité ! ». Ce qui veut dire finalement que la Christo genèse évoquée par Teilhard, cette Terre qui est enlevée pour rejoindre le Ciel, relève finalement de la quaternité comme je l’ai montré dans d’autres occasions.

Vendredi 12 Avril 2013 20:02