Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Marcel COMBY / Mystères et grandeur de la nature humaine
Je me contredis.
Je suis vaste.
Je contiens des multitudes.
(Walt Whitman)
 

Tout au long de l’histoire, une seule notion sur la nature humaine est restée constante : la nature de l’homme est multiple.
On la qualifie le plus souvent de nature duelle. Elle a été exprimée du point de vue mythologique, philosophique et religieux. On l’a toujours considérée comme un conflit : celui entre le bien et le mal, celui entre l’extériorité et l’intériorité, celui entre la liberté d’agir et les voix de la conscience, celui des désirs ambivalents, etc…Cette nature de l’homme est donc avant tout paradoxale.

Que l’homme puisse aspirer et aboutir au bien est une évidence historique : pour Moïse, le bien suprême était la justice, pour Platon, le bien essentiel était la sagesse, pour Jésus, le bien central était l’amour et pour Gandhi, le bien fondamental était la totale non violence. Cependant, quelle qu’en fût leur conception, tous pensaient que la Vertu était menacée par une entité contenue dans la nature humaine. Selon Sigmund Freud, cette énigme peut être expliquée par une théorie selon laquelle les factions en lutte se situent dans l’inconscient. On a tenté de donner un nom à ces forces hostiles : le surmoi, considéré comme la force restrictive, contrôlant le ça en tant que pulsions instinctuelles, avec le moi pour arbitre.

Se pose alors la question de la complexité des phénomènes relationnels dans leur jeu d’action et de réaction. Face à une situation donnée, toute personne qui regarde ou écoute, subit en elle un changement brutal dont on peut décrire l’expression laissée sur le corps. Et pourtant il s’agit de la même personne. Le passage d’un état à un autre se révèle dans l’attitude, les mots et les gestes ; d’où l’importance de la nature de ce que nous faisons pour les autres et de ce que nous leur disons. Jésus a dit : « Si quelqu’un te frappe sur la joue droite alors présente-lui l’autre joue ! » (Mat). Il ne s’agit pas là d’un appel à pratiquer le sado masochisme, mais d’une leçon de la plus subtile des psychologies. En fait la psyché est, chez tout individu, de nature ternaire et, de plus, les forces qui interagissent en son sein, déterminent tous les changements de personnalité qui peuvent apparaître successivement chez la même personne.
-L’une de ces forces est de nature contraignante et déterministe. Elle résulte d’une accumulation d’enregistrements, dans le cerveau, d’événements extérieurs vécus dans un lointain passé. On peut l’appeler notre Education ! Celle-ci imprime dans notre être intérieur une panoplie d’interdits dont le but est de nous rendre dépendants…et civilisés. Sa pression peut être excessivement importante de sorte que, plus tard, la personne se trouve face à face à plusieurs choix de vie intérieure : soit elle demeure prisonnière de principes très contraignants, soit, au contraire, elle rejettera brutalement son passé.
-L’autre de ces forces découle d’enregistrements intérieurs et s’oppose à celle précédemment décrite. C’est cette force qui conduit l’enfant que nous étions à s’extérioriser de manière plus ou moins contrôlée, à se libérer des contraintes, à se comporter de manière anarchique. Les impératifs de l’éducation ont une double influence sur le petit enfant ou même, l’adolescent ; ils apportent des repères et des valeurs qui structure indéniablement la pensée, mais ils jouent également un rôle négatif dans la mesure où ils distillent dans l’esprit un sentiment de frustration voire de culpabilité. Dans ce dernier cas, l’enfant ou l’adolescent se recroqueville dans une attitude d’où il ne peut échapper et le processus d’épanouissement de la personne est pour le moins compromis. Une jeune personne est alors amenée à penser que les autres sont infiniment meilleurs qu’elle. Mais tout n’est pas négatif. Cette force est aussi celle qui conduit à la créativité, à la curiosité, au besoin de toucher, de goûter, de sentir et d’expérimenter, base du savoir futur.
-Au domaine de la raison s’oppose celui de l’instinct, de l’émotion et de l’imaginaire. Mais cette configuration de la psyché ne superpose pas de simples données psychologiques dans un milieu inexorablement voué à l’harmonie et à l’absence de conflits majeurs. Il existe dans notre cerveau toute une vie trépidante qui obéit à une logique particulière un peu comme celle qui fait vibrer les particules de la mécanique quantique. Les différents états psychiques qui se succèdent en nous admettent, pourrait-on dire, une actualisation dont la traduction en langage familier serait : « accès à l’état d’adulte ». Selon cette logique évoquée, la critique permanente d’une personne possédant tel ou tel défaut, induit une situation selon laquelle la personne concernée demeure enfermée dans son état sans pouvoir en sortir. D’où l’importance de cette sorte d’énergie spirituelle qui s’exprime en termes d’humour ou d’encouragements. La Vie ne peut être qu’échanges de ces énergies qui entrent, il est vrai, dans le cadre de l’amour authentique.

Qu’est-ce qui caractérise alors l’état d’être dit « Adulte » ?
A travers l’évolution de sa personnalité, l’enfant commence à faire la différence entre la vie telle qu’elle lui a été enseignée et démontrée, la vie telle qu’il l’a sentie ou désirée ou imaginée et la vie telle qu’il la voit avec toute sa complexité. L’adulte est un calculateur qui examine les informations reçues antérieurement et ensuite les accepte ou les rejette. Il examine aussi les émotions ou les sentiments afin de les adapter au présent. Il est en recherche de vérité. Une autre fonction de l’adulte en tant qu’état d’être, est la capacité d’estimation de la probabilité qui peut être accrue par l’effort conscient. Devant les difficultés de toutes sortes, l’adulte sait exercer sa liberté et prendre ses responsabilités ; il n’est plus tout à fait la personne conditionnée par les contraintes archaïques imprimées dans sa psyché, ni tout à fait l’esclave de ses caprices et de ses émotions. Il incarne la Sagesse et la sérénité.

La Vie de tous les jours est marquée par une multitude de situations relationnelles entre les membres d’un groupe : famille, société, nation. Chacun doit alors analyser ce qu’il se passe, d’une part dans son être intérieur et d’autre part dans l’attitude extérieure que lui présentent les autres. Il faut savoir que plusieurs configurations peuvent apparaître dans notre jugement, suivant les sentiments qui peuvent naître en nous à un instant donné et pour un événement donné ; il existe une combinaison de situations telles que :
- je suis d’accord avec moi-même (confiance en soi)
- je ne suis pas d’accord avec moi-même (sentiment de dévalorisation de soi)
- je suis d’accord avec les autres (admiration d’autrui)
- je ne suis pas d’accord avec les autres (dévalorisation d’autrui)
Les progrès individuels ou sociaux sont déterminés par les attitudes justes que nous aurons adoptées dans toutes les interactions qui concernent les êtres humains. Ce qui importe, c’est que notre énergie soit employée dans une finalité de changement. Nous devons savoir utiliser notre langage et notre capacité de décision pour briser l’engrenage de l’entropie. Dans les situations de conflits, combien est importante la valeur du pardon, combien est utile la volonté de briser le silence, combien est primordiale la conscience de savoir que l’agresseur peut être infiniment dégoûté de sa propre personne, combien peut être efficace le recours à une spiritualité bien comprise. Tendre l’autre joue, ce peut être une provocation ; ce peut être au contraire un mot, un regard, une action dont le but immédiat est, non pas s’humilier soi-même, mais obtenir que l’autre ait la possibilité de changer dans son être intérieur. Beaucoup de gens, tout à fait incultes en matière de psychologie, ne cessent de ressasser leurs ressentiments sous prétexte que la Terre tournera plus rond autour d’eux. C’est le contraire qui se passe. Admirons cette mère intelligente qui sait calmer son enfant simplement en lui montrant un oiseau virtuel qui, derrière la fenêtre, semble vouloir emporter la soupe de l’enfant. Certes la Vie est complexe ; « Je ne comprends pas mes propres actes ! » disait Saint Paul. Mais la Vie peut être transformée et savoureuse, pour peu qu’on se soit convaincu que toutes les personnes sont importantes en ce sens qu’elle sont liées ensemble dans un lien universel qui transcende leur existence personnelle propre.
Teilhard écrit dans Le phénomène humain :
« L’Homme ne continuera à travailler et à chercher que s’il conserve le goût passionné de le faire. Or ce goût est entièrement suspendu à la conviction, strictement indémontrable par la Science, que l’Univers a un sens ». Ce goût passionné a en fait persisté tout au long de l’histoire de l’humanité à travers les guerres et les progroms. Seul l’adulte émancipé peut arriver à comprendre que le monde peut être changé en vertu du fait que l’homme lui-même a un sens tout comme l’univers. Cela signifie que la relation entre les êtres n’est pas seulement assujettie à la règle de sélection des espèces, mais à des lois universelles qui se situent dans les profondeurs de la psyché et qui sont susceptibles d’opérer d’innombrables retournements dans la ruche fébrile de nos préoccupations. Ramener l’homme à sa juste place de personne est le thème de la Rédemption, celui de toutes les religions lorsqu’elles ne dévient pas de leur but.

Teilhard qui, avec un émerveillement parfait, perçoit l’évolution de l’univers comme un processus éternel de perfectionnement et de convergence, termine néanmoins son ouvrage célèbre Le phénomène humain sur une note douloureuse lorsqu’il contemple le mal dans l’univers, se demandant si la souffrance et l’échec, les larmes et le sang « ne trahissent pas un certain excès inexplicable pour notre raison, si à l’effet normal d’Evolution ne se sur – ajoute pas l’effet extraordinaire de quelque catastrophe ou déviation primordiale » ? Sommes-nous une erreur d’évolution ? Teilhard parle de ce moment où le premier homme a réfléchi, où lui-même avait conscience d’être une « mutation de zéro à l’infini ». Ne touche- t-on pas là au mystère de la grandeur de l’homme ?

Reste à développer le problème de l’expérience religieuse.
Est-elle une aberration psychologique ? un fantasme ? D’où vient cette idéation d’un Dieu ou d’un « plus » ou d’une transcendance ? Est-ce une crainte de l’inconnu ? Un alibi pour manipuler les autres et acquérir des pouvoirs ? L’idée de Dieu s’est-elle simplement développée, a-t-elle survécu parce qu’elle est en quelque sorte liée à la survivance des plus habiles ? Teilhard dans Le phénomène humain prend position en proposant le point de vue suivant sur l’évolution :
« Nous devons décidément renoncer à parler simplement, dans tous ces cas de survivance du plus apte, ou d’adaptation mécanique à l’environnement et à l’usage. Alors quoi ? Plus il m’est arrivé de rencontrer et de manier ce problème, plus l’idée s’est imposée à mon esprit que nous nous trouvions, en l’occurrence, devant un effet, non pas de forces externes, mais de psychologie. Suivant notre manière actuelle de parler, un animal développerait ses instincts carnivores parce que ses molaires se font tranchantes et ses pattes griffues. Or ne faut-il pas retourner la proposition ? Autrement dit, si le tigre a allongé ses crocs et aiguisé ses ongles, ne serait-ce pas justement que, suivant sa lignée, il a reçu, développé et transmis une âme de carnassier ? ». Plus loin, il écrit :
« La loi est formelle. Aucune Grandeur au monde (nous le rappelions déjà en parlant de la naissance même de la Vie) ne saurait croître sans aboutir à quelque point critique, à quelque changement d’état ».

L’expérience religieuse peut être une combinaison unique de deux entités :
- le sentiment qui jaillit du monde intérieur originel : émotion, sensibilité, créativité
- la réflexion sur l’aboutissement final avec exclusion des contraintes archaïques.
Cet aboutissement final procède de ce que j’ai exposé au début, à savoir l’accord avec soi-même suivi de l’accord avec les autres et à une transcendance. Dans une vie, le rejet des dogmes et pratiques contraignantes marque effectivement une sorte de passage, de point critique. Il peut en découler une espèce de soulagement, de libération et souvent de renaissance spirituelle. Notre psyché, en cette occasion, fait l’expérience de la liberté, celle de l’adulte qui décide en toute lucidité de prendre tel ou tel engagement voulu et accepté. L’expérience religieuse n’est pas une marche aveugle dans l’exacerbation des sentiments ni dans un culte de la vertu parvenu à un paroxysme aliénant. C’est avoir avant tout la pensée libre avec le sentiment d’être aimé du Dieu en qui l’on croit. Le pardon humain dont j’ai parlé est parfois insuffisant en raison de la nature de l’homme qui doute très facilement de ses semblables. Le croyant sait que le pardon divin est une réalité absolue. La raison d’être d’une religion est dans la capacité de convaincre que le salut se situe dans les heures où l’on touche le fond en soi-même pour devenir une autre personne. Cela s’appelle la « kenosis » ou acte de se vider ; le départ d’Abraham de la terre d’Ur, l’exode de Moïse de l’Egypte, la conversion de Paul sur le chemin de Damas. Il s’agit moins de connaître tout ce qui se rapporte à Dieu que de ressentir sa présence, dirons certains. Etre touché par la grâce, c’est devenir comme les oiseaux du ciel qui ne se soucie pas de leurs états d’âme ni de leur nourriture. Un jour qu’on lui demandait ce qui le rendait heureux, Teilhard a répondu : « Je suis heureux parce que le monde est rond ! ». Il insinuait par là que les angles, les coins, les frontières, ne sont pas physiques mais psychologiques.

Pour conclure, j’évoquerai ces révolutions populaires qui ont secoué le monde et qui sévissent plus que jamais dans le monde arabo musulman. Il s’agit d’une explosion de conscience qui reconnaît enfin les vertus de la liberté qui, à cette occasion, représente ce qu’il y a de plus précieux en l’homme. La liberté est manifestement source de progrès matériel et de progrès moral. Un changement est amorcé mais son devenir est encore incertain. Trop de real politique assaisonnée d’hypocrisie a contribué à brouiller les cartes et à remplacé les simples valeurs morales en transactions de mandarins assoiffés de richesses matérielles. A ce propos, je cite encore Teilhard :
« Ou bien la nature est close à nos exigences d’avenir et alors la Pensée, fruit de millions d’années d’effort, étouffe mort-née, dans un Univers absurde, avortant sur lui-même.
Ou bien une ouverture existe ! »

Samedi 26 Mars 2011 12:04