Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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LE MILIEU DIVIN, Editions du Seuil/ 3ème partie (pages 105 à 129)


Marcel COMBY/QUELQUES VUES D’ENSEMBLE SUR L’ASCETIQUE CHRETIENNE
1- De l’humilité chrétienne à l’ascèse stoïcienne
Le mot ascèse (askêsis) vient d'un verbe grec, askeo, qui signifie : faire de l'exercice, au sens d'un entrainement sportif. Dans le cas présent, c'est en vue de se rendre plus disponible pour accueillir Dieu. Il ne s'agit pas de se créer des obligations difficiles ou douloureuses !

Le christianisme assume ouvertement un héritage stoïcien dont il ne soupçonne cependant pas toute l’importance. Les deux doctrines divergent principalement dans la vision de la place de l’homme dans l’univers : pour les théologiens, il est forcément créature déchue, à cause du péché originel, et ne peut prétendre seul au salut de son âme. Soumis à Dieu, il vit dans l’attente d’un autre monde. Or, cette notion est étrangère à la philosophie panthéiste pour laquelle nature, homme et Dieu sont une seule et même chose. Le bonheur de l’homme ne dépend donc que de lui. Ainsi, l’orgueil du sage s’oppose radicalement à l’humilité du saint. Cependant, christianisme et stoïcisme se rejoignent et font l’apologie d’une même morale ascétique, que l’on peut définir comme une recherche de simplicité et d’abnégation. L’idéal héroïque présenté par Nicolas de Vérone, hérité des figures épiques et remanié au goût de l’époque pré-humaniste, exalte une certaine grandeur humaine qui se réalise sur terre et permet l’accomplissement harmonieux de chacun selon le respect propre de sa nature. La prise en considération de chaque être humain dans sa spécificité et sa singularité, ainsi que l’avènement de théories politiques républicaines ou démocratiques, favorisent la célébration d’une morale individualiste qui place au premier plan de ses préoccupations l’usage de la raison et des facultés intellectuelles. Dans le christianisme, il n’est pas question de faire de l’ascèse un principe selon lequel tout homme doit viser l’héroïsme comme règle de vie. En outre ce qu’on appelle vertu d’humilité, n’est pas un sentiment de résignation ni une dévalorisation de soi, mais une reconnaissance de ce qui est la vérité, qu’elle soit de nature terrestre ou qu’elle soit de nature métaphysique.

2- La pratique de l’ascèse chrétienne
Tout chrétien est invité à être au moins un peu ascète c’est-à-dire soucieux de se désencombrer matériellement et spirituellement car l’ascèse consiste d’abord à accueillir quelqu’un, en l’occurrence le Christ. Il s’agit d’un exercice qui a une dimension intérieure, mais qui passe par le corps, parce que notre corps nous sollicite beaucoup. Donc l'ascèse, c'est dominer notre psychisme autant que ses appétits corporels. Mais il peut aussi exister une ascèse de la parole ou une ascèse de l'imagination ou encore une ascèse de la pensée pour celui qui est trop occupé à réfléchir et qui en oublie la relation aux autres. En fait, c'est un rapport à soi-même : c'est faire en sorte que le moi, avec tous ses appétits et ses désirs, ne soit pas envahissant, mais soit disposé pour un autre. Un chrétien est dans la dynamique du serviteur qui se laisse habiter par la volonté d'un autre, par le désir d'un autre qui ne fait jamais intrusion de manière violente, mais qui vient le rejoindre dans les zones où il est le plus vrai, le plus lui-même. L'autre, c'est Dieu qui ne vient pas si l'on n'a pas dominé tout cela
Cependant Dieu peut toujours venir. Lors de la conversion de saint Paul, Dieu est venu chez une personne humaine qui était très encombrée. Mais il lui a fallu frapper très fort à la porte. Dieu est toujours libre de venir. Mais plus on se disposer à l'accueillir, plus il lui sera facile d'entrer. Donc, un chrétien doit mener une vie d'ascèse, mais il n'existe pas de règle unique pour tous les chrétiens. Chacun doit sentir, en fonction du point où il en est, ce qu'il peut faire pour accueillir davantage Dieu. Dans notre monde actuel, il existe un obstacle majeur : la technologie numérique qui crée de profondes addictions. Il en résulte que la parfaite liberté de l’individu laisse place à une pathologie du comportement qui interdit toute spontanéité, toute sensibilité au monde présent et toute disponibilité. Il faut se dire que l'ascèse, c'est un rendez-vous avec quelqu'un. Ce doit être un chemin de bonheur.
Teilhard de Chardin pense que l’évolution ne s’est pas terminée avec nous, mais que nous faisons partie d’un processus cosmique continu qui demande notre engagement. Je pense que la physique moderne nous a ouvert un horizon selon lequel notre identité d’homme n’est pas seulement soumise à une morale ou à des idéologies contraignantes, mais à un travail sur nous-même fondé sur une sagesse et une coopération. Celle-ci s’inscrit dans le cadre de l’harmonie universelle qui est beauté, ordre, répétition et rythme. Alors justement notre participation à une cosmogénèse du monde doit être au diapason de sa merveilleuse organisation en développant en notre être ce qui peut ressembler à une vibration sonore sinusoïdale : l’inlassable répétition de ce que nous savons faire de mieux pour nous-mêmes et pour les autres. Mais, concernant notre vie, sous sommes là dans le théorique ; nous ne pouvons ni ne devons pénétrer dans l’intimité de chacun.

3- Les points de vue de Teilhard de Chardin

a) Attachement et détachement
Dans le rythme de la vie chrétienne, développement et renoncement, attachement et détachement ne s’excluent pas mais s’harmonisent. Ce sont les deux temps de la recréation de l’âme. Votre devoir et votre désir essentiels sont d'être unis à Dieu. Mais, pour vous unir, il faut d'abord que vous soyez, -et que vous soyez vous-mêmes, le plus complètement possible. Eh bien, développez-vous donc, prenez possession du Monde pour être. Et puis, ceci fait, renoncez-vous, acceptez de diminuer pour être à l'autre.
Il s’agit là d’une sorte de « respiration » de la vie chrétienne et on peut évoquer symboliquement la diastole et la systole qui assurent le bon fonctionnement de l’organe cardiaque. En fait nous devons nous construire durant toute notre vie et, lorsqu’il s’agit des jeunes, nous avons à leur apprendre comment réussir leur vie future. En fait, le véritable renoncement est le détachement de tout ce qui n’est pas de l’ordre du divin. Je cite alors
Saint Jean de la Croix (La montée du Carmel, Livre I, 3) :
« Nous ne nous occupons pas ici de la privation des biens; cette privation n'en détache pas l'âme qui continue à les désirer; nous parlons du détachement de l'âme par rapport à ses tendances vers ces biens et les plaisirs qu'elle y trouve. C'est ce détachement qui fait l'âme libre et vide de tous les biens qu'elle pourrait posséder. »
Je ferais remarquer que même la méditation ou la prière peuvent à la longue devenir une recherche de soi-même.
Le Seigneur Jésus dit aux Juifs : «Vous êtes d’en bas ; moi, je suis d’en haut : vous êtes de ce monde ; moi, je ne suis pas de ce monde» (Jean 8:23)
Le chrétien est donc comme le Christ : à la fois d’en bas et d’en haut, ce qui constitue une situation paradoxale, une tension permanente. Donc il faut être pour le monde mais hors du monde. On retrouve ce qui est en bas et ce qui est en haut dans le bouddhisme. Alors pourquoi ne pas évoquer la symbolique de la fleur de lotus qui transmet une certaine sagesse universelle : Un attribut du lotus est que, tout en poussant et fleurissant dans l’eau boueuse, il développe des fleurs pures et belles qui s’élèvent vers le ciel. L’existence humaine est un tourbillon bouillonnant de désirs, tendances et impulsions qui engendrent maux et souffrances. Ceux qui sont dominés uniquement par leurs désirs et impulsions ne peuvent goûter ni le véritable soi ni la liberté. C’est pourquoi certains enseignements religieux proclament que l’éradication des désirs est la seule voie vers le salut. Mais le désir étant une fonction inhérente à la vie, le bouddhisme Mahayana enseigne que nous ne pouvons pas supprimer les désirs sans supprimer la vie elle-même. Plutôt que de supprimer nos désirs, la vraie question est donc de savoir comment les diriger pour qu’ils renforcent nos qualités humaines.
Ce que nous disons ici des individus doit se transposer dans l’Eglise et c’est Elle qui doit décider les proportions. L’Eglise a besoin de ses racines ancrées dans la Terre et de ses feuilles exposées au grand soleil. De la sorte, à chaque instant elle synthétise les gammes de pulsations dont chacune correspond à un degré de spiritualisation.
Quelque chose domine cette diversité, c’est l’élan vers le ciel, cette extase douloureuse et laborieuse à travers la Matière. L’alliance inséparable entre les progrès personnels et le renoncement en Dieu résume dans son sens plein le Mystère de la Croix.

b) Le sens de la Croix
Trop souvent la Croix est présentée, moins comme un but sublime à atteindre, que comme un symbole de tristesse, de contrition, de refoulement. Oui, mais en fait, la croix révèle un mystère.
En réalité, la croix st liée étroitement au mystère de la vie qui ne peut être approché qu’en faisant appel au langage symbolique. Le symbole est la transparence de toute chose. L’événement de la crucifixion et celui de la résurrection se situent hors de l’espace-temps, ce qui doit éliminer toutes formes d’anthropomorphisme. Jésus a donné son sang pour sauver le monde mais cette présence du sang versé n’est pas banale. Le sacrifice faisant intervenir le sang, a existé dans de nombreuses Traditions, y compris dans la Tradition hébraïque où il apparaît comme la préfiguration du Sacrifice du Calvaire. Tout est maintenant consommé et le sacrifice a reçu son accomplissement. Il ne subsiste plus que le Sacrifice eucharistique d’ordre sacramentel. Le sang des martyrs est de l’ordre du témoignage. La réalité du Sacrifice du Christ tient dans le fait que cet événement témoigne du caractère réel de son symbolisme. Si le Christ nous donne sacramentellement son Sang « Buvez- en tous » c’est parce qu’il est la Vraie Vigne qui alimente les sarments par le « Vin de la Connaissance », mais aussi par le « Breuvage d’Immortalité » (Jean, VI, 54) Le sang est le véhicule de la vie corporelle, mais à un niveau plus élevé de la Connaissance, il est le support plastique de la Vie qui est « Lumière des hommes ». Et là Teilhard s’élève au-dessus des clichés d’un monde superficiel.
La voie royale de la Croix c’est tout justement le chemin de l’effort humain, surnaturellement rectifié et prolongé. Jésus sur la croix représente (ou Il est …) la création qui, soutenue par Dieu, remonte les pentes de l’être, palier par palier, jusqu’aux plus hautes cimes de la création, jusqu’à tenter de se christifier hors des ténèbres.

c) La puissance spirituelle de la matière.
Qu’il nous soit permis d’exalter celle que le Seigneur est venu sauver et consacrer que nous dénommons désormais la Sainte Matière. Compte tenu de la pauvreté de notre langage, il convient de rester prudent dans tout essai de représentation de cette dualité corps / esprit. D’ailleurs les physiciens eux-mêmes ne savent plus rien définir en-dessous d’une certaine taille de matière (le mur de Planck). A la mort nous abandonnons notre enveloppe charnelle. Et pourtant ce corps participe durant notre vie terrestre à notre épanouissement spirituel. Il y a un mystère sur le sens de la douleur physique et sur celui de la souffrance morale. L’ascétisme chrétien concerne, en fait, à la fois notre corps matériel et notre psyché. Il existe bien une puissance de la matière mais il conviendrait de penser cette expression autrement que nous ne l’imaginons et en-dehors de tout espace-temps. Comme il est écrit dans Matthieu (19, 1 – 12) : « Comprenne qui pourra ! »

Marcel Comby
 

Samedi 14 Juin 2014 18:34