Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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D’après le livre : « La Parole au cœur du corps » d’Annick de Souzenelle


Marcel COMBY /     Réflexions sur la Création
La transcendance est une question d’expérience. Seule la mystique peut apporter un sens à la vie. Et quand je dis mystique, je parle du mystère de l’Homme au plus intime de son existence, et d’une dimension du Tout – Autre expérimentable dans le quotidien. Les élucubrations fantasmatiques ou une curiosité ambiguë envers « l’inconnu pour l’inconnu » n’ont jamais présenté pour moi aucun intérêt. On oublie que la transcendance nous habite et qu’elle nous est paradoxalement immanente ! Elle est intimement liée à la nature même de l’Homme. Voilà une chose qui est peu dite et peu comprise.

Par exemple, lorsque l’on répète les mots de Paul : « le corps, temple de l’Esprit », on a souvent en tête l’image de deux pôles : le corps – matière qui se fait réceptacle, d’une part, et l’Esprit, objet reçu, qui « descend » en lui, d’autre part. Conception trop théorique, car c’est l’image divine qui est première, fondatrice de tout être, lequel, à partir d’elle, construit ses textures les plus subtiles, jusqu’à celle de son corps ; chacune des cellules du corps est signifiante de l’Esprit qui la fait vivre. Celui qui comprend le corps à travers chacun de ses organes et de ses cellules, qui le « voit » tel qu’il est, entre par là même dans l’intelligence de l’Esprit. Ce faisant il transforme son corps en se transformant lui-même. Lors du récit de la Chute dans le livre de la Genèse, l’Homme en se coupant de la respiration divine qui est naturelle dans le jardin d’Eden, se coupe aussi de lui-même et se plonge dans un aveuglement, comme si un écran plaqué sur son regard l’empêchait de voir la vraie nature du monde, sa vraie nature. S’il continue à parler de la transcendance, il n’en parle que de manière intellectuelle et le mot est vide. Dans l’Homme il y a un décalage entre sa vie extérieure et sa nature profonde.

Freud a eu le mérite de rompre avec des systèmes de pensée sur l’Homme et la conscience, mais il a été freiné par une mentalité réductionniste. Parler de l’inconscient et des pulsions du corps constituait à l’époque une révolution plus que nécessaire. Depuis longtemps, au temps de Freud, la société occidentale s’était enferrée dans un moralisme et une anthropologie simpliste, qui devenaient insupportables. Tout se passe encore dans les milieux théologiens, comme si tout le cosmos intérieur de l’Homme, si riche et si complexe, n’existait pas. D’autre part si Jung a su réintroduire la transcendance dans la « psychologie des profondeurs », il fait peu référence au corps. Ce n’est que très récemment que l’on a pu voir certains jungiens, comme Elie Humbert, rendre compte d’une conscience du corps comme lieu d’accomplissement du Soi. La dimension psychosomatique est déjà un grand progrès mais elle ne doit pas faire oublier une dimension plus transcendante que l’on pourrait appeler noéto-psycho-somatique. « Noéto » vient de noûs qui signifie en grec l’esprit, mais pas au sens de nos facultés mentales de l’intellect, mais au sens d’une troisième dimension de l’Homme qui, au-delà de l’âme et du corps, nous relie au divin. L’âme est ce que l’on nomme la psyché ; elle est cette somme d’énergies potentielles qui nous est donnée dés la conception, et que nous avons au cours de notre vie à actualiser, à transformer en conscience. Elle est à l’état brut, l’âme animale, intimement liée au corps par des relations serrées qu’explore la psychosomatique. Puis, au fur et à mesure de notre travail sur nous-mêmes, elle devient notre être spirituel, elle pénètre dans la sphère la plus intime, la dimension essentielle de nous-mêmes, et nourrir le NOM divin que nous sommes. La Genèse rend compte à la fois de la co-naturalité de l’Homme – Adam avec le monde animal, et de la dimension divine à laquelle seul il est destiné : ce n’est qu’au terme du 7e jour de la Création que l’Homme est appelé Nephesh hayah « âme vivante ». Car ce jour-là, « lendemain » du 6e jour où l’Homme – Adam est créé, on voit Elohim, le Père, se retirer – Shabbat – pour qu’en l’Homme croisse son Fils : YHWH. C’est alors que l’Homme reçoit en lui le Souffle divin et qu’il devient âme vivante, capable de se spiritualiser. C’est lui, YHWH, « Je suis » en hébreu, qui fonde la personne de chacun et qui doit croître en nous dans une dimension spirituelle, celle de Fils intérieur ; il sera appelé « Fils de l’Homme ». YHWH est l’Image divine qui au départ, en nous, a forme de germe non encore accompli que nous avons la charge d’accomplir.

Il existe donc un lien direct entre notre potentiel physiologique inexprimé et le potentiel d’énergies spirituelles que nous sommes appelés à découvrir. Travailler sur l’un reviendrait à libérer l’autre. Cette loi fondamentale s’applique jusqu’au niveau de la cellule car chacune de nos cellule contient l’information nécessaire à la reconstitution du corps tout entier. En chaque cellule coexiste, d’une part une information « spécialisée », qui s’exprime pour répondre à la fonction spécifique du tissu et de l’organe auquel elle appartient ; d’autre part une information « globale » qui, elle, reste inexprimée. Cette immense réserve d’énergie est inhibée par des éléments biochimiques répresseurs qui l’empêchent de se manifester. La pathologie de ce mécanisme inhibiteur n’est autre que le cancer. Il y a là une analogie troublante qui doit correspondre à une réalité encore inexplorée : les relations Lumière – Ténèbres, accompli – inaccompli. Au fur et à mesure de l’accomplissement spirituel de l’Homme, son capital – lumière grandit et on pourrait conjecturer que cet accroissement se manifeste aussi sur le plan somatique. A la limite l’homme tout entier pourrait devenir lumière c'est-à-dire une sorte de transfiguration.
Cet équilibre dynamique entre l’exprimé et l’inexprimé de nos cellules est probablement entretenu grâce à l’élément : « sel ». Ce fantastique réservoir d’énergies (les « ténèbres » de nos cellules), doit être en un premier temps retenu. Le sel joue à ce point de vue le rôle d’élément régulateur, jusqu’à ce que cet « inaccompli » puisse se révéler lumière. Symbole de sagesse, le sel est ce qui relie. Il a toujours entretenu un lien particulier avec la lumière, ou plus précisément avec les épousailles Lumière – Ténèbres.
« Vous êtes le sel de la terre » ……….« Vous êtes la lumière du monde »
L’organe est une « forme » qui symbolise une fonction subtile de l’être.
Le symbole, dans son étymologie, est : « ce qui réunit », contrairement au diabolos qui dissocie. Le symbole relie le visible à l’invisible, relie la « chose » au Verbe créateur, dans une relation subtile qui fait que cette chose porte le Souffle, l’énergie du Verbe qui l’a créé. En ce sens tout est symbole, non seulement les formes géométriques et artistiques, mais aussi la cellule et l’organe. L’organe est une forme qui exprime une fonction énergétique, mais également l’ensemble relié à son archétype propre. Il s’agit d’une énergie d’ordre divin qui se manifeste de façon harmonieuse ou anarchique, selon que l’Homme accomplit ou non ce divin en soi. D’une manière générale la « chose » porte en elle l’énergie de son archétype. Elle le recèle et le manifeste dans le monde concret. Ainsi la main est symbole de connaissance. Après un travail sur soi-même, la main sera porteuse de l’énergie d’une connaissance. Elle pourra toucher l’autre autrement et le guérir même. Elle est Porteuse de l’archétype et elle transforme l’autre en élevant son état de conscience en même temps que le nôtre. Mais par contre l’Homme est impatient ; il désire exercer sa puissance sur le monde avant de vouloir se transformer intérieurement. L’Homme veut s’emparer du fruit de l’Arbre de la Connaissance avant de l’être devenu et alors il se retrouve dans la situation d’une chenille sur laquelle on aurait collé des ailes de papillon ! Pour pénétrer la dimension archétypale de chacun de nos organes, on doit faire appel à la structure complexe et foisonnante des mythologies de l’humanité.
Le mythe est comme un puzzle de symboles. Il nous introduit dans nos plus grandes profondeurs par le biais d’une méta – histoire qui se situe hors de l’espace et du temps. Le mythe nous parle de notre vie et non d’un univers chimérique. Le mythe est un composé irrationnel qu’il convient de manipuler avec précaution. Mais ne convient-il pas également de ne pas se forger un rationalisme outrancier. La vie reste une prise de risque entre ces deux pôles : rationnel et irrationnel ; de ce fait l’Homme doit cultiver le discernement.
Parmi les organes, le pied relève d’une symbolique particulière : notre vocation féminine. Leur fonction dans la vie consiste à accueillir les forces telluriques nécessaires à la vie. Dans le monde spirituel il en est de même ; d’où l’importance donnée par toutes les mythologies, aux blessures du pied : Achille est blessé mortellement au talon ; Eve – Ishah est mordue au talon par le serpent ; Œdipe signifie « pied gonflé », etc. Ces blessures symbolisent notre incapacité à recevoir, à retenir et à rassembler pour les faire fructifier les énergies de Aïn (terme kabbalistique). Le but universel est de vouloir effectuer ce redressement intérieur. La colonne vertébrale représente dans ce processus un élément essentiel. La droite et la gauche sont deux pôles qui doivent s’épouser. Toute la vie d’un être humain consiste en ces « épousailles » dont la colonne vertébrale est le lieu de réalisation. Nous devons tendre à faire en nous l’unité de ce qui est lumière. Ces épousailles intérieures nous transforment aussi en « épouse » au regard de Dieu. La finalité de ce processus est un mariage intime avec le divin, les noces divines qui nous rapprochent de la « forme » de Dieu et de l’Arbre de Vie.

La Bible ne nous parle que de l’Homme intérieur.
Adam n’est pas un homme face à la femme, et il n’y a pas d’Eve avant la Chute. Adam est l’humanité totale. Au 6e jour de la Création, l’Adam est créé : « mâle et femelle », nous dit le texte. La différentiation sexuelle ne concerne que le plan biologique partagé par Adam avec les animaux. Cette situation nous conditionne encore de nos jours. Adam est créé dans « l’Image de Dieu », ce qui n’est pas dit de l’animal. Le mot « mâle » est le même en hébreu que le verbe « se souvenir », Zakhor et le mot « femelle », Nqévah, évoque un trou, un contenant, dont la lettre Qoph, est le conducteur du contenu, celui qui relie l’Incréé au Créé.. Nqévah est une matrice en laquelle le cordon ombilical, le Qoph, relie les « eaux d’en haut » divines à l’enfant divin, l’Image de Dieu dont elle est lourde dans les « eaux d’en bas ».
Etre mâle, c’est se souvenir de l’Image de Dieu enfouie au creux de soi-même, en partant à la conquête de son féminin intérieur, de l’immense réserve d’énergie qui gît au fond de l’être, pour la pénétrer jusqu’au Nom divin qu’elle renferme. Il n’y a pas d’Eve au paradis terrestre. Il n’y est question que d’Ishah qui signifie l’ « épouse », qui apparaît au 2e chapitre de la Genèse. En passant du premier au second chapitre de la Genèse, on passe du verbe « créer », Bara, au verbe « faire », Asso.
Créer, c’est poser l’altérité, « mettre dans le voir » de Dieu.
Faire, c’est construire, donner une forme : l’Homme est alors comme saisi entre les mains de Dieu, pour être fait depuis l’Image jusqu’à la Ressemblance à Dieu. Le verbe hébreux : « faire » implique l’éclosion d’un devenir dynamique. Et c’est dans cette dynamique qu’advient celle que l’on nomme d’abord Ishah. Ce mouvement commence par l’épisode où l’Homme Adam, est appelé par Dieu à nommer tous les animaux de la Terre (tous les animaux intérieurs) qui habitent son Adamah, sa terre intérieure. Il doit les nommer pour en retourner l’énergie en lumière : retourner l’âme animale en âme spirituelle. Et ce mouvement a pour fin ultime la Ressemblance. Tel est le processus de construction de l’Homme. Adam est dans l’Image et en potentialité dans la Ressemblance. Par la Chute, l’Homme perd conscience qu’il est Image de Dieu et il devient incapable d’atteindre la Ressemblance.
Dans son œuvre mâle, Adam est Ish, époux. Le projet divin est de le faire pénétrer son Adamah, de son féminin des profondeurs, afin de lui faire découvrir un « face-à-face », son potentiel inaccompli (cet autre côté de lui). Dieu l’endort et dresse devant lui la totalité de ce potentiel inaccompli. Il fait l’expérience de la Transfiguration. Ishah est celle avec qui il peut atteindre la Ressemblance. Ce sommeil est un « éveil » fantastique ; et Adam éveillé est Ish et Ishah. « Ils étaient tous les deux nus et ils n’en avaient pas honte »
Cette phrase se réfère à l’état de non – différentiation initial entre mâle et femelle à l’intérieur d’Adam. S’il y a bien différentiation, c’est en vue d’un accomplissement, d’un accouplement des deux « moitiés » de l’Homme.
La Chute : échec du projet divin. Ishah a été placée face à Adam pour qu’il prenne conscience de son féminin, de ses potentialités inconscientes, et qu’il les « épouse ». Le serpent, qui est le plus rusé des animaux, va empêcher la réalisation de cette union, en isolant Ishah, symbole de rupture entre la conscience et l’inconscient.
Adam, en voulant nommer Eve du nom de la « Vie », projette définitivement sur la femme « extérieure » les attributs de cette vie féminine en lui, qu’il n’a pas su faire siens. Adam était « mère de toute vie » et il ne l’est plus puisqu’il favorise une réduction qui touche à la fois Adam et son épouse : la femme originelle est réduite à la féminité biologique, alors que Ishah était « l’autre côté » de Adam, son féminin intérieur chargé de son essentielle maternité, celle qui consiste pour chaque Adam que nous sommes à s’enfanter soi-même, à donner naissance au fils intérieur, donc à un être accompli. Chacun de nous garde ontologiquement cette vocation de « maternité ».
En avouant à Dieu que « le serpent l’a séduite ! », Ishah constate qu’elle s’est laissée « épouser » par Satan lui-même. Le nouvel époux de l’Homme dans sa dimension Ishah, autrement dit dans la profondeur de son inconscient, c’est la force satanique de l’avoir et du pouvoir, des objets de désir dont nous cherchons à nous accaparer, et sur lesquels nous projetons un absolu…que nous n’aurions dû attribuer qu’à l’Absolu. La Chute n’est-elle pas une « plongée » dans l’univers des dualités ? Satan est cette entité qui sépare, qui disloque, qui rompt ce qui a été uni. Une telle puissance domine notre inconscient et nous rend esclaves. Il en résulta des conséquences douloureuses pour Adam et toute sa descendance.
« Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front ! »
« Tu enfanteras dans la douleur ! ».
« Car tu es poussière et vers la poussière retourne-toi ! »

Autrement dit : Assume le multiple qui t’habite, les dualités de ta condition, pour conquérir l’unité ! Retourne-toi vers les normes d’avant la Chute ! Entre dans tes plus profondes énergies, pénètre-les par la conscience, éveille-les pour hausser ton être à une autre dimension
Dieu nous invite à réaliser nos noces intérieures.
 

Jeudi 19 Avril 2012 17:18