Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Marcel Comby / Enfant du Ciel et fils de la Terre
Ce titre évoque une dualité qui entre dans le cadre de la condition humaine et dont Teilhard décrit les aspects dans les chapitres II et III de la rubrique : la maîtrise du monde et le règne de Dieu (Écrits du temps de la guerre 1916 – 1919)
Autrefois dans ma famille, il y avait un missionnaire dont ma mère ne se lassait pas de critiquer le comportement. « Pourquoi m’appelle-t-il madame alors que je suis sa nièce ? » En fait, je me pose des questions à propos des règles monacales qui parfois me paraissent étrangement éloignés de l’humain traditionnel. Et pourtant le psaume 118 nous dit : « L'Eternel est mon secours, Et je me réjouis à la vue de mes ennemis. Mieux vaut chercher un refuge en l'Eternel que de se confier à l'homme ». Dans une vision évolutive, ne peut-on pas, comme le fait Teilhard de Chardin, rechercher pour l’homme un cadre où émerge une certaine harmonie. Comment concilier les opposés : être enfant du Ciel et fils de la Terre ? Les éléments de la condition humaine, nous les trouvons dans les grands épisodes de l’Histoire du monde.

Au sein des anciennes civilisations, une « science » est souvent au service de l’astronomie et de la mystique. On peut s’en rendre compte avec l’apparition des mathématiques mayas et du calendrier dont l’élaboration n’est pas sans rapport avec l’esthétique, le culte de divinités.et l’art du divinatoire. Ce n’est pas rare que, dans ces civilisations anciennes, l’astrologie et la religion ouvrent la voie à la philosophie et à la science. Les connaissances acquises sont le fait d’érudits qui ont embrassé à la fois les domaines de l’astronomie, de la poésie, de la métrique, de la littérature, de la phonétique, de la grammaire, de la cosmologie, de la mythologie, etc. Ainsi, plus tard, dans la civilisation indienne de l’Asie du sud, l’invention du zéro (SHÜNYA en sanskrit) est liée à sa forme qui évoque aussi bien le vide et le néant, l’espace ou l’éther, la nullité et le négligeable que la rondeur du ciel considéré comme symbole de l’univers dans son unité. Telle sera le concept fondamental de la philosophie bouddhiste considérée comme la voie du milieu qui enseigne en particulier que chaque chose est vide, impermanente, impersonnelle et sans nature originelle. On rejoint, par le fait même, le monde étrange et fantastique de la physique moderne. Dans shûnya, il n’y a ni douleur, ni misère, ni sensation, ni idée, ni forme, ni son, etc. Toute connaissance est illusion, ce qui est contraire à notre vision occidentale du monde environnant fondée sur la rationalité et la distinction entre science et religion.
L’apparition des sciences dites pures ou bien exactes a eu lieu au VIIe siècle de notre ère grâce à l’immense travail opéré par la civilisation arabo – musulmane. Le principe d’une mutation de la pensée réside, entre autre, dans le fait que les hommes de ce temps ont du traduire dans un autre langage ce qu’ils avaient appris au cours de leur conquêtes multiples en Inde, en Chine, en Grèce, etc. La propagation et la transmission des diverses connaissances scientifiques et techniques supposent de minutieuses vérifications et de contrôles des concepts lorsque l’on passe d’une langue à une autre langue. Cette opération d’importance sans égal aboutit nécessairement à une élimination de toutes les contingences d’origine religieuse et culturelle. Disparait alors le subjectif pour laisser la place à l’objectif et au pur rationnel. Ce qui n’implique pas que la nouvelle science constitue la Vérité pure. Selon le critère de Popper, sera scientifique tout ce qui sera sujet à réfutation et cela sera vérifié à de nombreuses époques de notre histoire contemporaine. Par contre sera Vérité, tout ce que nous enseigneront les dogmes théologiques. La création d’une science épurée des visions mystiques du monde concomitante avec l’apparition des trois monothéismes engendrent une situation duale selon laquelle les deux aspects de la Connaissance ne peuvent plus être identifiées l’un et l’autre mais entrer d’une certaine manière en complémentarité. Dans notre civilisation actuelle, enrichie par de nombreux apports extérieurs, on voit apparaitre la notion de laïcité qui donne à chacun la liberté de concevoir une transcendance ou de réfuter son existence. Il y a le Ciel et il y a la Terre ; il y a le divin et il y a l’humain, il y a le Cosmos visible et mesurable et il y a une Origine siège du Symbole…et pourtant il existe en l’homme une unité.
Pour connaître sa nature propre, l’homme ne doit-il pas s’examiner à la lumière de ce qu’il a vécu au cours de son enfance, antérieurement à la période où l’on commence à lui inculquer les valeurs de la raison et celles de l’émotivité (pour moi, il s’agit de la période passée au collège). Ainsi, au moment où j’apprenais seulement à lire et à écrire à l’école publique de mon village, j’avais reçu de la part du curé du même village la mission consistant à participer aux nombreux événements liturgiques qui se présentaient au cours des semaines, des mois, des années. J’ai vécu cette période d’une manière toute particulière, celle que je ne retrouverai plus en grandissant. L’influence des professeurs de collège et de lycée aura été, comme pour beaucoup d’autres jeunes cerveaux, indispensable pour l’éclosion de l’intelligence critique et celle des sentiments à l’égard d’autrui ou à l’égard des idées et des contingences religieuses. Avant le grand chamboulement accompagnant mon entrée en collège, je n’aimais guère jouer avec mes camarades de classe. Je préférais travailler au fournil du boulanger, conduire les tracteurs pour les labours et passer du temps avec les activités liturgiques qui m’étaient imposées de façon régulière. J’étais pleinement heureux ainsi car j’étais probablement, à mon humble niveau, à la fois enfant du Ciel et fils de la Terre, sachant que mon intellect n’intervenait vraiment que lors de mon travail de classe. Ma vision un peu animiste du christianisme était fondée sur ce que la terre produit de plus beau, à savoir les couleurs, les sons et les odeurs, sans oublier ce que la religion apporte en termes d’harmonie naturelle et de rythmique. Je crois pouvoir préciser que certains de mes camarades de classe avaient aussi accès à cette forme de sentiment contemplatif, à une période que l’on ne reverra sans doute pas. Nous nous battions pour avoir le droit et le privilège de monter dans le clocher de l’église ! Dans un de ses livres, l’ex – Pape Benoit XVI raconte qu’au temps de son enfance en Bavière, on avait coutume d’offrir aux jeunes premiers communiants un petit autel décoré. La construction des grandes cathédrales de France n’est-elle pas là pour nous rappeler que la beauté témoigne de la transcendance ; elle établit un lien et un dialogue entre le Ciel et la Terre. En ce qui me concerne, mes attraits pour les sciences et en particulier pour les mathématiques, ne furent pas le fruit d’une compétence précoce pour le maniement des concepts abstraits, mais d’une attraction particulière pour l’esthétique, celle d’un livre par exemple. Lorsqu’on nous présente la grotte Chauvet en Ardèche, nous pouvons constater combien les hommes de la préhistoire possédaient en eux le génie de la représentation dont l’origine se situe probablement dans une idéation transcendantale. Lorsqu’on écrit un livre de nature philosophique, on a le plus souvent en tête le souci de faire germer une synthèse. Lorsque les médias nous fournissent l’occasion d’entendre les propos de quelques savants de notre temps, on s’aperçoit combien ceux-ci exultent lorsque se présente la question de l’unité des connaissances. La recherche de la synthèse, en fait, semble procéder du culte naturel de l’harmonie.
Ce n’est pas pour rien que Teilhard ait réservé justement un chapitre sur l’harmonie (pages 80 à 84). Son idée forte est de proposer un schéma idéal pour le comportement de tout chrétien face aux exigences de la foi et celle de l’évolution. Il écrit en particulier : « Que jamais plus, de grâce, on ne puisse dire de la Religion que son influence a rendu les hommes plus paresseux, plus timides, moins humains. Que jamais plus son attitude ne laisse prise à ce soupçon, mortel, qu’elle tend à remplacer la Science par la Théologie, l’effort par la prière, la lutte par la résignation, et ses dogmes risquent de déflorer l’intérêt du Monde en limitant d’avance l’horizon des recherches et la sphère des Energies ! » Naturellement il existera inexorablement en l’homme une rupture naturelle entre des désirs opposés ; mais Teilhard ne manque pas de préciser avec sagesse que cette synthèse des contraires hautement souhaitée n’aura effectivement lieu qu’au jour de la Parousie.

Mercredi 10 Juin 2015 15:51