Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Aimer, c’est reconnaître en l’autre ses propres richesses ! (Alain)

Acte1 Aout 1952
La France se reconstruit paisiblement ; nous vivons en démocratie et surtout nous avons recouvré la liberté.
Mon ami Charles est amoureux de l’Espagne et aime pratiquer la langue de Cervantès. Il m’a demandé de l’accompagner dans un périple estival à travers les sierras et les immenses champs d’oliviers. Nous prendrons le train. Ce sera mon premier voyage ! Après Narbonne, je découvre les paysages méditerranéens et des toponymes enchanteurs : Argelès, Collioure, Banyuls, Palau Del Vidre, la Cerdagne. Tout se passe dans une rêverie soudaine comme si j’avais, dans une vie antérieure, été l’hôte privilégié d’un lieu paradisiaque…

L’arrivée à Port Bou est un choc : une chaleur étouffante, du bruit de toutes parts et surtout la présence d’une multitude de gendarmes puissamment armés et coiffés d’une sorte de casque ressemblant à une casserole sans manche. Charles m’explique que c’est la Guardia Civil, le bras armé de Franco, le grand généralissime depuis 1936. Elle fait régner une loi impitoyable et vous poursuit jusque sur les plages où le maillot de bain est strictement interdit lorsque l’on est hors de l’eau. Mes états d’âme s’envolent comme neige au soleil ; je ne fais que penser à un retour car voilà, le mal du pays s’est emparé de moi.

Après les tracasseries administratives, nous montons dans un train espagnol archi bondé. Le trajet jusqu’à Barcelone est interminable et la chaleur moite me déprime. Enfin la gare de France. A l’extérieur, une bande d’adultes et d’enfants se précipite sur nous, brandissant des pancartes. Charles opte pour l’hôtel Marina proche des Ramblas et du Paseo de Gracia. Puis plus tard voici Valence, toute envahie de moiteur maritime et bien connue pour ses rizières.

Un jour nous traversons la huerta en tramway. Le conducteur fait un pile en plein champ, descend du véhicule, se précipite au milieu des plans de riz et nous rapporte gracieusement un énorme bouquet. Dans notre pérégrination, nous avons des possibilités d’échanges avec les autochtones. Malgré un certain mal être physique et moral, je découvre peu à peu un changement en moi-même. Je me rends compte avec un certain bonheur que la simplicité de ces espagnols et leur spontanéité opèrent une transformation de soi, en ce sens que nos pensées et nos sentiments se font différents. Ces personnes nous apprennent finalement qui nous sommes. Et puis il y a l’usage d’une langue nouvelle qui, sous certains aspects, permet à notre être de s’épancher plus spontanément. Au diable la pudeur et la peur de l’autre !... Valencia de Alcantara, en Extremadura, aux confins de la Castille. Il est 23 heures, le train arrive à son terminus. Pas un bruit sinon la respiration fumante de notre locomotive ni âme qui vive alentour. C’est sinistre ! Nous cherchons un toit pour nous accueillir mais nous ne trouvons qu’une lumière filtrant à travers une porte mal fermée. Une épicerie on dirait ! Nous frappons ; voilà qu’un homme se montre, déjà plus ou moins ensommeillé. IL est surpris par notre apparition si tardive mais nous fait entrer. Hélas les rayonnages sont entièrement vides. Pour nous faire plaisir, il veut bien nous faire frire deux œufs. En outre, il y a deux lits dans le grenier. Une chance ! Après notre modeste repas, nous prenons possession de nos paillasses non sans plaisir. Bientôt c’est le sommeil qui vient…Subitement un grand bruit se fait entendre ; Charles se précipite sous ses draps avec effroi car il a vu, lui, deux hommes enfoncer la porte de la pièce éclairée par la lune. A mon tour je jette un œil sur ce spectacle insolite. Les deux compères nous fixent sans bouger. Rien ne se passe sinon que, mystérieusement, nos deux visiteurs disparaissent. Etait-ce une ronde de la redoutable Guardia Civil ? Nous apprendrons le lendemain que les deux hommes ne pouvaient se comprendre car l’un d’eux était tout simplement un allemand égaré, comme nous, et l’autre, était notre protecteur d’une nuit ! Nous ne reverrons pas ce vagabond. Beaucoup de peur pour rien, mais nous avons appris beaucoup de ce peuple meurtri par Guernica.

Acte 2 Avril 1987
J’enseigne à des étudiants et mon directeur demande que je l’accompagne en Espagne durant les vacances de printemps. Je fais partie d’une délégation chargée de recruter des jeunes étrangers. Notre visite s’accomplit dans différents établissements de la ville de Barcelone. Tout a changé depuis 35 ans. La population s’est enrichie et le pays s’est hautement modernisé. Nous découvrons une véritable démocratie avec son côté sécurisant mais aussi tous ses travers inéluctables. Je suis ravi de mettre à profit mes connaissances géographiques et linguistiques. Notre séjour se passe sans histoire, sauf que le jour de mon départ, il y a grève de la RENFE. J’achète donc un billet d’autocar pour Perpignan. J’achète aussi un sandwich et retourne place de Catalogne près d’un bosquet pour patienter jusqu’à l’heure du retour en France. Il fait beau et de nombreux pigeons animent l’atmosphère de leurs cris stridents. Je les contemple assis sur une murette sans me douter de ce qui m’attend. Soudain je ressens comme un gros plouf dans mon dos, puis un second…au bout de quelques minutes, je suis entièrement recouvert d’un liquide jaune et glauque. Dans mon affolement, un quidam réussit à me confisquer argent et passeport. Plus tard un policier m’apprendra que j’ai subi une agression à la moutarde ! Par bonheur j’ai un ami qui vit en haut de la ville, dans le beau quartier de Bonanova. Grâce à lui, je réussis tout de même à regagner la France sans problème, ayant été logé, nourri, blanchi ! Mon sauveur, toutefois, ne cache pas sa pensée : « Dans notre démocratie et la vôtre, le fossé entre les riches et les pauvres ne cesse de s’élargir. A cette population gitane qui vous a créé des ennuis et qui vit dans le dénuement, il nous faut pardonner ! » Belle leçon d’amour universelle !




Jeudi 19 Juillet 2012 12:31