Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Chapitre 7 "Comment Je Crois" Editions du Seuil


Dans son ouvrage : « Comment je crois » (page 103), Teilhard déclare : « Il m’a toujours été impossible de m’apitoyer sincèrement sur un Crucifix tant que cette souffrance m’a été présentée comme l’expiation d’une faute que, soit parce qu’il n’avait aucun besoin de l’homme, soit parce qu’il pouvait le faire autrement, Dieu aurait pu éviter ». Heureuse intuition dans une Eglise prêchant souvent la culpabilisation depuis des siècles !

S'il est quelque chose de difficile à admettre pour les hommes d'aujourd'hui c'est le sens de la souffrance, celui de l'échec... de l'abandon ...de la mort...et pourtant la croix représente le symbole du Monde dans sa totalité. Pour Teilhard, la Croix ne doit en aucun cas disparaître de l'horizon de la Foi...ni être atténuée dans ses conséquences dans l'évangélisation des temps nouveaux...Il faut bien sûr éviter qu'elle soit mal comprise ou incomprise et qu'elle devienne un obstacle dans l'annonce du Dieu vivant...même si elle restera toujours un scandale et une question ...il précise : « il est parfaitement vrai que la Croix signifie évasion hors du monde sensible et même en un sens rupture avec ce monde...
Par les derniers termes de l'Ascension où elle nous convie, elle nous force en effet à franchir un palier, un point critique par où nous perdons pied avec la Zone des Réalités sensibles...
cet "excès" final, entrevu et accepté dès les premiers pas, jette forcément un jour, un esprit particulier sur toutes nos démarches ...
Et voilà précisément où gît la folie chrétienne au regard des "sages" qui ne veulent risquer sur un total " Au-delà" aucun des biens qu'ils ont actuellement entre les mains ».
(Le Milieu Divin, p 118) La Croix...symbole d'un mal nécessaire...rarement un auteur chrétien a osé s'affronter à la question du Mal...et lui donner des réponses à la fois chrétiennes et scientifiques...disons seulement à l'échelle de notre logique de compréhension...

Au chapitre 18 de son livre : « L’avenir de l’homme » et dans le cadre de la crise religieuse moderne, Teilhard de Chardin tente d’expliquer les sources de conflit entre l’horizontalité, image de la modernité, et la verticalité, image de la foi chrétienne dans tout son absolu. La croix est un des symboles les plus universels et les plus puissants. Son existence est attestée depuis le XVIème siècle avant J.- C. en Egypte et en Chine. Elle établit une relation avec les trois autres symboles dans certaines configurations géométriques présentes dans le patrimoine de nombreuses civilisations. Ce jeu de relations assez complexe fait de la croix le symbole le plus totalisant. Dirigée vers les quatre points cardinaux, la croix est associée à la notion d’orientation qui participe à tous les rapports de l’homme avec son environnement et les réalités cosmiques et transcendantales. Elle ouvre son centre sur l’extérieur et possède également une valeur ascensionnelle. Son pied, à l’instar des racines d’un arbre, plonge dans les enfers, alors que son sommet se dresse vers le trône de Dieu. Dans les légendes orientales, la croix est assimilable à la symbolique du pont ou de l’échelle par le moyen duquel les âmes accèdent à Dieu. La tradition chrétienne a prodigieusement enrichi le symbole, en y représentant la passion du sauveur et toute l’histoire du salut de l’homme. La croix symbolise le crucifié, le Christ, le Sauveur, le Verbe, la seconde personne de la Trinité. Des fêtes liturgiques et des hymnes lui sont consacrés : l’invention, l’exaltation, O Crux spes unica. La croix récapitule la création dans son aspect cosmique. Irénée s’exprime ainsi : « Il est venu sous une forme visible vers ce qui lui appartient et il est devenu chair et il a été accroché à la croix de façon à y résumer en soi l’Univers ». Cyrille de Jérusalem affirme que : « Dieu a ouvert ses mains sur la croix pour embrasser les limites de l’Oecumené et c’est pourquoi le Mont Golgotha est le pôle du monde ». On retrouve aussi le symbolisme de la croix au sein de la nature. L’homme les bras étendus, par exemple. Le vol des oiseaux, le bateau et son mât et divers instruments agricoles utilisés dans le labourage de la terre, l’antenne de télévision, la croix gammée, etc…

La croix est présente dans certains thèmes bibliques. Elle est : arbre de vie (Genèse), Sagesse (Proverbes), le bois de l’arche, les baguettes de Moïse qui firent jaillir l’eau, l’arbre planté au bord des eaux courantes, bois auquel est suspendu le serpent d’airain, autant de préfigurations de la croix. On doit faire remarquer la dualité qui caractérise le sens de la croix, en distinguant la croix du Christ souffrant, le gibet et la croix glorieuse, envisagée dans son sens eschatologique, celle de la parousie qui doit apparaître avant le retour du Christ. Le mystère de la Rédemption est généralement conçu de la manière suivante : L’homme déchu de l’Etat primordial et devenu esclave du péché, est « racheté » par le sang du Christ. Cette conception juridique, accessible à toute mentalité moraliste, mérite qu’on s’attarde sur le symbolisme qui permet de se délivrer des rigidités de cette pensée dite « fixiste ».
Les notions de verticale et d’horizontale amènent à distinguer deux domaines profondément différents :
 Le monde créé et l’univers visible ou mesurable qui se situe symboliquement sur un plan horizontal ou encore à la périphérie d’une rosace
 Le monde spirituel ou surnaturel qui se situe symboliquement sur la verticale.

Le point de rencontre des deux directions orthogonales peut être considéré comme le « centre » d’un monde où s’établissent les communications entre le domaine de la manifestation et le domaine du divin. La Croix représente le cœur de la Vie chrétienne.
Dans ces conditions, la spiritualité n’a rien à voir avec les seules interactions entre l’homme et les réalités terrestres, qui se situent alors sur la circonférence de la « Roue cosmique ». Elle est plutôt un « retour au centre » suivant les rayons de la roue, dont la configuration ne laisse pas sans évoquer le symbolisme évangélique de la « Porte étroite » (Mat, VII, 13). Ce symbolisme est aussi celui du Cœur, qui n’est pas le siège du sentiment, mais le lieu de la manifestation du Principe Suprême, du Verbe ou du Saint – Esprit, celui d’une rencontre. La dynamique de l’image réside dans le fait que le retour au centre ne peut se produire à l’initiative de la circonférence, mais par un rayonnement du centre qui atteint tous les points de la circonférence afin de les ramener au Centre vital.

La « chute » correspond en fait, à l’éloignement du Centre, à la rupture de l’unité et de l’harmonie avec le Centre et la dispersion suivant toutes les multiplicités sur la circonférence. Cette dernière constitue l’ensemble où se vit l’illusion de la séparativité. La Rédemption est le « retour à l’Unité principielle ». Citons (Jean, XII, 32) : « Et moi quand j’aurai été élevé de la terre, j’attirerai tous les hommes à moi » et (Jean VI, 44) : «Nul ne peut venir à moi, si le Père qui m’a envoyé ne l’attire »Caïphe prophétise que Jésus devait mourir « afin de réunir en un seul corps les enfants de Dieu qui sont dispersés » (Jean XI, 52) On peut enfin citer l’Epitre aux Ephésiens où l’on découvre que le désir divin est de « réunir toutes choses en Jésus- Christ »
« …étant enracinés et fondés dans la charité, vous deveniez capables de comprendre avec tous les saints quelle est la largeur et la longueur, la profondeur et la hauteur, et de connaître l’amour du Christ qui surpasse toute connaissance, en sorte que vous soyez remplis de toute la plénitude de Dieu » (III, 17-19)
Il importe de bien comprendre que le double mouvement d’éloignement du centre (la Chute) et de retour au centre (la Rédemption), est tout à fait analogue aux deux phases de la respiration ou aux pulsations du cœur. Par contre, il ne peut être conçu de manière anthropologique. Il est essentiellement intemporel.

L’Evolution n’est pas un simple processus d’orthogénèse où tout se transforme dans une même direction. L’homme est soumis durant sa vie à toute une série de progressions et de régressions. Mais à chaque instant, il a la possibilité de rencontrer un Etre divin qui, dans son amour, l’attirera vers lui s’il le désire vraiment. La liberté humaine rend d’ailleurs incertain le devenir de la Création. Ainsi ce qu’on peut appeler Evolution n’est pas seulement la transformation contingente des choses dans le temps, mais l’origine de ces choses qui se trouve hors du temps. Comme nos routes et nos chemins de campagne sont jalonnés de multiples petites croix de pierre ou de métal qui semblent posées là pour donner une âme à chaque paysage, l’Evolution, pour moi, est elle-même constituée d’une multitude de petites croix dont le sens véritable est une invitation à renaître et ainsi à s’unir au mystère de la crucifixion. Porter sa croix est donc un acte d’Espérance et non un asservissement. Il existe un double mouvement : celui du Christ qui rayonne en direction de ses créatures et celui de l’âme humaine qui répond en toute liberté. L’Evolution est comme une respiration universelle.
Pour reprendre un langage symbolique, disons que cette « respiration mystique » ne s’effectue pas dans l’Espace-Temps, mais hors de cet espace terrestre, ce qui est conforme à la parole évangélique : « Mon Royaume n’est pas de ce monde » (Luc XVII, 20). Il s’ensuit que le mystère de la Croix est de caractère « extra social », donc non humain, bien que l’homme soit invité à vivre et à partager cet événement qui est à la base de toutes les réalités liées au Christianisme. La croix est souvent associée à la souffrance de l’homme qui se trouve inexorablement voué à supporter toutes les épreuves de sa vie. D’ailleurs la forme de la croix suggère un écartèlement de la personne entre la voie de l’horizontalité et celle de la verticalité. On évoque parfois cette notion psychanalytique de « névrose chrétienne ».Le Christianisme n’est pas qu’un humanisme universel ! En réalité l’Espace terrestre est fermé et on ne peut en sortir qu’en suivant la verticale : « Celui qui perd sa vie la trouvera ». En dépit du paradoxe, c’est la mort qui donne un « sens » à la vie. Elle est un accomplissement où tout ce qui a été effectué au cours de la vie est « résumé » et « jugé ».

Réconcilier nos civilisations déchristianisées avec les exigences de la morale chrétienne ne passe-t-il pas par une certaine révolution de la pensée et une saine conversion des âmes ? Le Christianisme, comme je l’ai entendu maintes fois, ne constitue pas en soi une religion au sens étymologique du terme, ni une philosophie, ni une culture, ni une idéologie. Il s’agit plutôt d’une Sagesse universelle qui comporte naturellement des valeurs que l’on retrouve facilement dans les spiritualités les plus antiques. Mais on ne doit pas l’enfermer dans un relativisme de circonstance qui ferait rêver tous ceux qui voudraient que ce soit Jésus et son Eglise qui s’adaptent à l’homme dans un renversement de valeurs. Cela n’est pas correct. Mais cette révolution de la pensée que j’ai évoquée plus haut, s’adresse aussi à tous ceux qui ont pour charge de veiller à la conservation d’une pierre précieuse cachée encore dans sa gangue. Briser la coque du fruit, c’est sans doute ce que Teilhard désirait accomplir, avec les moyens dont il disposait.

En fait nous sommes prisonniers des contingences : notre conception du monde, nos constructions intellectuelles, nos choix, nos organisations sociétales et toutes nos idées sur Dieu en fin de compte. Nous sommes limités par notre langage, par notre conscience cartésienne, par nos dialectiques qui s’affirment souvent comme l’expression de cette Vérité si lointaine. La condition humaine ne peut que nous engager à pratiquer la vertu de modestie ! Par contre les progrès de la Science et de la Recherche en général, ne dispensent pas de faire progresser les réflexions de fond sur le fait religieux et sur sa place dans le monde moderne. La lumière, en tant que métaphore, celle de la Croix, est avant tout une limite ou un aboutissement. La lumière, en tant que symbole, évoque un monde qui n’admet plus de concept rationnel, donc un monde sans forme qui ne peut être atteint par le sentiment, la sensation et la raison. L’expérience de la lumière se situe dans un au-delà de l’intelligence et de l’imaginaire. La lumière se situe par rapport à l’obscurité pour exprimer les mouvements alternatifs d’une évolution. Après la pluie le beau temps ! Une période de souffrance ou d’incertitude est suivie d’une période de bonheur retrouvé. La lumière jaillit soudain des ténèbres de nos interrogations sur notre condition.

Ainsi la vie est un perpétuel combat contre l’incertitude. La respiration de tout être s’inscrit dans une perspective qui englobe à la fois les impératifs liés au progrès social ainsi qu’à l’épanouissement individuel, et la nécessité pour l’homme de comprendre et de suivre le message contenu dans les religions. Le Christianisme parlera, à juste titre, de l’épreuve de la Croix auquel nul ne peut se soustraire. .Il n’existe pas de pensée unique apportant la réponse à toutes nos questions et par là même notre liberté s’en trouve fortement libérée. Par contre l’angoisse nous étreint chaque fois qu’il faut nous situer par rapport à une morale qui ne va pas Le " point Oméga " est conçu comme le pôle de convergence de l'Evolution.
Le "Christ Cosmique" manifeste l'avènement d'une ère d'harmonisation des consciences fondé sur le principe de la "coalescence des centres" : chaque centre, ou conscience individuelle, est amené à entrer en collaboration toujours plus étroite avec les consciences avec lesquelles il communique, celles-ci devenant à terme un Tout. Ne retrouve-t-on pas ici la notion de ‘Communion des Saints’ ?


Samedi 17 Novembre 2012 12:05